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Full text of "Les contes drolatiques"

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Y  Librairie  Illustrée 

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S,RaoS^Jôsepk.PARIJ^(2V 


Digitized  by  the  Internet  Archive 
in  2017  with  funding  from 
Getty  Research  Institute 


https://archive.org/details/lescontesdrolati01balz_0 


9-) 


CONTES  DROLATIQUES. 


IL  A  ÉTÉ  TIRÉ  DE  CET  OUVRAI lE 


Un  exemplaire  unique  sur  papier  du  Japon 
des  Manufactures  Impériales  ; 

20  exemplaires  sur  papier  de  Chine, 
numérotés  de  i  à  cS. 


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Les 


Contes  Drolatiques 


Pu  nitioii. 


H.  DE  BALZAC 


Les 

Contes  Drolatiques 

ILLUSTRES  DE  600  DESSINS 


PAR 

A.  ROBIDA 


★ 


PARIS 

LIBRAIRM-;  ILLPS'l’Ri:i:.  ~  J.  l  AI.LANDII'.R,  lÈDlTEUR 

8,  RLE  S  A  1  NT  -  JOSE  IMI,  8 


pRejMieR  DlXHIfl 

prologue 

Cecy  estung  livre  de  haulte  digestion,  plein  de  deduicts  de  grant 
goust,  espicez  pour  ces  goutteux  trez-illustres  et  beuveurs  trez- 
prétieux  auxquels  s’adressoyt  nostre  digne  compatriote,  éternel 
honneur  de  Touraine,  François  Rabelays.  Non  que  l’Autheur  ayt 
l’oultre-ciiydance  de  vouloir  estre  aultre  chouse  que  bon  Touran¬ 
geau,  et  entretenir  en  ioye  les  amples  lippées  des  gens  fameux  de 
ce  mignon  et  plantureux  pays,  aussy  fertile  en  cocqus,  cocquards 
et  raillards  que  pas  ung,  et  qui  ha  fourni  sa  grant  part  des  hommes 
de  renom  à  la  France,  avecques  feu  Courier,  de  picquante  mé¬ 
moire,  Verville,  autheur  du  Moyen  de  parvenir,  et  aultres  bien 
eogneus,  desquels  nous  trions  le  sieur  Descartes,  pour  ce  que  ce 
feutung  génie  mélancholicque,  et  qui  ha  plus  célébré  les  songeries 
creuzes  que  le  vin  et  la  friandise,  homme  duquel  tous  les  pastissiers 
et  rostisseurs  de  Tours  ont  une  saige  horreur,  le  mescognoissent, 
n’en  veulent  point  entendre  parler,  et  disent  :  «  Où  demeure-t-il?  » 
si  on  le  leur  nomme.  Doncques,  ceste  oeuvre  est  le  produict  des 
heures  rieuses  de  bons  vieulx  mcynes,  et  dont  estoyent  maintz 
vestiges  espars  en  nostre  pays  comme  à  la  Grenadière-lez-Sainct- 
Cyr,  au  bourg  de  Sacché-lez-Azay-Ie-Ridel,  à  Marmoustiers,' 
Veretz,  la  Roche-Corbon,  et  dans  aulcuns  t'pothecques  de  bons 


„  LES  CONTES  DROLATIQUES 

récits,  qui  sont  chanoines  anticques  et  preudes  femmes  a^ant 
cogneu  le  bon  temps  où  l’on  iocquetoyt  encores  sans  resguarder 
s’il  vous  sortoyt  ung  cheval  ou  de  ioyeulx  poulains  des  costes  à 
chaque  risée,  comme  font  auiourd’hui  les  ieunes  femmes  qui  voul- 
droyent  soy  esbattre  gravement  :  chouse  qui  sied  à  nostre  gaye 
France  comme  une  huillière  sur  la  teste  d’une  royne.  Aussy, 
comme  le  rire  est  ung  privilège  octroyé  seulement  à  l’homme,  et 
qu’il  y  ha  cause  suffisante  de  larmes  avecques  les  libertez 
publicques  sans  en  adiouxter  par  les  livres,  ay-je  creu  chouse 
patrioticque  en  diable  de  publier  une  drachme  de  ioyeulsetez  par 
ce  temps  où  l’ennuy  tombe  comme  une  pluie  fine  qui  mouille,  nous 
perce  à  la  longue,  et  va  dissolvant  nos  anciennes  coustumes  qui 
faisoyent  de  la  raye  publicque  ung  amusement  pour  le  plus  grant 
nombre.  Ains,  de  ces  vieulx  pantagruelistes  qui  laissoyent  faire  à 
Dieu  et  au  Roy  leur  mestier,  sans  mettre  la  main  à  la  paste  plus 
que  ne  debvoyent,  se  contentant  de  rire,  il  y  en  ha  peu,  il  en  chet 
tous  les  iours,  en  sorte  que  i’ay  grant  paour  de  veoir  ces  notables 
fragmens  d’anciens  bréviaires  conspuez,  couchiez,  gallefretez,  hon¬ 
nis,  blasmez,  ce  dont  ie  ne  me  mocqueroys  point,  veu  que  ie  con¬ 
serve  et  porte  beaucoup  de  respect  aux  rogneures  de  nos  antic- 
quitez  gauloises. 

Soubvenez-vous  aussy,  criticques  enraigez,  hallebotteurs  de  mots, 
harpves  qui  guastez  les  intentions  et  inventions  de  ung  chascun, 
que  nous  ne  rions  que  enfans;  et,  à  mesure  que  nous  voyageons, 
le  rire  s’estainct  et  despérit  comme  l’huile  de  la  lampe.  Cecy 
s'gnifie  que,  pour  rire,  besoing  est  d’estre  innocent  et  pur  de 
CLieur;  faulte  de  quoy,  vous  tortillez  vos  lèvres,  iouez  des  badi- 
goinces  et  troussez  les  sourcils  en  gens  qui  cachent  des  vices  et 
impuretez.  Ores,  doncques,  prenez  ceste  œuvre  comme  ung 
grouppe  ou  statue  desquels  ung  artiste  ne  peut  retraire  certaines 
pourtraicteures,  et  seroyt  ung  sot  à  vingt-deux  caratz,  s’il  y  met- 
toyt  seulement  des  feuilles,  pour  ce  que  ces  dictes  œuvres,  non 
plus  que  cettuy  livre,  ne  sont  faictes  pour  des  couvens.  Néant- 
moins,  i’ai  eu  cure  à  mon  grand  despit,  de  sarcler  ez  manuscripts 
les  vieulx  mots  ung  peu  trop  ieunes,  qui  eussent  deschiré  les 
aureilles,.esblouy  les  yeulx,  rougy  les  ioues,  deschicqueté  les  lèvres 


PROLOGUE 


lit 


des  vierges  à  braguettes  et  des  vertuz  à  trois  amans;  car  il  faut 
aussy  faire  aulcunes  chouses  pour  les  vices  de  son  temps,  et  la 
périphrase  est  bien  plus  guallante  que  le  mot!  De  faict,  nous 
sommes  vieulx  et  treuvons  les  longues  bagatelles  meilleures  que 
les  briefves  folies  de  nostre  ieunesse,  veu  que,  alors,  nous  y  gous- 
tons  plus  long-temps.  Doncques,  mesnagez-moi  dans  vos  médi¬ 
sances,  et  lisez  cecy  plus  tost  à  la  nuict  que  pendant  le  iour;  et 
point  ne  le  donnez  aux  pucelles,  s’il  en  est  encores,  pour  ce  que  le 
livre  prendroyt  feu.  levons  quitte  de  moy.  Mais  ie  ne  crains  rien 
pour  ce  livre,  veu  qu’il  est  extraict  d’ung  hault  et  gentil  lieu,  d’où 
tout  ce  qui  est  yssu  a  eu  grant  succez,  comme  il  est  bien  prouvé 
par  les  Ordres  royaulx  de  la  Toyson  d’Or,  du  Sainct-Esprit,  de  la 
Jarretière,  du  Bain,  et  tant  de  notables  chouses  qui  y  feurent 
prinses,  àl’umbre  desquelles  ie  me  mets. 

Or,  esbaudissez-vous,  vies  amours,  et gayement  lisez,  tout  à  l'aise 
du  corps  et  des  reins,  et  que  le  maulubec  vous  trousque,  si  vous  me 
reniez  apres  m'avoir  lu.  Ces  paroles  sont  de  nostre  bon  maistre 
Rabelays,  auquel  nous  debvons  tous  ester  notre  bonnet  en  signe 
de  révérence  et  honneur,  comme  prince  de  toute  sapience  et  de 
toute  comédie. 


L’archevesque  de  Bourdeaux  avoyt  mis 
de  sa  suite,  pour  aller  au  Coimile  de  Cous¬ 
it,  tance,  ung  tout  ioly  petit  prebstre  touran- 
M  geau  dont  les  tassons  et  la  parole  estoyent 
curieusement  mignonnes  d'aut:  nt  qu'il 
passoyt  pour  iils  de  la  Soldée  et  du 
gouverneur.  L'archevesque  de  Tours  l'avoyt 
voulentiers  baille  à  son  confrère  lors  de  son 


CONTES  DROI  .\1  IQL'K.' 


2  LES  CONTES  DROLATIQUES 

passaigc  en  ceste  ville,  pour  ce  que  les  archevesques  se  font  de 
ces  cadeaux  entre  eulx,  cognoissant  combien  sont  cuisantes  les 
démangeaisons  théologicques.  Doncques,  ce  ieune  prebstre  vint 
au  Concile  et  feut  logé  dans  la  maison  de  son  prélat,  qui  estoyt 
homme  de  bonnes  moeurs  et  grant  science. 

Philippe  de  Mala,  comme  avoyt  nom  le  prebstre,  se  résolut  à 
bien  faire  et  servir  dignement  son  promoteur;  mais  il  veit  dans  ce 
Concile  mystigoricque  force  gens  menant  une  vie  dissolue,  et  n’en 
gaignant  pas  moins,  et  mesmes  plus  d’indulgences,  escuz  d'or, 
bénéfices,  que  tous  aultres  saiges  et  bien  rangez.  Ores,  pen¬ 
dant  une  nuict  aspre  à  sa  vertu,  le  diable  lui  souffla  dans  l'aureille 
et  entendement  qu’il  eust  à  faire  sa  provision  à  pannerées,  puisque 
ung  chascun  puisoyt  au  giron  de  nostre  saincte  mère  l’Ecciise, 
sans  le  tarir;  miracle  qui  prouvoyt  bien  la  présence  de  Dieu.  Et 
le  prebstre  tourangeau  ne  faillit  point  au  diable.  Il  se  promit 
de  bancqueter,  de  se  ruer  en  rostisseries  et  aultres  saulces 
d’Allemaigne,  quand  il  le  pourroyt  sans  payer,  veu  qu’il  estoyt 
paouvre'tout  son  saoul.  Comme  il  restoyt  fort  continent  en  ce  qu’il 
se  modeloyt  sur  son  paouvre  vieulx  archevesque,  qui,  par  force, 
ne  péchoyt  plus  et  passoyt  pour  ung  sainct,  il  avoyt  souvent  à 
souffrir  ardeurs  intolérables  suivies  de  tristifications,  veu  le 
numbre  de  belles  courtisanes  bien  gorgiasées  et  gelives  au 
paouvre  monde,  lesquelles  liabitoyent  Constance  pour  éclaircir 
l’entendement  des  pères  du  Concile.  Il  enrageoyt  de  ne  pas  sça- 
voir  comment  on  abordoyt  ces  pies  guallantes  qui  rabbrouoyent 
les  cardinaulx,  abbez  commendataires,  auditeurs  de  rote,  légats, 
évesques,  princes,  ducs  et  margraves,  comme  elles  auroyent  pu 
faire  de  simples  clercs  desnuez  d’argent.  Le  soir,  après  ses  prières 
dictes,  il  essayoyt  de  parler  à  elles  en  s’apprenant  le  beau  bré¬ 
viaire  d’amour.  Il  s’interroguoyt  à  respondre  à  tous  cas  échéants. 
Et,  le  lendemain,  si,  vers  Complies,  il  rencontroyt  quelqu’une  des¬ 
dictes  princesses,  en  bon  poinct,  veautrée  en  sa  litière,  escortée 
de  ses  paiges  bien  armez,  et  fière,  il  demouroyt  béant,  comme, 
chien  attrapant  mouches,  à  voir  ceste  frisque  figure  qui  le  brusloyt 
d’autant. 

Le  secrétaire  de  monseigneur,  gentilhomme  périgourdin,  luy 


LA  BELLE  IMPERIA  3 

ayant  apertement  démonstré  que.  les  pères,  procureurs  et  audi¬ 
teurs  de  rote,  acheptoyent  par  force  présents,  non  relicques  ou 
indulgences,  mais  bien  pierreries  et  or,  la  faveur  d’estre  familiers 
chez  les  plus  haultes  de  ces  chattes  choyées  qui  vivoyent  sous  la 
protection  des  seigneurs  du  Concile,  alors  le  paouvre  Touran¬ 
geau,  tout  nice  et  cocquebin  qu’il  estoyt,  thezaurisoyt 
dans  sa  paillasse  les  angelotz  à  luy  donnez 
par  le  bon  archevesque  pour  travaulx  d’escrip- 
ture,  espérant,  ung  iour,  en  avoir 
suffisamment,  à  ceste  fin  de  veov 
ung  petit  la  courtisane  d'ung 
cardinal,  se  fiant  à  Dieu  pour  le 
reste.  11  estoyt  deschaussé  de  la 
cervelle  jusqu’aux  talons,  et  res- 
sembloyt  autant  à  un  homme 
qu’une  chievre  coëffée  de  nuict 
ressemble  à  une  demoiselle; 
mais,  bridé  par  son  envie, 
il  alloyt,  le  soir,  par  les 


Il  recontroyt  quelqu'une  desdictes  princesses. 


4  LES  CONTES  DROLATIQUES 

rues  de  Constance,  peu  soulcieux  de  sa  vie;  et,  au  risque  de 
l'r.ire  pertuisanner  le  corps  par  les  souldards,  il  espionnoyt  les 
cardinaulx  entrant  chez  les  leurs.  Lors,  il  voyoit  les  chandelles 
de  cire  s'allumant  aussitost  ez  maisons;  et,  soubdain,  reluisoyent 
'es  huys  et  les  croizées.  Puis  il  entendoyt  les  benoistz  abbez  ou 
aultres  se  rigolant,  beuvant,  prenant  du  meilleur,  enamourez, 

chantant  ï Alléluia  secret, 
et  donnant  de  menus  suf- 
fraiges  à  la  musicque  dont 
on  les  resgalloyt.  Les  cui¬ 
sines  .faisoyent  des  mira¬ 
cles,  et  si  disoyt-on  des 
Ol'lices  de  bonnes  pottées 
grasses  et  fluantes.  Mati¬ 
nes  de  iambonneaux,  Ves- 
pres  de  goulées  friandes 
et  Laudes  de  sucreries... 
Et,  après  les  beuvettes, 
ores,  ces  braves  prebstres 
se  taisoyent.  Leurs  paiges 
iouoyent  aux  dez  sur  les 
degrez,  et  les  mules  resti- 
ves  se  battoyent  dans  la 
rue.  Tout alloyt bien!  Mais 
aussy  il  y  avoyt  de  la  foy 
et  de  la  religion.  Voilà 
comment  le  bonhomme 
Hus  feut  bruslé  !  Et  la 
cause?  11  mettoyt  la  main  dans  le  plat  sans  en  estre  prié.  Et  donc- 
ques,  pourquoy  estoyt-il  huguenot  avant  les  aultres? 

Pour  en  revenir  au  petit  gentil  Philippe,  souventes  fois  il  receut 
force  horions  et  attrapa  de  bons  coups;  mais  le  diable  le  souste- 
noyt  en  l'incitant  à  croire  que,  tost  ou  tard,  il  auroyt  son  tour 
d’estre  cardinal  chez  quelque  femme  d’ung.  Sa  convoitise  lui 
donna  de  la  hardiesse  comme  à  ung  cerf  en  automne;  et  si,  qu'il  se 
glissa  ung  soir  dans  la  plus  belle  maison  de  Constance,  au  montoir, 


Soubdain,  reluisoyent  les  luiys  et  les  croizées. 


La  belle  Imperia. 


5 


LES  CONTES  DROLATIQUES 
d'où  il  avoyt  souvent  veu  des  officiers,  senneschaulx,  varlets  et 
paiges  attendant,  avecques  des  flambeaux,  leurs  maistres,  ducs, 
roys,  cardinaulx  et  archeArnsques. 

—  Ah!  se  dit-il,  elle  doibt  estre  belle  et  guallante,  celle-là... 

Ung  soudard  bien  armé  le  laissa  passer,  cuydant  qu’il  appartc- 

noyt  à  l’électeur  de  Bavière,  sortant  présentement  dudict  logis,  et 
qu’il  alloyt  s’y  acquitter  d’un  messaige  de  ce  dessusdict  seigneur. 
Philippe  de  Mala  monta  les  degrez  aussi  lestement  que  lévrier 
possédé  de  male  raige  d’amour,  et  feut  mené  par  une  délectable 
odeur  de  parfums  iouxte  la  chambre  où  deAÛsoyt  avecques  ses 
femmes  la  maistresse  du  logis  en  désagraphant  ses  atours.  Il 
resta  tout  esbahi  comme  ung  voleur  deAxant  les  sergens.  La  dame 
estoyt  sans  cotte  ni  chapperon.  Les  chamberières  et  les  mes- 
chines,  occupées  à  la  deschausser  et  déshabiller,  mettoyent  son 
ioly  corps  à  nu,  si  dextrement  et  franchement,  que  le  prebstre 
émérillonné  fit  un  Ah!  qui  sentoyt  l'amour. 

—  Et  q-ue  voulez-vous,  mon  petit?  luy  dit  la  dame. 

—  Vous  rendre  mon  ame,  fit-il  en  la  mangeant  des  yeulx. 

—  Vous  po-uvez  revenir  demain,  reprint-elle  pour  se  druement 
gausser  de  luy. 

A  quoy' Philippe,  tout  bordé  de  cramoisy,  respondit  gentement  • 

—  le  n'y  fauldray. 

Elle  se  print  à  rire  comme  une  folle.  Le  Philippe,  interdict, 
resta  pantois  et  tout  aise,  arrestant  sur  elle  des  yeulx  qui  cupidon- 
noyent  d'admirables  mignardises  d’amour  :  comme  beaulx  cheveulx 
espars  sur  uug  dos  ayant  poli  d’ivoire,  et  monstrant  des  plans 
délicieux,  blancs  et  luysans,  à  travers  mille  boucles  frizotantes. 
Elle  avoyt  sur  son  front  de  neige  un  rubis-balays,  moins  fertile  en 
vagues  de  feu  que  ses  yeulx  noirs,  humectez  de  larmes  par  son  bon 
rire.  Mesmes  elle  gecta  son  solier  à  la  poulaine,  doré  comme  une 
chaasse,  en  se  tordant  force  de  ribauder,  et  feit  veoir  son  pied 
nud,  plus  petit  que  bec  de  cygne.  Ce  soir,  elle  estoyt  de  belle 
humeur;  aultrement,  elle  auroyt  faict  bouter  dehors  par  la  fenestre 
le  petit  tonsuré,  sans  en  prendre  plus  de  soulcy  que  de  son  pre¬ 
mier  évesque. 

—  Il  ha  de  beaulx  yeulx,  madame,  dit  une  des  meschines. 


7 


LA  BELLE  IMPERIA 

—  D’où  sort-il  doncques?  demanda  l'aultre. 

—  Paouvre  enfant!  s’écria  Madame,  sa  mère  le  cliercheroyt.  11 
tant  le  remettre  dans  la  bonne  voye. 

Le  Tourangeau,  ne  perdant  pas  le  sens,  feitung  signe  de  délec- 


La  dame  estoyt  sans  cotte  ni  chapperon. 


tation  en  mirant  le  lit  de  brocart  d’or  où  alloyt  reposer  le  ioli 
corps  de  la  galloise.  Geste  œillade,  pleine  de  suc  et  d’intelligence 
amoureuse,  resveigla  la  phantaisie  de  la  dame,  qui,  moitié  riant, 
moitié  ferue  du  mignon,  luy  répéta  ;  «  Demain  !  »  et  le  renvoya 
par  ung  geste  auquel  le  pape  lean  luy-mème  auroyt  obéi,  d'autant 
qu'il  estoyt  comme  ung  limasson  sans  cocque,  veu  que  le  Concile 
venoyt  de  le  dépapiser. 


s  LES  CONTES  DROLATIQUES 

—  Ah  !  madame,  voilà  encores  ung  vœu  de  chasteté  mué  en 
dezir  d’amour,  dit  l’une  des  femelles. 

Et  les  risées  recommencèrent  dru  comme  gresle.  Philippe  s’en 
alla,  donnant  de  la  teste  contre  les  bois,  en  vraye  corneille  coëfFée, 
tout  estourdy  qu’il  estoyt  d’avoir  entreveu  ceste  créature  plus 
friande  à  crocquer  que  syrène  sortant  de  l’eauc...  Il  remarqua  les 
figures  d’animaulx  engravées  au-dessus  de  la  porte,  et  s’en  revint 
chez  son  bonhomme  d’archevesque  avecques  mille  pannerées  de 

diables  dans  le  cueur  et 
la,  fressure  toute  sophis- 
ticquée.  Monté  dans  sa 
chambrette,  il  y  compta 
ses  angelotz  pendant 
toute  la  nuict,  mais  n’en 
trouva  iamais  que  quatre  ; 
et,  comme  ce  estoyt  tout 
son  sainct-frusquin,  il 
cuydoyt  satisfaire  la  belle 
en  lui  donnant  ce  qu’il 
avoyt  à  luy  dans  le  monde. 

Il  compta  ses  angelotz  pendant  toute  la  nuict.  avez-VOUS  doiIC- 

ques,  Philippe  ?  luy  dit 
le  bon  archevesque,  inquiet  des  tresmoussemens  et  des  Oh  !  oh\... 
de  son  clerc. 

—  Ah!  monseigneur!  respondit  le  paouvre  prebstre,  ie  m’esba- 
his  comment  une  femme  si  légiere  et  si  doiilce  pèse  tant  sur  le 
cueur!... 

—  Et  quelle?  reprint  l’archevesque  en  posant  son  bréviaire,  qu’il 
lisoyt  pour  les  aultres,  le  bonhomme! 

—  Ah  !  lésus,  vous  allez  me  maulgréer,  mon  bon  maistre  et 
protecteur,  pour  ce  que  i’ay  veu  la  dame  d’ung  cardinal  au  moins... 
Et  ie  plouroys,  voyant  qu’il  me  manqueroyt  bien  plus  d’un 
paillard  escu  pour  elle,  encores  que  me  la  laisseriez  convertir  au 
bien... 

L’archevesque,  fronssant  l’accent  circonflexe  qu’il  avoyt  au-des¬ 
sus  du  nez,  ne  souifla  mot.  Ores  doncques,  le  trez-humble  prebstre 


10 


LES  CONTES  DROLATIQUES 


trembloyt  dans  sa  peau  de  s’estre  ainsi  confessé  à  son  supérieur. 
Mais  incontinent  le  sainct  homme  luy  dict  : 

—  Vère,  elle  est  doncques  bien  chiere> 

—  Ah!  feit-il,  elle  a  desgressé  bien  des  mitres  et  frippé  bien 
des  crosses. 

—  Eh  bien,  Philippe,  si  tu  veux  renoncer  à  elle,  ie  te  baillerai 
trente  angelotz  du  bien  des  paouvres. 

—  Ah  !  monseigneur,  i’y  perdroys  trop  !  respondit  le  gars,  ardé 
par  la  râtelée  qu’il  se  promettoyt. 

—  Oh  !  Philippe,  dit  le  bon  Bourdeloys,  tu  veux  doncques  aller 
au  diable  et  desplaire  à  Dieu  comme  tous  nos  cardinaulx? 


—  Monseigneur,  i’y  perdroys  trop! 


Et  le  maistre,  navré  de  douleur,  se  mit  à  prier  sainct  Catien, 
patron  des  cocquebins,  de  saulver  son  serviteur.  Il  le  fit  age¬ 
nouiller  en  luy  disant  de  se  recommander  aussy  à  sainct  Philippe; 
mais  le  damné  prebstre  impétra  tout  bas  le  sainct  de  l’empêcher  de 
faillir,  si  demain  sa  dame  le  recevoyt  à  mercy  et  miséricorde; 
et  le  bon  archevesque,  oyant  la  ferveur  de  son  domestique,  luy 
crioyt  ; 

—  Couraige,  petit  !  le  Ciel  t’exaulcera. 

Le  lendemain,  pendant  que  Monsieur  déblatéroyt  au  Concile 
contre  le  train  impudicque  des  apostres  de  la  chrestienté,  Philippe 
de  Mala  despendit  ses  angelotz,  gaignez  avec  force  labeur,  en 
perfumeries,  baignades,  estuveries  et  aultres  friperies.  Ores,  il  se 
mugueta  si  bien,  qu’auriez  dict  le  mignon  d’une  linotte  coëffée.  Il 
dijvalla  par  la  ville  pour  y  recognoistre  le  logiz  de  sa  royne  de 


LA  BELLE  IMPÉRIA 


II 


cueur;  et,  quand  il  demanda  aux  passans  à  qui  estoyt  ladicte  mai¬ 
son,  ils  luy  rioyent  au  nez  en  disant  : 

—  D’où  vient  ce  galeux  qui  n’ha  entendu  parler  de  la  belle 
Impéria  ? 

Il  eut  grant  paour  d’avoir  despendu  ses  angelotz  pour  le  diable, 
en  voyant,  par  le  nom,  dans  quel  horrilîcque  tracquenard  il  estoyt 
tombé  voulentairement. 

Impéria  estoyt  la  plus  précieuse  et  fantasque  fille  du  monde, 


Monsieur  débla'.éroyt  au  Concile. 


oultre  qu’elle  passoyt  pour  la  plus  lucidificquement  belle,  et  celle 
qui  mieulx  s’entendoyt  à  papelarder  les  cardinaux,  guallantiser  les 
plus  rudes  souldards  et  oppresseurs  de  peuple.  Elle  possédoyt,  à 
elle,  de  braves  capitaines,  archers  et  seigneurs,  curieux  de  la  ser¬ 
vir  en  tout  poinct.  Elle  n'avoyt  qu’un  mot  à  souffler,  à  ceste  fin 
d’occire  ceulx  qui  faisoyent  les  faschez.  Une  desconfiture 
d’hommes  ne  luy  coustoyt  qu’ung  gentil  soubrire  ;  et,  souventes 
fois,  ung  sire  de  Baudricourt,  capitaine  du  Roy  de  France,  luy 
demandoyt  s’il  y  avoyt,  ce  iour-là,  quelqu’un  à  tuer  pour  elle,  par 
manière  de  raillerie  à  l’encontre  des  abbez.  Sauf  les  potentats  du 
hault  clergié,  avecques  lesquels  madame  Impéria  accommodoyt 
finement  ses  rires,  elle  menoyt  tout  à  la  baguette,  en  vertu  de  son 
cacquet  et  de  ses  fassons  d’amour,  dont  les  plus  vertueux  et  insen- 


12 


LES  CONTES  DROLATIQUES 

sibles  estoyent  enlassez  comme  dans  de  la  glue.  Aussy  vivoyt-elle 
chérie  et  respectée  autant  que  les  vrayes  dames  et  princesses,  et 
l’appeloyt-on  Madame.  A  quoy  le  bon  empereur  Sigismond  res- 
pondoyt  à  une  vraye  et  preude  femme  qui  se  plaignoyt  de  ce  :  — 
Que,  elles,  bonnes  dames,  conservoyent  les  coustumes  saiges  de  la 
saincte  vertu,  et  madame  Impéria  les  tant  doulx  erremens  de  la 
déesse  Vénus.  Paroles  chrestiennes  dont  se  chocquèrent  les 
dames,  bien  à  tort.  Philippe  doncques,  repensant  à  la  franche 


Le  maibtre  d’hostel 
l'allûvt  crecter  dehors. 


lippée  qu’il  avoyt  eue  par  les 
yeulx,  la  veille,  se  doubta  que 
ce  seroyt  tout.  Lors,  feut  cha¬ 
grin  ;  et,  sans  mangier  ne  boire, 
se  pourmena  par  la  ville,  en 
attendant  l’heure,  d’autant  qu’il 
estoyt  cocquet  et  guallant  assez, 
pour  en  treuver  d’aultres  moins 
rudes  au  montoir  que  n’estoyt 
madame  Impéria. 

La  nuict  venue,  le  ioli  petit 
Tourangeau,  tout  reslevé  d’or¬ 
gueil,  caparassonné  de  dezirs, 
et  fouetté  par  ses  Hélas!  qui 
l’estouffoyent,  se  coula  comme 
une  anguille  au  logiz  de  la  véri- 
fable  royne  du  Concile;  car, 
devant  elle,  s’abaissoyent  toutes 
les  authoritez,  sciences  et  pru- 
d’hommies  de  la  chrestienté.  Le 
maistre  d'hostel  le  desconnut  et 
l’alloyt  gecter  dehors,  quand  la 
chamberière  dit  du  hault  des 
degrez  : 

—  Eh!  messire  Imbert,  c’est 
le  petit  de  madame  ! 

Et  le  paouvre  Philippe,  rouge 
comme  une  nuict  de  nopces, 


LA  BELLE  IMPÉRIA 


i3 


monta  la  vis  en  bronchant  d’heur  et  d’aise.  La  chamberière  le  print 
par  la  main  et  le  mena  dedans  la  salle  où  piafïbyt  déià  Madame, 
lestement  nippée  en  femme  de  couraige  qui  attend  mieulx.  La  luci- 
dificque  Impéria  estoyt  assise  près  une  table  couverte  de  nappes 
peluchées,  garnies  d’or,  avecques  tout  l’attirail  de  la  meilleure 
beuverie.  Flaccons  de 
grez  pleins  de  bon  vin 
de  Chyppre,  drageoi- 
res  combles  d’espices, 
paons  rostis,  saulces 
vertes,  petits  iambon- 
neau.x  salez,  auroyent 
resiouy  la  veue  du 
guallant,  s'il  n’avoyt 
pas  tant  aimé  madame 
Impéria.  Elle  veit  bien 
que  les  yeul.v  de  son 
petit  prebstre  estoyent 
tout  à  elle.  Quoique 
coustumière  des  par¬ 
paillotes  dévotions  des 
gens  d’Ecclise,  elle 
feut  bien  contente, 
pour  ce  qu’elle  s’estoyt 
affolée  nuictamment  du  paouvre  petit,  qui,  toute  la  iournée,  luy 
avoyt  trotté  dans  le  cueur.  Les  vitres  avoyent  esté  closes.  Madame 
estoyt  bien  dispose  et  attournée  comme  pour  faire  honneur  à 
ung  prince  de  l'Empire.  Aussy,  le  fripon,  beatilîé  par  la  -sacro- 
saincte  beaulté  d'Impéria,  cogneut-il  que  empereur,  burgrave, 
voire  ung  cardinal  en  train  d’estre  esleu  pape,  n’auroyt  raison  ce 
soir  contre  luy,  petit  prebstre,  qui  dans  sa  bougette,  ne  logeoyt  que 
le  diable  et  l’amour.  Il  trenchadu  Seigneur,  etseiacta,  en  la  saluant 
avecques  une  courtoisie  qui  n’estoyt  point  du  tout  sotte;  et  pour 
lors,  la  dame  luy  dit  en  le  festoyant  par  ung  cuisant  resguard  • 

—  Mettez-vous  près  de  moy,  que  ie  voye  si  vous  estes  changé 
d'hier. 


vin,  hanaps  altérez,  bouteilles  d’hypocras, 


14 


LES  CONTES  DROLATIQUES 


—  Oh  oui!...  fit-il. 

• —  Et  d’où?...  dit-elle. 

—  Hier,  reprint  le  matois,  ievous  aimoysl...  Ores,  ce  soir,  nous 
nous  aimons;  et,  de  paouvre  souffreteux,  suis  devenu  plus  riche 
qu’ung  roy. 

—  Oh!  petit!  petit!  s’escna-t-elle  ioyeulsement,  oui,  tu  es 
changé,  car  de  ieune  prebstre,  bien  vois-je  que  tu  es  devenu  vieulx 
diable. 

Et  ils  s’accotèrent  ensemble  devant  ung  bon  feu,  qui  alloyt 
espandant  esgalement  partout  leur  ivresse.  Ils  restoyent  toujours 
prests  à  mangier,  veu  qu’ils  ne  pensoyent  qu’à  se  pigeonner  des 
yeulx,  et  ne  touchoyent  point  aux  plats....  Comme  ils  s’estoyent 
enfin  establis  dans  leur  aise  et  contentement,  il  se  feit  ung  bruit 
dezagréable  à  l’huys  de  Madame,  comme  si  gens  s'y  battoyent  en 
criant. 

—  Madame,  dit  la  meschinette  hastée,  en  vécy  bien  d’un  aultre  ! 

—  Quoi?  s’écria-t-elle  d’ung  air  hautain  comme  tyran  maugréant 
d’estre  interrompu. 

—  L’évesque  de  Coire  veut  parler  à  vous... 

—  Que  le  diable  l’estrille  !  respondit-elle  en  resguardant  Phi¬ 
lippe  de  gentille  fasson. 

—  Madame,  il  a  veu  la  lumière  par  les  fissures  et  faict  grant 
tapaige.... 

—  Dis-luy  que  i’ay  la  fiebvre,  et  point  ne  mentiras,  pour  ce  que 
ie  suis  malade  de  ce  petit  prebstre  qui  me  frétille  dans  la  cervelle. 

Mais,  comme  elle  achevoyt  son  dire,  en  pressant  dévotieuse- 
ment  la  main  de  Philippe,  qui  bouilloyt  dans  sa  peau,  le  gros 
évesque  de  Coire  se  montra  tout  poussif  et  cholère.  Sesestaffiersle 
suivoyent  portant  une  truite  canonicquement  saumonée,  fresche, 
tirée  hors  du  Rhin,  gizant  dans  ung  plat  d’or;  puis  des  espices, 
contenues  ez  drageoires  myrificques,  et  mille  friandises,  comme 
liqueurs  et  compotes  faictes  par  de  sainctes  nonnes  de  ses  abbayes. 

—  Ah!  ah!  feit-il  de  sa  grosse  voix,  i'ai  le  temps  d'estre  avec  le 
diable,  sans  que  vous  me  fassiez  escorchier  d’avance  par  luy,  ma 
mignonne... 

—  Vostre  ventre  fera  quelque  iour  une  belle  guaisne  d’espée!... 


LA  BELLE  IMPERIA 


i5 


rcspondit-elle  en  fronssant  ses  sourcils,  qui,  de  beaulx  et  plaisans, 
devinrent  meschans  à  faire  trembler. 

—  Et  cet  enfant  de  chœur,  vient-il  doncques  à  l’offrande  déià? 
dit  insolemment  l’évesque  en  tournant  sa  face  large  et  rubiconde 
vers  le  gentil  Philippe. 

—  Monseigneur,  ie 
suis  icy  pour  confesser 
Madame. 

—  Oh!  oh!  sçais-tu 
pas  les  canons?...  Con¬ 
fesser  les  dames  à  ceste 
heure  de  nuict  est  un 
droict  réservé  aux  éves- 
ques....  Or,  tire  tes  grè- 
gues,  va  pasturer  avec 
simples  moynes,  et  ne 
retourne  ici  sous  peine 
d’excommunication. 

—  Ne  bougez  !...  cria 

la  rugissante  Impéria, 
plus  belle  de  cholère 
qu’elle  n’estoyt  d’a¬ 
mour,  pour  ce  qu’il  y 
avoyt  ensemble  amour 
et  cholère.  Restez,  mon 
ami,  vous  estes  icy  chez  Ah!  ah!  feil-il  de  sa  grosse  voix, 

vous!... 

Lors,  il  cogneut  qu’il  estoyt  le  vrai  bien-aymé. 

—  N’est-ce  pas  matière  de  bréviaire  et  enseignement  évangé- 
licque,  que  vous  serez  égaulx  devant  Dieu  à  la  vallée  de  Josaphat? 
demanda-t-elle  à  l’évesque. 

—  C’est  une  invention  du  diable  qui  ha  frelatté  la  Bible;  mais 
c’est  escript,  respondit  le  gros  balourd  d’évesque  de  Coire,  pressé 
de  s’attabler. 

—  Eh  bien,  soyez  doncques  égaulx  devant  moy,  qui  suis  icy-bas 
votre  déesse,  reprint  Impéria;  sinon,  ie  vous  feroys  délicatement 


lô  LES  CONTES  DROLATIQUES 

cstrangler  quelque  iour  entre  la  teste  et  les  espaules!  le  le  iure 

par  la  toute-puissance  de  ma  tonsure,  qui  vaut  bien  celle  du  pape! 

Et,  voulant  que  la  truite  fust  du  repas,  voire  le  plat,  les  dra- 
geoires  et  les  friandises,  elle  adiouxta  dextrenient  : 

—  Asseyez-vous  et  beuvez. 

Mais  la  rusée  linotte,  qui  n’en  estoyt  à  sa  première  dauberie, 
cligna  de  l'œil  pour  dire  à  son  mignon  qu'il  ne  falloyt  avoir  cure 
de  cet  Allemand,  dont  le  piot  leur  feroyt  briefve  justice. 


Le  cardinal  de  Raguse. 


La  chamberière  mit  et  entortilla  l’évesque  à  table,  pendant  que 
Philippe,  atteint  d'une  raige  qui  lui  fermoyt  le  bec,  en  ce  qu'il 
voyoyt  son  heur  s’en  aller  en  fumée,  donnoyt  l'évesque  à  plus  de 
diables  qu'il  n’y  avoyt  de  moynes  en  vie.  Ils  estoyent  pieçà  vers  la 
moitié  du  repast,  que  le  leune  prebstre  n’y  avoyt  point  encores 
touchié,  n’ayant  faim  que  d’Impéria,  près  de  laquelle  il  se  pelo- 
tonnoyt  sans  mot  dire,  mais  parlant  de  ce  bon  languaige  auquel 
les  dames  entendent  sans  poincts,  virgules,  accents,  lettres, 
figures  ni  charactères,  notes  ou  imaiges.  Le  gros  évesque,  assez 
sensuel  et  soigneux  du  vestement  de  peau  ecclésiasticque  dans 
lequel  sa  défuncte  mère  l’avoyt  cousu,  se  laissoyt  amplement  ser¬ 
vir  de  l’hypocras  par  la  main  délicate  de  Madame;  et  il  en  estoyt 
déià  à  son  premier  hocquet,  quand  un  grand  bruit  de  cavalcade 
feit  esclandre  dans  la  rue.  Le  numbre  des  chevaulx,  les  Ho!  ho! 
des  paiges,  démonstrèrent  qu’il  arrivoyt  quelque  prince  furieux 
d’amour.  Et  de  faict,  tost  après,  le  cardinal  de  Raguse,  à  qui  les 
gens  d’Impéria  n’avoyent  osé  barrer  la  porte,  entra  dans  la  salle. 


<  'NIES  Dr<(.il  AlIQUES. 


Que  le  diable  ^e^lrille 


i8  LES  CONTES  DROLATIQUES 

A  ceste  vue  triste,  la  paouvre  courtisane  et  son  petit  devinrent 
honteux  et  desconvenus  comme  des  lépreux  d’hier,  car  c’estoyt 
tenter  le  diable  que  vouloir  évincer  le  cardinal,  d’autant  qu’alors 
on  ne  sçavoyt  qui  seroyt  pape,  les  trois  prétendans  s’estant  des¬ 
mis  du  bonnet  pour  le  prouflîct  de  la  chrestienté.  Le  cardinal,  qui 
estoyt  ung  rusé  Italian,  trez-barbu,  grant  sophisticqueur  et  boute- 
en-train  du  Concile,  devina,  par  le  plus  foyble  iect  de  son  enten¬ 
dement,  l’alpha  et  l’oméga  de  ceste 
adventure.  Il  n’eut  qu’un  petit  pensier 
à  peser  pour  sçavoir  comment  il  deb- 
voyt  besongner  à  ceste  fin  de  bien 
hypothecquer  ses  fressurades.  Il  ar- 
rivoyt  poulsé  par  un  appétit  de  moyne  ; 
et,  pour  obtenir  sa  repue,  il  estoyt 
homme  à  daguer  deux  moynes,  et 
vendre  son  morceau  de  vraye  croix, 
ce  qui  eust  été  mal. 

—  Ile!  mon  ami,  feit-il  à  Philippe  en  l’appelant  à  luy. 

Le  paouvre  Tourangeau,  plus  mort  que  vif,  en  soupçonnant  que 
le  diable  se  mesloyt  de  ses  afi'aires,  se  leva,  et  dit  :  «  Plaist-il  ?  » 
au  redoutable  cardinal.  Cettuy,  l’emmenant  par  le  bras  sur  les  de- 
grez,  le  resguarda  dans  le  blanc  des  yeulx,  et  reprint  sans  lan¬ 
terner  ; 

—  Ventredieu!  tu  es  un  bon  petit  compaignon,  et  ie  ne  vou- 
droys  pas  estre  obligé  de  faire  sçavoir  à  ton  chief  ce  que  ton 
ventre  poise!...  Mon  contentement  pourroyt  me  couster  des  fon¬ 
dations  pieuses  en  mes  vieulx  iours...  Ainsy,  choisis  :  de  te  ma¬ 
rier  avecques  une  abbaye  pour  le  demourant  de  tes  iours,  ou  avec 
Madame,  ce  soir,  pour  en  mourir  demain... 

Le  paouvre  Tourangeau  désespéré  lui  dit  : 

—  Et  votre  ardeur  passée,  monseigneur,  pourrai-je  revenir? 

Le  cardinal  eut  peine. à  se  fascher;  pourtant,  il  dit  griefvement  : 

—  Choisis!  le  hault-bois  ou  la  mitre? 

—  Ah  !  feit  le  prebstre  malicieusement,  une  bonne  grosse  ab¬ 
baye... 

Oyant  cela,  le  cardinal  rentra  dans  la  salle,  y  print  une  escri- 


L'évesque  de  Coire. 


LA  BELLE  IMPÉRIA  19 

toire,  et  griffonna  sur  ung  bout  de  charte  une  cédule  pour  l'envoyé 
de  France. 

—  Monseigneur,  lui  dit  le  Tourangeau  pendant  qu’il  orthogra- 
phioyt  l’abbaye,  l’évesque  de  Coire  ne  s’en  ira  pas  aussi  brief- 
vement  que  moi;  car  il  ha  autant  d'abbayes  que  les  souldards  ont 
de  beuvettes  en  ville,  et  puis  il  est  dans  les  ioyes  du  Seigneur! 
Ores,  m’est  advis  que,  pour  vous  mercier  de  ceste  tant  bonne  ab¬ 
baye,  ie  vous  doibs  ung  bel  advertissement...  Vous  sçavez  du  reste 
combien  est  malivole  et  se  gaigne  dru  ceste  damnée  cocqueluche, 
qui  ha  cruellement  matté  Paris.  Ores,  dictes-luy  que  vous  venez 
d’assister  vostre  bon  vieulx  ami  l’archevesque  de  Bourdeaux... 
Par  ainsy,  le  ferez  desguerpir  comme 
feurre  devant  grand  souffle  d’air... 

—  Oh!  oh!  s’écria  le  cardinal,  tu 
mérites  mieulx  qu’une  abbaye...  Hé! 
ventredieu!  mon  petit  ami,  voilà  cent 
escuz  d’or  pour  ton  voyaige  à  l’abbaye 
de  Turpenay,  que  i’ai  gagnée  au  ieu 
hier  et  que  ie  te  baille  en  pur  don... 

En  entendant  ces  paroles  et  voyant 
disparoistre  Philippe  de  Mala,  sans 
qu’il  luy  despartist  la  chatouillante  œillade  pleine  de  quintes- 
cence  amoureuse  qu’elle  en  espéroyt,  la  léonine  Impéria, 
soufflant  comme  ung  dauphin,  devina  toute  la  couardise  du 
prebstre.  Elle  n’estoyt  pas  encores  catholicque  assez  pour  par¬ 
donner  à  son  amant  de  la  gaber  en  ne  saichant  pas  mourir  pour 
sa  phantaisie.  Aussi  la  mort  de  Philippe  feut-elle  engravée  dans 
le  resguard  de  vipère  qu’elle  lui  lança  pour  lui  faire  insulte,  ce  qui 
rendit  le  cardinal  tout  aise,  car  le  paillard  italian  vit  bien  qu’il  ren- 
treroyt  tost  dans  son  abbaye.  Le  Tourangeau,  n’ayant  cure  ni 
soulcy  de  l’orage,  s’évada  en  allant  de  costé,  en  silence  et  l’au- 
reille  basse,  comme  un  chien  mouillé  que  l'on  chasse  de  vespres. 
Madame  poussa  ung  soupir  de  cueur!  Elle  aurovt  singulière¬ 
ment  accoutré  le  genre  humain,  pour  peu  qu’elle  l’eust  tenu, 
car  le  feu  qui  la  possédoyt  lui  estoyt  monté  dans  la  teste,  et 
des  pétillons  de  flammes  sourdoyent  dans  l’air  autour  d’elle.  Il 


Le  resguard  de  vipère 
quelle  lui  lança. 


10 


LES  CONTES  DROLATIQUES 


y  avoyt  de  quoy,  pour  ce  que  c’estoyt  la  première  foys  qu'un 
prehstre  la  gabeloyt.  Ores,  le  cardinal  soubriyot,  cuydant  qu'il 
n'en  auroyt  que  plus  d'heur  et  d’aise.  N’estoyt-ce  pas  ung  rusé 
compaignon?  aussi  avoyt-il  ung  chapeau  rouge! 

—  Ah!  ah!  mon  bon  compère,  dit-il  à  l'évesque,  ie  me  félicite 
d’estre  en  vostre  compaignie,  et  suis  aise  d’avoir  sceu  chasser  ce 
petit  cuistre  indigne  de  Madame,  d’autant  que,  si  vous  l’aviez  ap- 
prouché,  ma  toute  belle  et  fringuanté  bische,  vous  eussiez  pu 


—  Choisis!  le  hault-bois  ou  la  mitre? 


trespasser  indignement,  par  le  faict  d’un  simple  prebstre... 

—  He!  comment?... 

—  C’est  le  scribe  à  M.  l’archevesque  de  Bourdeaux!...  Or,  le 
bonhomme  ha  été  prins  ce  matin  de  la  contagion... 

L’évesque  ouvrit  la  bouche  comme  s’il  vouloyt  avaller  ung  four- 
maigc... 

—  He!  d’où  sçavez-vous  cela?...  demanda-t-il. 

• —  Vère!...  dit  le  cardinal  en  prenant  la  main  au  bon  Allemand, 
ie  viens  de  l’administrer  et  consoler...  A  ceste  heure,  le  sainct 
homme  ha  bon  vent  pour  voguer  en  paradiz. 

L’évesque  de  Coire  monstra  combien  les  gros  hommes  sont  lé- 
giers;  pour  ce  que  les  gens  bien  pansus  ont,  par  la  grâce  de  Dieu, 
en  rescompense  de  leurs  travaulx,  les  tubes  intérieurs  élasticques 


LA  BELLE  IMPERIA 


21 


comme  ballons.  Ores,  ce  dict  évesque  saulta  d’ung'  bond  en  ar¬ 
rière,  en  suant  d’ahan,  toussant  déià  comme  ung  bœuf  qui  trouve 
des  plumes  dans  son  mangier.  Puis,  ayant  blesmy  tout  à  coup,  il 
desgringola  par  les  degrez  sans  seulement  dire  adieu  à  Madame. 
Quand  l'huys  t'eut  fermé  sur  Févesque,  et  qu’il  dcsvalla  par  les 
rues,  M.  de  Raguse  se  print  à  rire  et  à  vouloir  gausser. 

—  Ah!  ma  mignonne,  suis-je  pas  digne  d’estre  pape  et,  mieul.v 
que  cela,  ton  guallant  ce 
soir?... 

Mais,  voyant  FImpéria 
soulcieuse,  il  s’approucha 
d’elle  pour  la  mignarde- 
ment  enlasser  dans  ses 
bras  et  la  mignotter  à  la 
fasson  des  cardinaulx,  gens 
brimballant  mieulx  que 
tous  aultres,  voire  mesme 
que  les  souldards,  en  ce 
qu’ils  sont  oisifs,  et  ne 
guastent  point  leurs  es¬ 
prits  essentiels. 

—  Ha!  ha!  ht-elle  en  reculant,  tu  veux  ma  mort...  fou  métropo¬ 
litain...  Le  principal  pour  vous  est  de  vous  gaudir,  meschant  ruf- 
tîant,  et  mon  ioly  caz,  chouse  accessoire.  Que  ta  ioie  me  tue,  vous 
me  canoniserez,  est-ce  pas?...  Ah!  vous  avez  la  cocqueluche  et  me 
voulez!...  Tourne  et  vire  ailleurs,  moyne  despourvu  de  cervelle... 
Et  ne  me  touche  aulcunement,  ht-elle  en  le  voyant  s’advancer,  si¬ 
non,  je  te  gourmande  avecques  ce  poignard. 

Et  la  fine  commère  tira  de  son  aumosnière  ung  tout  ioly  petit 
stylet  dont  elle  sçavoyt  louer  à  merveille  dans  les  cas  opportuns. 

—  Mais,  mon  petit  paradiz,  ma  mignonne,  dit  Faultre  en  riant,, 
vois-tu  pas  la  ruse?...  Ne  falloyt-il  pas  forbannir  ce  vieulx  bœuf 
de  Coire?... 

—  Oui-da...  si  vous  m’aymez,  bien  le  verray-je,  rcprint-elle...  le 
veulx  incontinent  que  vous  sortiez...  Si  vous  estes  happé  par  la 
maladie,  ma  mort  vous  chaille  peu.  le  vous  cognoys  assez  pour 


—  Et  ne  me  touche  aulcunement! 


'2  LES  CONTES  DROLATIQUES 

Gçavoir  à  quel  denier  vous  mettriez  un  instant  de  ioie,  à  l’heure 
de  vostre  trespassement.  Vous  noyeriez  la  terre.  Ah!  ah!  vous 
vous  en  estes  iacté  estant  ivre.  Ores,  ie  n’ayme  que  moy,  mes 
threzors  et  ma  santé...  Allez,  si  vous  n’avez  pas  la  fressure  gelée 
par  le  trousse-guallant,  vous  me  reviendrez  veoir  demain...  Au- 
iourd’hui,  ie  te  hais,  mon  bon  cardinal,  dit-elle  en  soubriant. 

—  Impéria!  s’écria  le  cardinal  à  genoilz,  ma  saincte  Impéria, 
allons,  ne  te  ioue  pas  de  moy! 


Les  cuisines  faisoyent  miracles. 


—  Non!  feit-elle,  ie  ne  ioue  iamais  avecques  les  chouses  sainctes 
et  sacrées. 

—  Ah!  vilaine  ribaude,  ie  t’excommunierai...  —  demain!... 

- —  Merci  Dieu!  vous  voilà  hors  de  vostre  sens  cardinalesque. 

—  Impéria!  satanée  fille  du  diable!...  Hé  la  la!  ma  toute  belle;... 
ma  petite... 

—  Vous  perdez  le  respect!  —  Ne  vous  agenoillez  pas.  Fi 
donc  !... 

—  Veux-tu  quelque  dispense  in  articulo  morlis?...  Veux-tu  ma 
fortune,  ou  mieulx  encores,  ung  morceau  de  la  véritable  vraye 
croix?...  Veux-tu?... 

—  Ce  soir,  toutes  les  richesses  du  ciel  et  de  la  terre  ne  sau- 


23 


LA  BELLE  IMPERIA 
royent  payer  mon  cueur!...  lit-elle  en  riant.  le  seroys  la  darrenière 
des  pécheresses,  indigne  de  recepvoir  le  corps  de  Nostre-Sei- 
gneur  Jésus-Christ,  si  ie  n'avoys  pas  mes  caprices. 

—  le  mets  le  feu  à  ta  maison  !...  Sorcière,  tu  m’as  envousté  !... 
Tu  périras  sur  ung  buscher...  Escoute-moy,  mon  amour,  ma 
gentille  galloise.  le  te  promets  la  plus  belle  place  dans  le  Ciel  !... 
Hein  ?  —  Non  !  —  A  mort  !..  .  à  mort  la  sorcière  ! 

—  Oh  !  oh  !  ie  vous  tuerai, 
monseigneur. 

Et  le  cardinal  escuma  de 
male  raige. 

—  Vous  devenez  fou,  dit- 
elle,  allez-vous-en...  cela 
vous  fatigue. 

—  le  serai  pape,  et  tu  me 
payeras  cet  estrif. .. 

,  ,  .  —  Ah!  tu  es  le  plus  parl'aict  moyne... 

— •  Alors,  VOUS  n  en  serez 
pas  plus  dispensé  de  m’obéir... 

—  Que  faut-il  doncques  ce  soir  pour  te  plaire?-... 

—  Sortir... 

Elle  sauta  légierement,  comme  ung  hosche-queue,  dans  sa 
chambre  et  s’y  verrouilla,  laissant  tempester  le  cardinal,  à  qui 
force  feut  de  desguerpir.  Quand  la  belle  Impéria  se  trouva  seule 
devant  le  feu,  attablée,  et  sans  son  petit  prebstre,  elle  dit  en  bri¬ 
sant  de  cholère  toutes  ses  chaisnettes  d’or  ; 

—  Par  la  double  triple  corne  du  diable,  si  le  petit  m’ha  faict 
donner  ceste  bourde  au  cardinal,  et  m’expose  à  estre  empoisonnée 
demain,  sans  que  ie  chevisse  de  luv...  tout  mon  content!  ie  ne 
mourrai  pas  que  ie  l'aye  veu  escorchier  vif  devant  moy...  —  Ah  ! 
feit-elle  en  plourant  ceste  foys  avecques  de  véritables  larmes,  ie 
mene  une  vie  bien  malheureuse,  et  le  peu  d'heur,  par-ci  par-là, 
qui  m’eschet,  me  couste  un  mestier  de  chien,  oultre  mon  salut... 

Comme  elle  achevoyt  sa  râtelée,  en  reccapant  comme  veau  qu’on 
tue,  elle  vit  la  figure  rougeaude  du  petit  prebstre,  qui  s'estoyt  trez- 
dextrement  mussé,  poindant  de  derrière  elle  dans  son  mirouer  de 
Venise.. . 


24  LES  CONTES  DROLATIQUES 

—  Ah!  feit-elle,  tu  es  le  plus  parfaict  moyne,  le  plus  ioly  petit 
nioyne,  moynant,  moynillant,  qui  ayt  jamais  moyneaudé  dans  ceste 
saincte  et  amoureuse  ville  de  Constance  !..  Ah!  ah!  viens,  mon  gentil 
cavalier,  mon  fils  chéry,  mon  bedon,  mon  paradiz  de  délectation  ! 
ie  veulx  boire  tes  yeulx,  te  mangier,  te  tuer  d’amour  !  Oh  !  mon 
florissant,  mon  verdoyant  et  sempiternel  dieu!...  —  A'a,  de  petit 
religieux,  ie  veux  te  faire  Roy,  Empereur,  Pape,  et  plus  heureux 
qu’eulx  tous!...  —  Da,  tu  peux  tout  mettre  léans  à  feu  et  à  sang! 
le  suis  tienne  !  et  le  monstreray  bien,  car  tu  seras  tost  cardinal, 
quand  pour  rougir  ta  barrette  ie  devroys  verser  tout  le  sang  de 
mon  cueur. 

Et  de  ses  mains  tremblottantes,  tout  heureuse,  elle  emplit  de 
vin  grec  un  hanap  d’or  apporté  par  le  gros  évesque  de  Coire  et  le 
présenta  à  son  ami,  qu’elle  voulut  servir  à  genoilz,  elle  dont  les 
princes  treuvoyent  la  pantoufle  de  plus  hault  goust  que  celle  du 
Pape. 

Mais  lui  la  resguardoyt,  en  silence,  d’ung  œil  si  goulu  d’amour, 
qu’elle  lui  dit  en  tressaillant  d’aise  : 

—  Allons,  tais-toi,  petit!...  Soupons. 


—  Tais-toi  ! 


chastel  de  la  Roche-Corbon-lez-Vouvrav  sur 
la  Loire,  feut  un  rude  compaignon  en  sa  ieunesse.  Tout  petit,  il 
grugeoyt  déià  les  pucelles,  gectoyt  les  maisons  par  les  fenestres, 


4 


LES  CONTES  r)ROL*\TIQUES 

et  tournoyt  conariiement  en  farine  de  diable,  quand  il  vint  à 
calfeutrer  son  père,  le  baron  de  la  Roche-Corbon.  Lors  feut 
rnaistre  de  faire  tous  les  iours  feste  à  sept  chandelliers  ;  et, 
de  faict,  il  besongna  des  deux  mains  cà  son  plaizir.  Ores, 
force  de  faire  esternuer  ses  escuz,  tousser  sa  braguette,  sai¬ 
gner  les  poinçons,  resgaller  les  linottes  coëfFées  et  faire  de  la 
terre  le  foussé,  se  veit  excommunié  des  gens  de  bien,  n’ayant  pour 
amys  que  les  saccageurs  de  pays  et  les  lombards.  Mais  les  usuriers 
devinrent  bien  tost  resches  comme  des  bogues  de  chastaignier 
quand  il  n'eut  plus  à  leur  bailler  d’aultres  gaiges  que  sa  dicte 
seigneurie  de  la  Roche-Corbon,  veu  que  la  Rupes  Carbonis  resl'e- 
voyt  du  Roy  nostre  sire.  Alors,  Bruyn  se  treuva  en  belle  humeur 
de  descliquer  des  coups  à  tort  et  à  travers,  casser  les  clavicules 
aux  aultres,  et  chercher  noise  à  tous  pour  des  vétilles.  Ce  que 
voyant,  l’abbé  de  Marmoustiers,  son  voisin,  homme  libéral  en 
paroles,  luy  dit  que  ce  estoyt  signe  évident  de  perfection  seigneu¬ 
riale,  qu’il  marchoyt  dans  la  bonne  voye,  mais  que,  s’il  ’alloyt  des- 
confire,  à  la  gloire  de  Dieu,  les  Mahumetistes  qui  conchioyent  la 
Terre-Saincte,  ce  seroylt  mieulx  encores,  et  que  il  reviendroyt 
sans  faulte,  plein  de  richesses  et  d’indulgences,  en  Touraine,  ou 
en  Paradiz,  d’où  tous  les  barons  estoyent  sortis  iadis. 

Ledict  Bruyn,  admirant  le  grant  sens  du  preslat,  se  despartit  du 
pays,  harnaché  par  le  monastère  et  bény  par  l’abbé,  à  la  ioye  de 
ses  voisins  et  amis.  Lors  il  mit  cà  sacq  force  villes  d’Asie  et  d’Af- 
fricque,  battit  les  mescréans  sans  crier  gare,  escorchia  les  Sarra- 
zins,  les  Grecs,  Angloys  ou  aultres,  se  soulciant  peu  s'ils  estoyent 
amis  et  d’où  ils  sourdoyent,  veu  qu'entre  ses  mérites  il  avoyt  celuy 
de  n'estre  point  curieux,  et  ne  les  interroguoyt  qu’après  les  avoir 
occiz.  A  ce  mestier,  moult  agréable  à  Dieu,  au  Roy  et  à  luy,  Bruyn 
gaigna  renom  de  bon  chrestien,  loyal  chevalier,  et  s’amuza  beau¬ 
coup  en  pays  d’oultre-mer,  veu  qu’il  donnoyt  plus  voulentiers  un 
escu  aux  garses  que  six  deniers  à  ung  paouvre.  quoiqu'il  rencon- 
trast  plus  de  beaulx  paouvres  que  de  parfaictes  commères;  mais, 
en  bon  Tourangeau,  il  faisoyt  soupe  de  tout  pain.  Finalement, 
quand  il  feut  saoul  de  Turcques,  de  relicques  et  aultres  bénéfices 
de  Terre-Saincte,  Bruyn,  au  grand  estonnement  des  Vouvrillons, 


LE  PÉCHÉ  VÉNIEL 


27 


retourna  de  la  Croisade  encombre  d'escuz  et  pierreries,  au 
rebours  d'aulcuns  qui,  de  riches  au  despart,  revindrent  lourds 
de  leppres  et  légiers  d'argent.  xVu  retourner  de  Tuniz,  nostre  sei¬ 
gneur  le  roy  Philippe  le  nomma  comte,  et  le  feit  son  senneschal 


en  nostre  pays  et  en  celluy  de  Poictou.  Lors,  il  t’eut  avmé  grantc- 
ment,  et  à  bon  escient  considéré,  veu  qu'oullre  toutes  ses  belles 
qualitez  il  funda  l'ecclise  des  Carmes-Leschaulx  en  la  paroisse  de 
l’Esgrignolles,  par  manière  d’acquit  envers  le  Ciel,  en  raison  des 
desportemens  de  sa  ieunesse.  Aussy  t'eut-il  cardinalement  conlict 
dans  les  bonnes  graaces  de  l'Ecclise  et  de  Dieu.  De  maulvais  gars 
et  homme  de  meschicf,  devint  bon  homme,  saige  et  discrettement 
paillard  en  perdant  ses  cheveulx.  Rarement  se  choleroyt,  à  moins 
qu'on  ne  maulgfeast  Dieu  devant  luy,  ce  qu'il  ne  toleroyt  point, 
pour  ce  qu’il  l’avoyt  maulgréé  pour  les  aultres  en  sa  folle 
ieunesse.  Brief,  il  ne  querelloyt  plus,  veu  qu'estant  senneschal,  les 
gens  luy  cedoyent  ircontinent.  Vray  dire  aussy  qu'il  voyoyt  lors 


;8  LES  CONTES  DROLATIQUES 

ses  dezirs  accomplis;  ce  qui  rend,  voire  ung  diableteau,  otieux  et 
tranquille  de  la  cervelle  aux  talons.  Et  doncques,  il  possédo}^  un 
chastel  deschicqueté  sur  toutes  les  coutures,  et  tailladé  comme 
ung  pourpoinct  hespaignol,  assis  sur  ung  costeau  d’où  il  se  myroyt 
en  Loyre  ;  dedans  les  salles,  estoyent  des  tapisseries  royales, 
meubles  et  bobans,  pompes  et  inventions  sarrazines  dont  s'esto- 


miroyent  ceulx  de  Tours,  et  même  l'archevesque  et  les  clercs  de 
Sainct-Martin,  auxquels  il  bailla  en  pur  don  une  bannière  frangée  d’or 
lin.  A  l’entour  dudict  chasteau,  fourmilloyent  de  beaulx  domaines, 
moulins,  i’utayes,  avecques  moissons  de  redevances  de  toute  sorte, 
si  qu'il  estoyt  ung  des  forts  bannerets  de  la  province,  et  pouvoyt 
bien  mener  en  guerre  mille  hommes  au  Roy  nostre  sire.  En  ses 
vieulx  iours,  si,  par  caz  fortuit,  son  baillif,  homme  diligent  à 
pendre,  lui  amenoyt  ung  paouvre  paysan  soupçonné  de  quelque 
meschanterie,  il  disoyt  en  soubriant  :  «  Lasche  cettuy-ci,  Breddif, 
il  comptera  pour  ceulx  que  i’ai  inconsidérément  navrez  là-bas...  » 
Souventes  foys  aussy  les  faisoyt-il  bravement  branchier  à  ung 
chesne.  ou  accrocher  à  ses  potences;  mais  c’estoyt  unicquement 
pour  que  iustice  feust,  et  que  la  coustume  ne  s’en  perdist  point  en 


Le  ^(m■,  par  les  rues  ele  CnnstaiiLe 


So  LES  CONTES  DROLATIQUES 

ses  chastellenies.  Aussy  le  populaire  estoyt-il  saige'  et  rengé 
comme  noimettes  d'hier  sur  ses  terroirs,  et  tranquille,  veu  qu’il  le 
protégeoyt  des  routiers  et  malandrins,  lesquels  il  n’espargnoyt 
iamais,  saichant  par  expertise  combien  de  playes  faisoyent  ces 
mauldites  bestes  de  proye.  Du  reste,  fort  dévotieux,  despeschant 
irez-bien  toute  chouse,  les  offices  comme  le  bon  vin,  il  esmou- 
choyt  les  procez  à  la  turcque,  disoyt  mille  ioyeulsetez  à  gens  qui 


Il  ne  pressoyt  les  luifs  qu'a  temps. 


perdoyent  et  disnoyt  avecques  eulx  pour  iceulx  consoler.  Il  faisoyt 
mettre  les  pendus  en  terre  saincte,  comme  gens  appartenant  à 
Dieu,  les  treuvant  assez  puniz  d'estre  empeschez  de  vivre.  Entin, 
ne  pressoyt  les  luifs  qu'a  temps  et  lorsqu’ils  estoyent  enflez  d’uzure 
et  de  deniers;  il  les  laissoyt  amasser  leur  butin  comme  mousches 
à  miel,  disant  qu’ils  estoyent  les  meilleurs  collecteurs  d'impost. 
Et  ne  les  despouilloyt  iamais  que  pour  le  prouflict  et  usaige  des 
gens  d’Ecclise,  du  Roy,  de  la  province,  ou  pour  son  service  à  luy. 

Geste  débonnaireté  lui  attrayoyt  l’afl'ection  et  l’estime  de  ung 
chascun,  grants  et  petits.  S’il  revenoyt  soubriant  de  son  siège 
iusticial,  l’abbé  de  iMarmoustiers,  vieil  comme  luy,  disoyt  ;  «  Ha  ! 
ha!  messire,  il  y  ha  doncques  des  penduz,  que  vous  nez  ainsy  G..  « 


3i 


LE  PÉCHÉ  VÉNIEL 
Et  quand,  venant  de  la  Roche-Corbon  à  Tours,  il  passoyt  à  che¬ 
val  le  long  du  faulxbourg  Sainct-Syniphorien,  les  petites  garses 
disoyent  ; 

—  C'est  iour  de  iustice,  vécy  le  bon  homme  Bruyn. 

Et,  sans  avoir  paour,  le  resguardoyent  chevaulchant  sur  une 
grant  hacquenée  blanche  qu'il  avoyt  ramenée  du  Levant.  Sur  le 


Des  Æyyptiacques  firent  ung  vol  de  chouses  sainctes  à  Sainct-Marlin. 


pont,  les  ieunes  gars  s'interrompoyent  de  louer  aux  billes,  et  lui 
crioyent  : 

—  Boniour,  monsieur  le  senneschal! 

Et  luy  respondoyt  en  gaussant  : 

—  Amusez-vous  bien,  mes  enfans,  iusqu’à  ce  qu’on  vous 
fouette. 

—  Oui,  monsieur  le  senneschal. 

Aussy  feit-il  le  pays  si  content  et  si  bien  balayé  de  voleurs,  que. 


32  LES  CONTES  DROLATIQUES 

l’an  du  grand  deshordement  de  la  Loyre,  il  n'y  avoyt  eu  que  vingt- 
deux  malfaicteurs  de  pendus  dans  l'hyver,  sans  compter  ung  luit 
hrusle  en  la  commune  de  Chasteau-Neuf,  pour  avoir  dérobbé  une 
hostie,  ou  achepte,  dict-on,  car  il  estoyt  riche. 

Ung  iour  de  l'an  suyvant,  environ  le  Sainct-Iean  des  foins,  ou  la 
Sainct-Iean  qui  fauche,  comme  nous  disons  en  Touraine,  advint 
des  Ægyptiacques,  Bohémiens  ou  aultres  troupes  larronnesses  qui 
tirent  ung  vol  de  chouses  sainctes  à  Sainct-Martin,  et,  au  lieu  et 
plasse  de  madame  la  Vierge,  laissèrent,  et  en  guyse  d'insulte  et 
mocquerie  de  nostre  vraye  foy,  une  infâme  iolie  hile  de  l'aage 
d'ung  vieulx  chien,  toute  nue,  histrionne  et  mauricaulde  comme 
eulx.  De  ce  forfaict  sans  nom,  feut  également  conclud  par  les  gens 
du  Roy  et  ceux  de  l'Ecclise  que  la  Moresse  payeroyt  pour  le  tout, 
seroyt  arse  et  cuitte  vitve  au  quarroy  Sainct-Martin,  prouche  la 
fontaine,  où  est  le  marché  aux  Herbes.  Lors,  le  bonhomme  Bruyn 
apertement  et  dextrement  démonstra,  à  l’encontre  des  aultres,  que 
ce  seroyt  chouse  proufiictable  et  bien  plaisante  à  Dieu  de  conques- 
ter  ccste  ame  aifricquaine  à  la  vraye  religion  ;  et,  si  le  diable  logié 
en  ccttuv  corps  féminin  faisoyt  de  l’entesté,  que  les  fagots  ne  faul- 
droyent  point  à  le  brusler  comme  disoyt  ledict  arrest.  Ce  que 

l'archevesque  trouva  saigement 
pensé,  moult  canonicque,  con¬ 
forme  à  la  charité  chrestienne  et 
à  l'Evangile.  Les  dames  de  la  ville 
et  aultres  personnes  d’authorité 
dirent  à  haulte  voix  que  on  les 
frustrovt  d'une  belle  cérémonie, 
veu  que  la  Moresse  pleuroyt  sa 
vie  en  la  geôle,  clamovt  comme 
chievre  liée,  et  se  convertiroyt 
seurement  à  Dieu  pour  continuer 
à  vivre  autant  qu'ung  corbeau, 
s'il  estoyt  loisible  à  elle.  A  qucy 
le  senneschal  respondit  que,  si 
l'estrangière  voulovt  sainctement 
soy  commettre  en  la  religion 


La  Moresse, 


CONTES  DROLATIQUES. 


Il  mit  a  sacq  force  villes  d’Asie. 


5 


34  LES  CONTES  DROLATIQUES 

clireslienne,  il  y  auroyt  une  cérémonie  bien  aultrement  guallante, 
et  qu’il  se  iactoyt  de  la  faire  royalement  magnificque,  pour  ce  qu’il 
seroyt  le  parrain  du  baptesme,  et  que  pucelle  devroyt  estre  sa 
commère,  à  ceste  lin  de  plaire  davantaige  à  Dieu,  veu  que  luy- 
mesme  estoyt  censé  cocquebin.  Entre  nostre  pays  de  Tou¬ 
raine,  ainsy  dict-on  des  ieunes  gars  vierges,  non  mariez  ou 
estimez  telz,affin  de  les  distinguer  emmy  les  espoux  ou  les  veuts; 
mais  les  garses  sçavent  bien  les  deviner  sans  le  nom,  pour  ce 
qu’ils  sont  légiers  et  ioyeulx  plus  que  tous  aultres  saupouldrec 
de  mariaige. 

La  Morisque  n’hésita  point  entre  les  fagots  du  feu  et  l’eaue  du 
baptesme.  Elle  aima  davantaige  estre  chrestienne  et  vivante  que 
brnslée  Ægyptiacque;  par  ainsy,  pour  ne  point  estre  boullue  ung 
moment,  elle  dent  ardre  de  cueur  pendant  toute  sa  vie,  veu  que, 
pour  plus  'grant  fiance  en  sa  religion,  elle  feut  mise  au  moustier 
des  nonnes  prouche  le  Chardonneret,  où  elle  fit  vœu  de  saincteté. 
Ladicte  quérémonie  feut  parachevée  au  logis  de  l’archevesque, 
où  pour  ceste  foys,  il  feut  ballé,  dancé  en  l’honneur  du  Saulveur 
des  hommes,  par  les  dames  et  seigneurs  de  Touraine,  pays  où 
plus  on  dance,  balle,  mange,  belute  et  faict-on  plus  de  gras  ban¬ 
quets  et  plus  de  ioyeulsetez  qu’en  aulcun  du  monde  entier.  Lebon 
vieil  senneschal  avoyt  prins  pour  sa  commère  la  fille  au  seigneur 
d’Azay-le-Ridel,  qui  depuis  feut  Azay-le-Bruslé,  lequel  seigneur 
s’estant  croisé  feut  laissé  devant  Ascre,  ville  trez-esloignée,  aux 
mains  d’ung  Sarrazin  qui  demandoyt  une  ransson  royale  pour  ce 
que  ledict  seigneur  estoyt  de  belle  prestance. 

La  dame  d’Azay  ayant  baillé  son  fief  en  gaige  aux  lombards  et 
torssonniers  affin  de  faire  la  somme,  restoyt  sans  ung  piestre  denier, 
attendant  le  sire  dans  ungpaouvre  logis  de  la  ville,  sans  ung  tapis 
pour  se  seoir,  mais  fière  comme  la  royne  de  Saba,  et  brave  comme 
ung  levrier  qui  deffend  les  nippes  de  son  maistre.  Voyant  ceste 
grant  destresse,  le  senneschal  s’en  alla  délicatement  requérir  la 
demoiselle  d’Azay  d’estre  la  marraine  de  ladicte  Ægyptiacque, 
pour  ce  qu’il  auroyt  le  droict  de  bien  faire  à  la  dame  d’Azay.  Et, 
de  faict,  il  gardoyt  une  lourde  chaisne  d’or,  emblée  à  la  prinse 
de  Chyppre,  qu’il  déliberoyt  d’agrapher  au  col  de  sa  gentille  com- 


LE  PÉCHÉ  VÉNIEL  35 

mere  ;  ains  il  y  pendit  son  domaine  et  ses  cheveulx  blancs,  ses 
hesans  et  ses  hacquenées;  brief,  il  y  misttout,  si  tost  qu’il  eut  veu 
Blanche  d’Azay  dançant  une  pavane  parmi  les  dames  de  Tours. 
Quoique  la  Moresque,  qui  s’en  donnoyt  pour  son  dernier  iour, 
eust  estonné  l’assemblée  par  ses  tourdioiis,  voltes,  passes,  bransles, 
élévations  et  tours  de  force.  Blanche  l’emporta  sur  elle  au  dire  de 

tous,  tant  elle  dança 
virginalement  et  mi- 
gnonnement. 

Ores,  Bruyn,  en  ad¬ 
mirant  ceste  gente 
demoiselle  dont  les  che¬ 
villes  avoyent  paoiir  du 
planchier  et  qui  se  diver 
tissoyt  ingénuenient 
pour  ses  dix-sept  ans, 
comme  une  cigalle  en 
train  d’essayer  sa  chan¬ 
terelle,  feut  bouclé  par 
un  dezir  de  vieillard, 
dezir  apoplecticque  et 
vigoureux  de  foiblesse 
qui  le  chauffa  de  la  se¬ 
melle  à  la  nuque  seu¬ 
lement,  car  son  chief 
avoyt  trop  de  neige  pour 
que  l'amour  s’y  logeast.  Lors,  le  bonhomme  s’aperceut  qu’il  luy  man- 
quoyt  une  femme  en  son  manoir,  et  si  le  veit-il  plus  triste  qu’il  ne 
l’estoyt.  Et  qu’estoyt  doneques  ung  chastel  sans  chastelaine?... 
autant  dire  ung  battant  sans  sa  cloche.  Brief,  une  femme  estoyt  la 
seule  chouse  qu’il  eust  à  dezirer  ;  aussi  la  vouloyt-il  promptement, 
veu  que,  si  la  dame  d’Azay  le  faisoyt  attendre,  il  avoyt  le  temps 
d’yssir  de  cettuy  monde  en  l’aultre.  Mais,  pendant  le  divertisse¬ 
ment  baptismal,  il  songea  peu  à  ses  griefves  blessures,  et  encores 
moins  aux  quatre-vingts  ans  b’en  sonnez  qui  lui  avoyent  desguarni 
la  teste;  il  treuva  ses  yeulx  clairs  assez  pour  ce  qu’il  voyoyt  trez- 


36 


LES  CONTES  DROLATIQUES 
aperteraent  sa  jeune  commère,  laquelle, 'suyvant  les  commande- 
mens  de  la  dame  d’Azay,  le  festoyoyt  trez-bien  de  l’œil  et  du 
geste,  cuydant  qu’il  n’y  avoyt  aulcun  dangier  près  de  si  vieulx 
compère.  En  sorte  que  Blanche,  naïfve  et  nice  qu’elle  estoyt, 
au  rebours  de  toutes  les  garses  de  Touraine,  lesquelles  sont 
esveiglées  comme  ung  matin  de  printemps,  permit  au  bon¬ 
homme  de  luy  baiser  la  main  d’abord  ;  et,  davantaige,  le  col 
ung  peu  bas,  disoyt  l’arche-  vesque  qui  les  maria  la  sepmaine 
d’après,  et  ce  feut  de  belles  espousailles,  et  une  plus  belle 
espousée  ! 

La  dicte  Blanche  estoyt  mince  et  frisque  comme  pas  une;  et 
mieulx  que  ça,  pucelle  comme  jamais  pucelle  ne  feut;  pucelle  à  ne 
point  cognoistre  l’amour,  ni  sçavoir  comment  et  pourquoy  il  se 
faisoyt;  pucelle  à  s’estonner  qu’aulcunes  fainéantassent  dedans  le 
lict;  pucelle  à  croire  que  marmotz  estoyent  yssus  d’un  chou  frizé. 
Sa  dicte  mère  l’avoyt  ainsy  nourrie  en  toute  innocence,  sans  luy 
laisser  seulement  considérer,  tant  soit  peu,  comment  elle  enton- 
noyt  sa  soupe  entre  ses  dents.  Aussy  estoyt-ce  une  enfant  fleurie 
et  intacte,  ioueuse  et  naïfve,  ung  ange  auquel  ne  manquoyt  que 
des  aësles  pour  voler  en  paradiz.  Et  quand  elle  dévalla  du  paouvre 
logiz  de  sa  mère  éplourée,  pour  consommer  les  fiançailles  à  la  ca¬ 
thédrale  de  Sainct-Gatien  et  Sainct-Maurice,  ceulx  de  la  cam- 
paigne  vindrent  se  repaistre  la  veue  de  la  dicte  mariée,  et  des  ta¬ 
pisseries  qui  estoyent  mises  le  long  de  la  rue  de  la  Scellerie,  et 
dirent  tous  que  iamais  piedz  plus  mignons  n’avoyent  foulé  terre 
de  Touraine,  plus  iolis  yeulx  pers  veu  le  ciel,  plus  belle  feste 
aorné  la  rue  de  tapiz  et  de  fleurs.  Les  garses  de  la  ville,  celles  de 
Sainct-Martin  et  du  bourg  de  Chasteau-Neuf,  envioyent  toutes  les 
longues  et  faulves  tresses  avecques  lesquelles,  sans  doute, 
Blanche  avoyt  pesché  ung  comté;  mais  aussi  et  plus,  soubhai- 
toyent-elles  la  robbe  dorée,  les  pierreries  d’oultre-mer,  les  diamants 
blancs  et  les  chaisnes  avecques  quoi  la  petite  iouoyt  et  qui  la 
lioyent  pour  tousiours  au  dict  senneschal.  Le  vieulx  souldard  es¬ 
toyt  si  reguaillardi  près  d’elle,  que  son  heur  crevoyt  par  tous  scs 
liddes,  resguards  ou  mouvemens.  Quoique  il  feust  à  peu  près 
rtroict  comme  une  serpe,  il  se  douanoyt  aux  coustez  de  Blanche, 


3? 


LE  PÉCHÉ  VÉNIEL  -iJ 


qu’on  auroyt  dict  ung  lansquenet  à  la  parade,  recevant  sa  monstre; 
et  il  mettoyt  la  main  à  son  diaphragme  en  homme  que  le  plaizir 


Le  Mariaige. 


estouffe  et  gehenne.  Oyant  les  cloches  en  bransle,  la  procession, 
les  pompes  et  doreloteries  dudict  mariaige,  dont  estoyt  parlé  de¬ 
puis  la  feste  épiscopale,  ces  dictes  tilles  deziroyent  vendanges  de 
Morisques,  pluyes  de  vieulx  sennechaulx  et  pannerées  de  bap- 
tesmes  ægyptiaques;  mais  cettiiy  feut  le  seul  qu’il  y  eust  iamais  en 


30  LES  CONTES  DROLATIQUES 

Touraine,  veu  que  le  pays  est  loing  d’Égypte  et  de  Bohesme.  La 
dame  d’Azay  receut  une  notable  somme  d’argent  après  la  quéré- 
monie,  dont  elle  proufficta  pour  aller  incontinent  devers  Ascre  au 
devant  de  son  dict  espoux,  en  compaignie  du  lieutenant  et  des 
gens  d'armes  du  comte  de  la  Roche-Corbon  qui  les  luy  fournit  de 
tout.  Elle  partit  le  iour  des  nopces  après  avoir  remis  sa  fille  aux 
mains  du  senneschal  en  lui  recommandant  de  la  bien  mesnager; 
plus  tard,  revint  avecques  le  sire  d’Azay,  lequel  estoyt  lépreux,  et 
le  guarrit  en  le  soignant  elle-mesme  à  tous  risques  d’estre  ladre 
comme  luy,  ce  qui  feut  grantement  admiré. 

Les  nopces  faictes  et  parachevées,  car  elles  durèrent  trois  iour- 
nées  au  grant  contentement  des  gens,  messire  Bruyn  emmena,  en 
grant  pompe,  la  petite  en  son  chastel;  et,  selon  la  coustume  des 
mariez,  la  couchia  solennellement  en  sa  couche  qui  feut  bénie  par 
l’abbé  de  Marmoustiers;  puis  il  vint  se  mettre  près  d’elle,  dedans 
la  grant  chambre  seigneuriale  de  la  Roche-Corbon,  laquelle  avoyt 
esté  tendue  de  brocart  verd,  avecques  des  cannetilles  d’or.  Quand  le 
vieulx  Bruyn,  tout  perfumé,  se  veit  chair  à  chair  avecques  sa  iolie 
espousée,  il  la  baisa  d’abord  au  front,  puis  sur  le  tettin  rondelet  et 
blanc,  au  mcsme  endroict  où  elle  luy  avoyt  permis  de  lui  cadenas¬ 
ser  le  fermail  de  la  chaisne;  mais  ce  feut  tout.  Le  vieulx  rocquen- 
tin  avoyt  trop  cuydé  de  lui-mesme  en  croyant  pouvoir  escosser  le 
reste  ;  et  lors,  il  feit  chommer  l’amour,  maulgré  les  chantz  ioyeulx 
et  nuptiaulx,  espitalames  et  gaudriolles  qui  se  disoyent  en  bas, 
dedans  les  salles  où  l’on  balloyt  encores.  Il  se  resconforta  d’un 
coup  du  breuvaige  des  espoux,  lequel,  suyvant  les  coustumes, 
avoyt  esté  bény,  et  qui  estoyt  près  d’eulx,  dans  une  coupe  d’or: 
lesdictes  espices  luy  reschauffèrent  bien  l’estomach,  mais  non  le 
cueur  de  sa  deftuncte  braguette.  Blanche  ne  s’estomira  point  de  la 
félonie  de  son  espoux,  veu  qu’elle  estoyt  pucelle  d’aame,  et  que, 
du  mariaige,  elle  voyoyt  seulement  ce  qui  en  est  visible  aux  yeulx 
des  jeunes  filles,  comme  robbes,  testes,  chevaulx,  estre  dame  et 
maistresse,  avoir  ung  comté,  se  resiouir  et  commander;  aussy, 
1  enfant  qu’elle  estoyt,  folastroyt-elle  avecques  les  glands  d’or  du 
lict,  les  bobans,  et  s’esmerveilgoyt  des  richesses  du  pourpris  où 
debvoyt  estre  enterrée  sa  fleur.  Sentant  ung  peu  tard  sa  coulpe,  et 


LE  PECHE  VÉNIEL  39 

se  fiant  à  l’advenir  qui  cependant  alloyt  ruyner  tous  les  iours  ung 
petit  ce  dont  il  faisoyt  estât  pour  resgaller  sa  femme,  le  seiines- 
chal  voulut  suppléer  au  faict  par  la  parole.  Ores,  il  entretint  son 
espousée  de  toute  sorte;  lui  promit  les  clefs  de  ses  dressoirs, 
greniers  et  bahuts,  le  parfaict  gouvernement  de  ses  maisons  et 
domaines,  sans  controole  aulcun;  luy  pendant  au  cou  le  chanteau 
du  pain,  selon  le  populaire  dicton  de  Touraine.  Elle  estoyt  comme 
un  jeune  destrier  à  plein  foing,  trouvoyt 
son  bonhomme  le  plus  guallant  du 
monde;  et,  se  dressant  sur  son  séant, 
elle  se  print  à  soubrire,  et  veit  avecques 
encores  plus  de  ioye  ce  beau  lict  de 
brocart  verd,  où  doresenavant  il  luy 
estoyt  loisible  et  sans  faulte  de  dormir 
toutes  les  nuicts.  La  voyant  preste  à 
iouer,  le  rusé  seigneur,  qui  avoyt  peu 
rencontré  de  pucelles,  et  sçavoit,  par 
mainte  expérience,  combien  les  femmes 
sont*  cinges  sur  la  plume,  veu  qu’il 
s'estoyt  tousiours  esbattu  avec  des  galloises,  redoubtoyt  les  ieux 
manuels,  baisers  de  passaige,  et  les  menuz  suffraiges  d’amour 
auxquels  iadis  il  ne  faisoyt  deffault,  mais  qui,  présentement, 
l’auroyent  treuvé  froid  comme  Yobit  d'ung  pape.  Doncques,  il  se 
recula  devers  le  bord  du  lict  en  craignant  son  heur,  et  dit  à  sa 
trop  délectable  espouse  ; 

—  Eh  bien,  ma  inye,  vous  voilà  ores  senneschalle  ;  et,  de  faict, 
trez-bien  senneschaussée. 

—  Oh  non!  feit-elle. 

—  Comment,  non?  respondit-il  en  grant  paour,  n’estes-vous  pas 
dame  ? 

— ■  Non,  feit-elle  encores.  Ne  la  seray  que  si  i’ay  un  enfant. 

—  Avez-vous  veu  les  prées  en  venant?  reprint  le  bon  compère. 

—  Oui,  feit-elle. 

—  Eh  bien,  elles  sont  à  vous... 

—  Oh!  oh!  respondit-elle  en  riant,  ie  m'amuserai  bien  à  y  quérir 
des  papillons. 


Il  SG  resconforta  d'un  coup 
du  breuvage 


,40  LES  CONTES  DROLATIQUES 

—  Voilà  qui  est  saige,  dit  le  seigneur.  Et  les  bois? 

.  —  Ah!  ie  ne  sçauroys  y  estré  seule,  et  vous  m’y  mènerez.  Mais, 
dit-elle,  baillez-moi  un  petit  de  ceste  liqueur  que  la  Ponneuse  ha 
faicte  avecques  tant  de  soin  pour  nous. 

—  Et  pourquoy,  ma  mye?  vous  vous  bouteriez  le  feu  dedans  le 
corps. 

—  Oh!  si  veulx-je,  feit-elle  en  grignottant  de  despit,  pour  ce 
que  ie  dezire  vous  donner  au  plus  tost  ung  enfant;  et  bien  vois-je 
que  ce  breuvaige  y  s:rt! 


—  Ouf!  ma  petite!  dit  le  senneschal,  cognoissant  à  cecy  que 
Blanche  estoyt  pucelle  de  la  teste  aux  pieds,  le  bon  vouloir  de 
Dieu  est  premièrement  nécessaire  pour  cet  office;  puis  les  femmes 
doibvent  estre  en  estât  de  fenaison. 

—  Et  quand  seray-je  en  estât  de  fenaison?  demanda-t-elle  en 
soubriant. 

—  Lorsque  la  nature  le  voudra,  dit-il  en  cuydant  rire. 

—  Et  pour  ce,  que  faut-il  faire?  reprint-elle. 

—  Bah!  une  opération  caballisticque  et  d’alquemie,  laquelle  est 

pleine  de  dangiers.  _ 

—  Ali!  feit-elie  d’une  mine  songeuse,  c’est  doneques  la  raison 
pourquoy  ma  mère  plouroyt  de  ladicte  métamorphose;  mais 


42 


LES  CONTES  DROLATIQUES 
Berthe  de  Preuilly,  qui  est  si  dévotieuse  d’estre  muée  en  femme, 
m'ha  dict  que  rien  ne  estoyt  de  plus  facile  au  monde. 

—  C’est  selon  l’aage,  respondit  le  vieulx  seigneur.  Mais  avez- 
vous  veu  à  l’escuyrie  la  belle  hacquenée  blanche  dont  on  parle 
tant  en  Touraine  ? 

—  Oui,  elle  est  bien  doulce  et  plaisante. 

—  Eh  bien,  ie  vous  la  donne;  et  vous  pourrez  la  monter  toutes 
et  quantes  foys  que  vous  en  aurez  la  phantaisie. 

—  Oh!  vous  êtes  bien  bon,  et  l’on  ne  me  ha  pas  menty  en  me  le 
disant... 

—  Icy,  reprint-il,  ma  mye,  le  sommelier,  le  chapelain,  le  threzo- 
rier,  l’escuyer,  le  queux,  le  baillif,  voire  mesures  le  sire  de  Mont- 
soreau,  ce  ieune  varlet  qui  ha  nom  Gauttier,  et  porte  ma  bannière, 
avecques  ses  hommes  d’armes,  capitaines,  gens  etbestes,  tout  est 
à  vous,  et  suyvra  vos  commandements  à  grant  erre,  soubz  peine 
d'estre  incommodé  de  la  hart. 

—  Mais,  reprint-elle,  ceste  opération  d’alquemie  ne  sçauroyt- 
elle  se  faire  incontinent? 

—  Oh!  non,  reprint  le  senneschal.  Pour  ce  il  faut  que,  sur  toute 
chose,  nous  soyons  l’un  et  l’aultre  en  parfaict  estât  de  graace  de¬ 
vant  Dieu;  sinon,  nous  aurions  ung  maulvais  enfant,  couvert  de 
péchez;  ce  qui  est  interdict  par  les  canons  de  l’Ecclise.  C'est  la 
raison  de  ce  que  se  trouvent  tant  de  garnemens  incorrigibles  dans 
le  monde.  Leurs  parens  n’ont  point  saigement  attendu  d’avoir 
l’ame  saine,  et  ont  faict  de  meschantes  âmes  à  leurs  enfans  :  les 
beaux  et  vertueux  viennent  de  pères  immaculez...  C’est  pour  ce 
que,  nous  aultres,  faisons  bénir  nos  licts,  comme  ha  faict  l’abbé 
de  Marmoustiers  de  celui-cy...  N’avez-vous  pas  transgressé  les 
ordonnances  de  l’Ecclise? 

—  Oh  !  non,  dit-elle  vivement,  i’ai  reçu  avant  la  messe  l'absolu¬ 
tion  de  toutes  mes  faultes;  et,  depuis,  suis  restée  sans  commettre 
le  plus  menu  péché. 

—  Vous  estes  bien  parfaicte !...  s’escria  le  rusé  seigneur,  et  suis 
ravy  de  vous  avoir  pour  espouze;  mais,  moi,  i’ai  juré  comme  ung 
payen. 

—  Oh  !  et  ponrquoy? 


LE  PÉCHÉ  VÉNIEL  4^ 

—  Pour  ce  que  la  dance  ne  finoyt  point,  et  que  te  ne  pouvoys 
vous  avoir  à  moy,  pour  vous  emmener  icy,  et  vous  baiser. 

Lors,  il  lui  print  fort  guallamment  les  mains  et  les  lui  mangea 
de  caresses,  en  lui  débitant  de  petites  mignonneries  et  mignardises 
superficielles  qui  la  firent  tout  aise  et  contente. 


Il  liiy  baisoyt  ses  bons  cheveul.’c  dorez. 


Puis,  comme  elle  estoyt  fatiguée  de  la  dance  et  de  toutes  les 
cérémonies,  elle  se  concilia,  en  disant  au  senneschal  : 

—  le  veiglerai  demain  à  ce  que  vous  ne  péchiez  point. 

Et  elle  laissa  son  vieillard  tout  espris  de  sa  blanche  beaulté, 
amoureu.x  de  sa  délicate-  nature,  et  aussi  embarrassé  de  sçavoir 
comment  il  l’entretiendroyt  en  sa  naïfveté  que  d’expliquer  pour 
quoi  les  bœufs  maschoyent  deux  foys  leur  mangier.  Quoiqu'il 
n’augurast  rien  de  bon,  il  s’enflamma  tant  à  voir  les  exquises  per¬ 
fections  de  Blanche,  pendant  son  innocent  et  gentil  sommeil,  que 
il  se  résolus!  à  guarder  et  deffendre  ce  ioly  ioyau  d’amour...  Il  luy 
baisoyt,  avecques  larmes  dans  les  yeulx,  ses  bons  cheveulx  dorez, 
ses  belles  paupières,  sa  bouche  rouge  et  fresche,  et  bien  doulce- 
ment,  de  peur  qu’elle  ne  s’esveiglast  !... 


■'+4  les  contes  drolatiques 

Ce  tut  toute  sa  fruition,  plaizirs  muets  qui  lui  brusloyent 
encores  le  cueur  sans  que  Blanche  s'en  esmouvast.  Aussy  desploura- 
t-il  les  neiges  de  sa  vieillesse  effeuillée,  le  paouvre  bonhomme, 
et  il  veit  bien  que  Dieu  s'estoyt  amusé  à  luy  donner  des  noix 
quand  il  n'avoyt  plus  de  dents. 


i'ilanche  d'Azay. 


COMMENT  LE  SENNESCHAL  SE  BATTIT  AVECQUES 
LE  PUCELAIGE  DE  SA  FEMME 


Durant  les  premiers  iours  de  son  mariage,  le  scnneschal  inventa 
de  notables  bourdes  à  donner  à  sa  femme,  de  laquelle  il  abusa  de 
la  tant  prisable  innocence.  D’abord  il  treuva  dans  ses  fonctions  de 
iusticier  de  valables  excuses  de  la  laisser  parfoys  seule;  puis  il 


46 


LES  CONTES  DROLATIQUES 
l’occupa  de  déduicts  campagnards,  l'emmena  en  vendanges  dedans 
ses  closeries  de  Vouvray;  enfin  la  dorelota  de  mille  propos  sau¬ 
grenus. 

Tantost  disoyt  que  les  seigneurs  ne  se  comportoyent  point 
comme  les  petites  gens;  que  les  enfans  des  comtes  ne  se  semoyent 
qu’en  certaines  coniunctions  célestes,  déduictes  par  de  savans 
astrologues,  tantost,  que  l’on  debvoyt  s’abstenir  de  faire  des 
enfans  aux  iours  de  feste,  parce  que  c’estoyt  ung  grant  travail;  et 
il  observoyt  les  festes  en  homme  qui  vouloyt  entrer  en  paradiz 
sans  conteste.  Aulcunes  foys,  prétendoyt  que,  si,  par  hazard,  les 
parens  n’estoyent  en  estât  de  graace,  les  enfans  commencez  le  iour 
de  Saincte-Claire  estoyent  aveugles;  de  Sainct-Genou,  avoyent  la 
goutte  ;  de  Sainct-Aignan,  la  teisgne;  de  Saint-Roch,  la  peste; 
tantost,  que  ceulx  ponduz  en  febvrier  estoyent  frileux;  en  mars, 
trop  remuans;  en  apvril,  ne  valloyent  rien  du  tout,  et  que  les 
gentils  garsons  estoyent  issuz  en  may.  Brief,  il  vouloyt  que  le  sien 
fust  parfaict,  eust  le  poil  de  deux  couleurs;  et,  pour  ce,  estoyt 
besoing  que  toutes  les  conditions  requises  se  rencontrassent.  En 
d’aultres  temps,  disoyt  à  Blanche  que  le  droict  de  l’homme  estoyt 
de  bailler  ung  enfant  à  sa  femme  suyvant  sa  seule  et  unicque  vou  - 
lente  ;  et  que,  si  elle  faisoyt  estât  d’estre  une  femme  vertueuse,  elle 
debvoyt  se  conformer  aux  bons  vouloirs  de  son  espoux;  enfin, 
qu’il  falloyt  attendre  que  la  dame  d’Azay  feust  revenue,  à  ceste  fin 
que  elle  assistast  aux  couches.  De  tout  cela  feut  conclud  par 
Blanche  que  le  senneschal  estoyt  contrarié  de  ses  requestes,  et 
avoyt  peut-estre  raison,  veu  qu’il  estoyt  vieil  et  plein  d’expérience  ; 
doncques,  elle  se  soubmit,  et  ne  songea  plus,  qu’à  part  elle,  de  ce 
tant  deziré  enfant,  c’est-à-dire  que  elie  y  pensoyt  tousiours,  comme 
quand  une  femme  ha  ung  vouloir  en  teste,  sans  se  doubter  que 
elle  faisoyt  acte  de  galloise  et  villotière  courant  après  la  friandise. 
Ung  soir  que,  par  cas  fortuit,  Bruyn  devisoyt  d’enfans,  discours 
qu'il  fuyoyt  comme  les  chatz  fuyent  l’eaue;  mais  il  se  plaignoyt 
d’ung  gars  condamné  par  luy  le  matin  pour  de  grants  meschiefs, 
disant  que,  pour  seur,  cettuy-là  procedoyt  de  gens  chargez  de 
péchez  mortels  : 

—  Las  î  dit  Blanche,  si  vous  voulez  m'en  donner  un,  encores 


LE  PÉCHÉ  VÉNIEL 


i: 


que  vous  n’ayez 
point  l’absolution, 
ie  le  corrigerai  si 
bien  que  vous 
serez  content  de 
luy.... 

Lors,  le  comte 
vit  que  sa  femme 
estoyt  mordue  par 

une  phantaisie 
chaulde  et  qu’il 
estoyt  temps  de 
livrer  bataille  à  son 
pucelaige,  afin  de 
s'en  rendre  mais- 
tre,  l’exterminer, 
le  muleter,  le  bas- 
ter,  ou  l’assoupir 
et  l’estaindre. 

—  Comment  ma 
mye,  voulez-vous 
estre  mère?  fit-il. 
Vous  ne  savez  pas 
encore  le  mestier 
de  dame,  et  n’es- 
tespointaccoustu- 
mée  à  faire  la  mais- 
tresse  de  léans. 

—  Oh  !  oh  !  dit- 
elle. Pour  estrepar- 
laicte  comtesse,  et 
loger enmesflancs  i; 
un  petit  comte, 
dois-je  faire  la 
dame?  Si  la  feroys- 
]e,  et  druement  ! 


Les  maulvaises  humeurs  du  bon  senneschai. 


^3  LES  CONTES  DROLATIQUES 

Blanche  doncques,  pour  obtenir  lignaige,  se  mit  à  courre  des 
cerfs  et  des  bisches;  saultant  les  fossez;  chevaulchant  sur  sa  hac- 
quenée  aval  et  à  mont,  les  bois  et  champs;  prenant  grande  liesse  à 
veoir  voler  ses  faulxcons,  à  les  deschapperonner ;  et  les  portoyt 
gentement  sur  son  poing  mignon,  tousiours  en  chasse.  Ce  que 
avoyt  voulu  le  senneschal.  Mais,  à  ce  pourchaz,  Blanche  gaignôyt 
un  appétit  de  nonne  et  de  prélat,  c'est-à-dire,  voulant  procréer, 
aiguizant  ses  forces,  et  ne  bridant  guères  sa  faim,  quand,  au 
retour,  elle  se  desgressoyt  les  dents.  Aussy,  force  de  lire  les 
léo^endes  escriptes  par  les  chemins,  et  de  dénouer,  par  la  mort,  les 
amours  commencées  des  oyseaulx  et  bestes  faulves,  elle  feit  ung 
mystère  d'alquemie  naturelle  en  coulorant  son  tainct  et  superagi¬ 
tant  ses  esperits  nutritifs;  ce  qui  pacifioyt  peu  sa  nature  guerrière 
et  chatouilloyt  fort  son  dezir,  lequel  rioyt,  prioyt  et  frétilloyt  de 
plus  belle.  Le  senneschal  avoyt  cuydé  désarmer  le  sédicieux  pucc- 
laige  de  sa  femme,  en  le  faisant  s’esbattre  aux  champs;  mais  sa 
fraude  tournoyt  à  mal,  car  l’amour  incogneu  qui  circuloyt  dans  les 
veines  de  Blanche  sortoyt  de  ces  assaults  plus  nourry,  appelant  les 
ioustes  et  les  tournoys 
comme  paige  armé  che¬ 
valier.  Le  bon  seigneur 
veit  lors  qu'il  s'estoyt 
fourvoyé,  et  qu’il  n’y 
avoyt  point  de  bonne 
place  sur  ung  gril.  Aussi, 
plus  ne  savoyt  quelle 
pasture  donner  à  vertu 
de  si  griefve  corpulence; 
car  plus  la  lassoyt,  tant 
plus  elle  regimboyt.  De 
ce  combat,  il  debvoyt  y 
avoir  ung  vaincu  et  une 
meurtrisseure,  meurtrisseure  diabolicque  qu'il  vouloyt  esloin- 
gner  de  sa  physionomie,  iusques  après  son  trespas.  Dieu  aydant. 
Le  paouvre  senneschal  avoyt  déià  grant  peine  à  suivre  sa  dame 
aux  chasses  sans  estre  désarçonné.  Il  suoyt  d’ahan  soubs  son 


Elle  les  portoyt  gentement  sur  son  poing  mignon. 


Y'-'  H 

HIanchc  se  mit  à  courre  cerfs  et  bisclies. 


CON'TES  DROLATIQUES. 


5o 


LES  uuiN  1  ES  DROLATIQUES 
harnoys  et  s’achevoyt  de  vivre,  là  où  sa  fringuante  senneschalle 
rescoiifortoyt  sa  vie  et  prenoyt  ioye.  Souventes  foys,  àlavesprée, 
elle  vouloyt  dancer,  Ores,  le  bonhomme,  empaletocqué  de  ses 
grosses  hardes,  se  treuvoyt  tout  estrippé  de  ces  exercitations 
auxquelles  il  estoyt  contrainct  de  participer,  ou  pour  luy  donner 
la  main  quand  elle  faisoyt  les  bransles  de  la  Morisque,  ou  pour 
luy  tenir  la  torche  allumée,  quand  elle  avoyt  phantaisie  de  la  dance 
au  chandellier  ;  et,  maulgré  ses  sciaticques,  aposteumes  et  rheu- 
matismes,  il  estoyt  obligé  de  soubrire  et  luy  dire  quelques  gentil¬ 
lesses  et  guallanteries  après  tous  les  tourdions,  mommeries, 
pantomimes  comicques  qu’elle  iouyot  pour  soy  divertir;  car  il 
l’aymoyt  si  follement,  que,  elle  luy  auroyt  demandé  lin  oriflant,  il 
l’eust  esté  quérir  à  grant  erre. 

Néanmoins,  un  beau  iour,  il  recogneut  que  ses  reins  estoycnt 
en  trop  grande  débilité  pour  lucter  avecques  la  frisque  nature  de 
sa  femme;  et  s’humiliant  devant  ledict  sieur  Pucelaige,  il  se  résolut 
de  laisser  aller  tout  à  trac,  comptant  ung  petit  sur  la  pudicque 
religion  et  bonne  honte  de  Blanche;  mais  tousiours  ne  dormit  que 
d’un  œil,  car  il  se  doubtoyt  du  reste  que  Dieu  avoyt  faict  les 
pucelaiges  pour  estre  prins  comme  les  perdreaux  pour  estre 
embrochez  et  rostis.  Par  ung  matin  mouillé  qu'il  faisoyt  ce  temps 
où  les  limassons  frayent  leurs  chemins,  temps  mélancholicque  et 
propre  aux  resveries,  Blanche  estoyt  au  logiz,  assize  en  sa  chaire 
et  songeuse,  pour  ce  que  rien  ne  produict  de  plus  vivfes  coctions 
des  essences  substantilîcques,  et  aulcune  recepte,  spécificque  ou 
philtre  n’est  plus  pénétrante,  transperçante,  oultreperçànte  et  frin¬ 
guante,  que  la  subtile  chaleur  qui  miiote  entre  le  duvet  d’une  chaire 
et  celluy  d’une  pucelle  size  pendant  ung  certain  temps.  Aussi,  sans 
le  sçavoir,  la  comtesse  estoyt-elle  incommodée  de  son  pucelaige, 
qui  lui  matagrabolisoyt  la  cervelle  et  la  grignottoyt  de  partout. 

Lors,  le  bonhomme,  gricfvement  fasché  de  la  veoir  languis¬ 
sante,  voulut  chasser  des  pensées  qui  estoyent  principe  d’amour 
ultraconjugal. 

—  D’où  vient  vostrc  soulcy,  ma  mye  ?  dit-il. 

—  De  honte. 

—  Qui  doncques  vous  affronte? 


LE  PÉCHÉ  VÉNIEL  5i 

—  De  n’estre  point  femme  de  bien,  pour  ce  que  ie  suis  sans 
ung  enfant,  et  vous  sans  lignaige }  Est-on  dame  sans  progéni¬ 
ture?  Nenny!  Voyez  I...  Toutes  mes  voisines  en  ont;  et  ie  me  suis 
mariée  pour  en  avoir,  comme  vous  pour  m’en  donner.  Les  sei¬ 
gneurs  de  Touraine  sont  tous  amplement  fournis  d’enfans;  etleurs 
femmes  leur  en  font  par  pottées  ;  vous  seul  n’en  avez  point  !  On  en 
rira,  da  !  Que  deviendra  vostre  nom?  et  vos  fiefs,  et  vos  seigneu¬ 
ries Ung  enfant  est  nostre  compaignie  naturelle;  c’est  nostre  ioye 


Les  seigneurs  de  Touraine  sont  tous  amplement  fournis  d’enfans. 


à  nous  de  le  fagotter,  embobeliner,  empacqueter,  vestir  et  devestir, 
amittoner,  dodiner,  bercer,  lever,  couchier,  nourrir;  et  ie  sens  que, 
si  en  avoys  seulement  la  moitié  d’ung,  ie  le  baiseroys,  esmunde- 
roys,  emmailloteroys,  desharnacheroys,  et  le  feroys  saulter  et 
rire,  tout  le  iour,  comme  font  les  dames. 

—  N’estoyt  qu'en  les  pondant  femmes  meurent,  et  que,  pour  ce, 
vous  estes  encores  trop  mince  et  trop  bien  close,  vous  seriez  déià 
mère!...  respondit  le  senneschal,  estourdi  de  ce  iect  de  paroles. 
Mais  voulez-vous  en  achepter  ung  tout  venu?  Il  ne  vous  coustera 
ni  peine  ni  douleur. 

—  Vère,  dit-elle,  ie  veux  la  poiiie  et  la  douleur;  faulte  de 
quoy,  point  ne  seroyt  nostre.  le  sçay  bien  qu'il  doibt  yssir 
de  moi,  puisqu'à  l'ecclise  on  dict  iesus  estre  le  fruit  du  ventre 
de  la  Vierge. 


52 


LES  CONTES  DROLATIQUES 

—  Adoncques,  prions  Dieu  que  cela  soit  ainsy!  s’escria  le  sen- 
neschal,  et  intercédons  la  Vierge  de  l’Esgrignolles.  Bien  des 
dames  ont  conceu  après  des  neufvaines;  il  ne  faut  manquer  à  en 
faire  une. 

Alors,  le  iour  mesme,  Blanche  se  despartit  vers  Nostre-Dame 
de  l’Esgrignolles,  attournée  comme  une  royne,  montant  sa  belle 
hacquenée,  ayant  sa  robe  de  velours  verd,  lassée  d'ung  fin  lasset 
d’or,  ouverte  à  l’endroict  des  tettins,  ayant  mancherons  d'escar- 
latte,  petits  pattins,  ung  hault  chapperon  guarni  de  pierreries  et 
une  ceincture  dorée  qui  monstroyt  sa  taille  fine  comme  gaule.  Elle 
vouloyt  donner  son  aiustement  à  madame  la  Vierge;  et,  de  faict, 
le  lui  promit  pour  le  iour  de  ses  relevailles....  Le  sire  de  Mont- 
soreau  chevaulchoyt  devant  elle,  l’œil  vif  comme  celuy  d'une  bon- 
drée,  faisant  renger  le  monde,  et  veiglant  avecques  ses  cavaliers  à 
la  sécurité  du  voyaige.  Prouche  Marmoustiers,  le  senneschaî, 
cndormy  par  la  chaleur,  veu  qu’on  estoyt  en  aoust,  tresbilloyt  sur 
son  destrier  comme  un  diadesme  sur  la  teste  d’une  vache,  et, 
voyant  si  follastre  et  si  gentille  dame  près  d’ung  si  vieulx  braguard, 
ui'ie  de  la  campaigne,  qui  estoyt  accropie  au  tronc  d’un  arbre  et 
beuvoyt  de  l’eaue  en  son  grez,  s’enquist  d’une  larronnesse  édentée, 
laquelle  geignoyt  misère  en  glanant,  si  cettuy  princesse  s’en  alloyt 
noyer  la  Mort. 

—  Nenny!  feit  la  vieille.  C’est  nostre  dame  de  la  Roche-Cor- 
bon,  la  senneschalle  de  Poictou  et  de  Touraine,  en  queste  d’ung 
enfant. 

—  Ah!  ah!  dit  la  jeune  garse  en  riant  comme  une  mouche  dcf- 
ferrée. 

Puis,  monstrant  le  seigneur  desgourd  qui  estoyt  en  hault  du 
convoy  : 

—  Cil  qui  marche  en  teste  li  boutte,  elle  faira  l’espargne  de  la 
cire  et  du  vœu. 

—  Hau  !  ma  mignonne,  respartit  la  larronnesse,  je  m’esbahis  fort 
que  elle  aille  à  Nostre-Dame  de  l’Esgrignolles,  veu  que  les 
prebtres  n’y  sont  point  beaulx.  Elle  pourroyt  trez-bien  s’arrester 
une  aulne  de  temps  à  l’umbre  du  clochier  de  Marmoustiers,  elle 
scroyt  tost  fécunde,  tant  sont  vivaces  les  bons  pères  !... 


53 


LE  PÉCHÉ  VÉNIEL 
—  Foing  des  religieux!  dit  une  mestivière  en  se  resveiglant. 
Voyez  !  Le  sire  de  Montsoreau  est  flambant  et  mignon  assez  pour 
ouvrir  le  cueur  de  ceste  dame,  d’autant  qu’il  est  ià  fendu. 

Et  toutes  se  prinrent  à  rire.  Le  sire  de  Montsoreau  voulut  aller 


C'est  la  dame  de  la  Roche-Corbon. 


à  elles  et  les  brancher  à  ung  tilleul  du  chemin,  en  punition  de  leurs 
mauvaises  paroles;  mais  Blanche  s’escria  vifvement  : 

—  Oh!  messire,  ne  les  pendez  point  encores!  Elles  n'ont  pas 
tout  dict;  et  nous  verrons  au  retour. 

Elle  rougit,  et  le  sire  de  Montsoreau  la  resguarda  iusqu’au  vif 
comme  pour  lui  darder  les  mysticques  compréhensions  de  l’amour; 
mais  le  déburelecocquement  de  son  intelligence  estoyt  deià  com¬ 
mencé  par  les  dires  de  ces  paysannes,  qui  fructilioyent  dans  son 
entendement.  Ledict  pucelaige  estoyt  comme  amadou,  et  n’estoyt 
besoing  que  d’un  mot  pour  l’enflammer. 

Aussy  Blanche  vit-elle  ores  de  notables  et  physicques  différences 
entre  les  qualitez  de  son  viel  mary  et  les  perfections  dudict  Gaut- 
tier,  gentilhomme  qui  n’estoyt  point  trop  affligé  de  ses  vingt-trois 


54  LES  CONTES  DROLATIQUES 

ans,  se  tenoyt  droict  comme  quille  en  sa  selle,  etresveiglé  comme 
ung  premier  coup  de  Matines,  quand,  au  rebours,  dormoyt  le  sen- 
neschal  ;  ayant  bon  couraige  et  dextérité,  là  où  son  maistre  deffail- 
loyt.  C’estoyt  ung  de  ces  fils  goldronnez  dont  les  fricquenelles  se 
coëfFent  de  nuict,  plus  voulentiers  que  d’un  escoffion,  pour  ce 
qu'elles  ne  craignent  plus  les  puces;  il  y  en  ha  aulcunes  qui  les  en 
vitupèrent  ;  mais  ne  faut  blasmer  personne,  car  ung  chascun  doibt 
dormir  à  sa  phantaisie. 

Tant  feut  songé  par  la  senneschalle  et  si  impérialement  bien, 
que,  en  arrivant  au  pont  de  Tours,  elle  aymoyt  Gauttier  occulte- 
ment  et  patepeluement,  comme  ayme  une  pucelle  sans  se  doubter 
de  ce  que  estoyt  l’amour.  Doncques,  elle  devint  femme  de  bien, 
c’est-à-dire  soubhaitant  le  bien  d’aultruy,  ce  que  les  hommes  ont 
de  meilleur.  Elle  cheut  en  mal  d’amour,  allant  de  prime  sault  à 
fund  de  ses  mizères,  veu  que  tout  est  feu  entre  la  première  convoi¬ 
tise  et  le  darrenier  dezir.  Et  ne  sçavoyt  pas,  comme  elle  l’àpprit 
lors,  que,  par  les  yeulx,  pouvoyt  se  couler  une  essence  subtile 
causant  si  fortes  corrosions  en  toutes  les  veines  du  corps,  replis 
du  cueur,  nerfs  des  membres,  racines  des  cheveulx,  transpirations 
de  la  substance,  limbes  de  la  cervelle,  pertuys  de  l’épiderme, 
sinuositez  de  la  fressure,  tuyaux  des  hypocondres  et  aultres,  qui, 
chez  elle,  feurent  soudain  dilatez,  eschauldez,  chatouillez,  enveni¬ 
mez,  graphignez,  herrissez,  et  fringuans  comme  si  mille  pannerécs 
d’esguilles  se  trouvoyent  en  elle.  Ce  feut  une  envie  de  pucelle, 
envie  bien  conditionnée,  et  qui  luy  troubloyt  la  veue,  au  poinct  que 
elle  ne  veit  plus  son  vieil  espoux,  mais  bien  le  ieune  Gauttier,  en 
qui  la  nature  estoyt  ample  comme  le  glorieux  menton  d’un  abbé. 
Quand  le  bonhomme  entra  dans  Tours,  les  Ha!  ha!  de  la  foule  le 
resveiglèrent  ;  et  il  vint  en  grant  pompe  avecques  sa  suite  en  l’ecclise 
de  Nostre-Dame  de  l’Esgrignolles,  nommée  iadis  la  Greigneur^ 
comme  si  vous  disiez  :  Celle  qui  haie  plus  de  mérites.  Blanche  alla 
en  la  chapelle  où  les  enfans  se  demandoyentà Dieu  et  à  la  Vierge; 
et  y  entra  seule,  comme  c’estoyt  la  coustume,  en  présence  toutes 
foys  du  senneschal,  de  sesvarietset  des  curieux,  lesquels  restèrent 
devant  la  grille.  Quand  la  comtesse  veit  venir  le  prebstre  qui  avoyt 
la  cure  des  messes  aux  enfans  et  de  recepvoir  déclaration  desdits 


55 


LE  PÉCHÉ  VÉNIEL 
vœux,  elle  luy  demanda  s'il  estoyt  beaucoup'  de  femmes  bre- 
haignes.  A  quoy  le  bon  prebstre  respondit  que  il  n’avoyt  point  à  se 
plaindre,  et  que  les  enfans  estoyent  d’ung  bon  revenu  pour  l’ecclise. 

—  Et  voyez-vous  souvent,  reprint  Blanche,  de  ieunes  femmes 
avecques  aussy  vieulx  espoux  que  l’est  Monseigneur? 

—  Rarement,  fit-il. 

—  Mais  celles-là  ont-elles  obtenu  lignaige? 

—  Tousiours!  respartit  le  prebstre  en  soubriant. 

—  Et  les  aultres  qui  ont  moins  vieils  compaignons? 

—  Quelquefois... 


—  Avant  cet  aage  Dieu  seul  s'en  tnesle... 


—  Oh!  oh!  fit-elle.  11  y  a  doneques  plus  de  sécurité  avec  ung 
comme  le  senneschal? 

—  Certes,  dit  le  prebstre. 

—  Pourquoi?  dit-elle. 

—  Madame!  respondit  gravement  le  prebstre,  avant  cet  aage, 
Dieu  seul  s’en  mesle;  après,  ce  sont  les  hommes. 


LES  CONTES  DROLATIQUES 


Dans  ce  temps,  c’estoyt  choase  vraye  que  toute  sapience  estoyt 
retirée  chez  les  clercs.  Blanche  feit  son  vœu  qui  feut  des  plus  con¬ 
sidérables,  veu  que  ses  atours  valloyent  bien  deux  mille  escuz  d’or. 

—  Vous  estes  bien  ioyeulse!  luy  dit  le  senneschal  quand  au 
retour  elle  ht  piafïer,  saulter  et  fringuer  sa  hacquenée. 

—  Oh!  oui,  ht-elle.  Je  ne  suis  plus  en  doubte  d’avoir  ung  enfant, 
puisque  aulcuns  doibvent  y  travailler  comme  ha  dict  le  prebstre; 
ie  prendray  Gauttier... 

Le  senneschal  vouloyt  aller  occir  le  moyne;  mais  il  pensa  que 
ce  seroyt  ung  crime  qui  lui  cousteroyt  trop;  et  il  se  résolut  à  hne- 
ment  machiner  sa  vengeance  avecques  le  secours  de  l’archevesque. 
Puis,  avant  qu’il  eust  reveu  les  toicts  de  la  Roche-Corbon,  il  avoyt 
dict  au  sire  de  Montsoreau  d’aller  chercher  en  son  pays  une  poi¬ 
gnée  d’umbre,  ce  que  le  ieune  Gauttier  ht,  cognoissant  les  erre- 
mens  de  son  seigneur.  Le  senneschal  se  pourveut,  au  lieu  et  place 
dudict  Gauttier,  du  tils  au  sire  de  lallanges,  lequel  het  relevoyt  de 
la  Roche-Corbon.  C’estoyt  un  ieune  gars  ayant  nom  René,  approu- 
chant  quatorze  ans,  dont  il  feit  son  paige  en  attendant  qu’il  eust 
l’aage  d’estre  escuyer;  et  donna  le  commandement  de  ses  hommes 
à  ung  vieulx  stropiat  avec  lequel  il  avoyt  moult  roulé,  en  Palestine 
et  aultres  lieux.  Par  ainsy,  le  bonhomme  cuyda  ne  point  chausser 
le  harnois  branchu  de  cocquaige,  et  pouvoir  encores  sangler,  brid- 
der  et  reffrenner  le  factieulx  pucelaige  de  sa  femme,  lequel  se 
démenoyt  comme  une  mule  prinse  en  sa  chorde. 


L'écuyer  Gautier. 


LE  PÉCHÉ  VÉNIEL 


-7 


CE  QUI  n’est  que  péché  VÉNIEL 

Le  dimanche,  ensuyvant  de  la  venue  de  René  au  manoir  de  la 
Roche-Corbon,  Blanche  alla  chasser  sans  son  bonhomme;  et, 
quand  elle  feut  en  la  forest,  prouche  les  Carneaux,  veit  ung  moyne 
qui  lui  parut  poulser  une  fille  plus  que  besoing  n’estoyt,  et  picqua 
des  deux  en  disant  à  ses  gens  : 


—  Ilaul  hau!  Empeschez  qu'il  ne  la  tue! 


—  Hau!  hau!  empeschez  qu’il  ne  la  tue! 

Mais,  quand  la  senneschalle  arriva  près  d'eulx,  elle  tourna 
promptement  bride,  et  la  veue  de  ce  que  portoyt  ce  dict  moyne 
l’empescha  de  chasser.  Elle  revint  pensive;  et  lors,  la  lanterne 
obscure  de  son  intelligence  s’ouvrit  et  receut  une  vifve  lumière  qui 
esclaira  mille  chouses  comme  tableaux  d’ecclise  ou  aultres, 
fabliaux  et  lays  des  trouverres,  ou  manèges  des  oyseaux.  Soudain, 
elle  descouvrit  le  doulx  mystère  d’amour  escript  en  toutes  langues, 
voire  mesmes  en  celle  des  carpes.  Est-ce  pas  folie  aussy,  de  vou¬ 
loir  celer  ceste  science  aux  pucelles!...  Tost  se  concilia  Blanche, 
et  tost  dit  au  senneschal  : 

—  Bruyn,  vous  m’avez  truphée,  et  vous  debvez  bcsongncr 
comme  besongnoyt  le  moyne  des  Carneaux  avecques  la  fille. 

coNTrs  DROLAiioins  8 


53 


LES  CONTES  DROLATIQUES 

Le  vieulx  Bruyn  se  doubla  de  l’adventure  et  vit  bien  que  sa  male 
heure  estoyt  venue.  Il  resguarda  Blanche  avecques  trop  de  feu 
dans  les  yeulx  pour  que  ceste  ardeur  fust  contrebas,  et  luy  res- 
pondit  doulcement  : 

—  Las,  ma  mye  !  en  vous  prenant  pour  femme,  i’ai  plus  eu 
d’amour  que  de  force,  et  i’ai  faict  estât  de  vostre  miséricorde  et 
vertu.  Le  deuil  de  ma  vie  est  de  sentir  tout  mon  pouvoir  dans  le 
cueur  seulement.  Ce  chagrin  me  despesche  à  mourir,  tant  et  tant, 
que  vous  serez  tost  libre  !...  Attendez  mon  décès  de  ce  monde. 
C’est  la  seule  requeste  que  vous  fasse  celluyqui  est  vostre  maistre 
et  qui  pourroyt  commander,  mais  qui  ne  veult  estre  que  vostre 
premier  ministre  et  serviteur.  Ne  trahissez  pas  l’honneur  de  mes 
cheveulx  blancs!...  Dans  ceste  occurrence,  il  y  ha  des  seigneurs 
qui  ont  occis  leurs  femmes... 

—  Las!  vous  me  tuerez  doncques?  dit-elle. 

—  Non,  reprint  le  vieulx  homme,  ie  t’ayme  trop,  mignonne.  Va, 
tu  es  la  fleur  de  ma  vieillesse,  la  ioye  de  mon  âme!  Tu  es  ma  fille 
bien-aymée.  Ta  veue  resconforte  ma  veue;  et,  de  toi,  ie  puys  tout 
endurer,  feust-ce  ung  chagrin,  comme  ung  bonheur...  Je  te  donne 
pleine  licence  de  tout,  pourveu  que  tu  ne  maugrées  pas  trop  le 
paouvre  Bruyn  qui  t’ha  faicte  grant  dame,  riche  et  honorée.  Ne 
seras-tu  point  une  belle  veufve?  Va,  ton  heur  adoucira  mon 
trespas... 

Et  il  trouva  dans  ses  yeulx  desseichez  encores  une  larme,  qui 
coula  toute  chaulde  sur  son  tainct  de  pomme  de  pin,  et  cheut  sur 
la  main  de  Blanche,  laquelle,  attendrie  de  veoir  ce  grant  amour  de 
ce  vieil  espoux  qui  soy  mettoyt  en  fosse  pour  lui  plaire,  dit  en 
riant  : 

—  La  la!  ne  plourez  point,  i’attendray  !... 

Là-dessus,  le  senneschal  luy  baisa  les  mains,  et  la  resgalla  de 
petites  pigeonneries,  en  disant  d’une  voix  esmue  ; 

—  Si  tu  sçavoys.  Blanche,  ma  mye,  comme  en  ton  sommeil  je 
te  mangeoys  de  caresses,  ores  cy,  ores  là... 

Et  le  vieulx  cinge  la  flattoyt  de  ses  deux  mains,  qui  estoyent  de 
vrais  ossuaires... 

—  Et,  disoyt-il  tousiours,  ie  n’osoys  resveigler  ce  chat  qui  eust 


LE  PÉCHÉ  VÉNIEL  5g 

cstranglé  mon  honneur,  veu  qu’à  ce  mestier  d’amour  ie  n’embra- 
soys  que  mon  cueur. 

—  Ah!  reprint-elle,  vous  pouvez  me  dodiner  ainsy,  mesmes 
quand  i’ai  les  yeulx  ouverts,  cela  ne  me  faict  rien. 

Sur  ce  dire,  le  paouvre  senneschal,  prenant  le  petit  poignard 


Blanche  avoyt  mis  au  logis  tout  sens  dessus  dessous 


qui  estoyt  sur  la  table  de  lict,  le  lui  bailla,  disant  avecques  raige  ; 

—  Ma  mye,  tue-moy,  ou  laisse  moy  cuyder  que  tu  m'aimes  ung 
petit. 

—  Oui!  oui!  feit-elle  toute  effrayée,  le  verray  à  vous  aimer  beau¬ 
coup. 

Voilà  comment  ce  ieune  pucelaige  s’empara  de  ce  vieillard  et 
l’asservit;  pour  ce  que,  au  nom  de  ce  ioly  champ  de  Vénus,  qui 
estoyt  en  frische.  Blanche  faisoyt,  par  la  malice  naturelle  aux 
femmes,  aller  et  venir  son  vieulx  Bruyn  comme  ung  mulet  de 
meusnier.  «  Mon  bon  Bruyn,  ie  veulx  cecy.  Bruyn,  ie  veulx  cela. 
Allons!  Bruyn!  Bruyn!  »  et  tousiours  Bruyn!  En  sorte  que  Bruyn 
estoyt  plus  meurdri  par  la  clémence  de  sa  femme  qu’il  ne  l’eust 
esté  par  sa  meschanceté.  Elle  lui  tordoyt  la  cervelle,  voulant  que 
tout  feust  en  cramoisy,  luy  faisant  mettre  tout  à  sac  au  moindre 


60  LES  CONTES  DROLATIQUES 

mouvement  de  ses  sourcils;  et,  quand  elle  estoyt  triste,  le  sen- 
neschal  esperdu  disoyt  à  tout,  sur  son  siège  iusticial  :  «  Pendez- 
le...  »  Un  aultre  eust  crevé  comme  mousche  à  ceste  bataille  puce- 
laigesque;  mais  Bruyn  estoyt  de  nature  si  ferrugineuse,  qu’il 
estoyt  mal  aisé  de  venir  à  bout  de  luy.  Ung  soir  que  Blanche  avoyt 
mis  au  logis  tout  sens  dessus  dessous,  fourbu  bestes  et  gens,  et 
eust,  par  son  humeur  navrante,  désespéré  le  Père  éternel  qui  ha 
des  threzors  de  patience,  veu  qu’il  nous  endure,  elle  dit  au  sen- 
neschal,  en  se  couchiant  : 

_ Mon  bon  Bruyn,  i’ai  contrebas  des  phantaisies  qui  me  mor¬ 
dent  et  me  picquent,  de  là  vont  à  mon 
cueur,  bruslent  ma  cervelle,  m’incitent  là 
des  chouses  mauvaises;  et,  la  nuict,  ie 
resve  du  moyne  des  Carneaux..; 

—  Ma  mye,  respondit  le  senneschal, 
ce  sont  diableries  et  tentations,  contre 


Le  Senneschal  disoyt  à  tout  ;  Pendez-le  ! 


lesquelles  sçavent  se  dclFendre  les  religieux  et  nonnes.  Doncques, 
si  vous  voulez  faire  vostre  salut,  allez  à  confesse  au  digne  abbé 
de  Marmoustiers,  nostre  voisin;  il  vous  conseillera  bien  et  vous 
dirigera  sainctement  dedans  la  bonne  v'ye. 


Blanche  song-eusc. 


62  LES  CONTES  DROLATIQUES 

—  Dès  demain,  i'iray,  feit-elle. 

Et,  de  faict,  dare  dare,  au  iour,  elle  trottoyt  au  moustier  des 
bons  religieux,  lesquels,  esmerveiglez  de  veoir  chez  eulx  une  si 
mignonne  dame,  feirent  plus  d’ung  péché  le  soir;  et,  pour  le  pré¬ 
sent,  la  menèrent  en  grant  liesse  à  leur  reverend  abbé. 

Blanche  treuva  ledict  bonhomme  en  un  iardin  secret,  près  du  ro- 


—  La!  la!  ne  plourez  point,  i'attendi'ay ! 


cher,  soubz  une  arcade  fresche,  et  demoura  frappée  de  respect  à 
la  contenance  du  sainct  homme,  encores  que  elle  fust  accoustumée 
à  ne  point  faire  grand  estât  des  cheveulx  blancs. 

—  Dieu  vous  garde,  madame!  dit-il.  Que  venez-vous  quérir  si 
près  de  la  mort,  vous  ieune? 

—  Vos  advis  pretieux,  feit-elle  en  le  saluant  d’une  révérence. 
Et,  s'il  vous  plaist  conduire  une  ouaille  indocile,  ie  serai  bien  aise 
d’avoir  ung  si  saige  confesseur. 

—  Ma  fille,  respondit  le  moyne,  avecques  lequel  le  vieulx  Bruyn 
ivoyt  accordé  ceste  hypocrisie,  et  les  rooles  à  louer;  si  ie  n’avoys 
pas  la  froidure  de  cent  hyvers  sur  ce  chief  descouronné,  ie  ne 


LE  PECHE  VENIEL  63 

sçauroys  escouter  VOS  péchez;  mais  dictes,  si  vous  allez  en  paradis, 
ce  sera  de  ma  faulte. 

Lors,  la  senneschalle  expédia  le  frettin  de  sa  provision,  et, 
quand  elle  se  feut  purgée  de  ses  petites  iniquitez,  elle  vint  au 
post-scriptum  de  sa  confession. 

—  Ah!  mon  père,  feit-elle,  ie  doibs  vous  advouer  que  ie  suis 
iournellement  travaillée  du  dezir  de  faire  ung  enfant.  Est-ce  mal? 

— •  Non,  dit  l’abbé. 

—  Mais,  reprint-elle,  il  est,  par  nature,  commandé  à  mon  mary 


—  Ma  mye  tue  moy! 


de  ne  point  ouvrer  l'estoffe  à  faire  la  pauvreté,  comme  disoyent 
les  vieilles  sur  le  chemin. 

—  Alors,  respartit  le  prebstre,  vous  debvez  vivre  saige  et  vou& 
abstenir  de  toute  pensée  en  ce  genre. 

—  Mais  i’ai  entendu  professer  à  la  dame  de  lallanges  que  ce 
n’estoyt  point  péché  quand,  de  ce,  l’on  ne  tiroyt  ni  prouftîct  ni 
plaisir. 

—  11  y  ha  tousiours  plaisir!  dit  l’abbé.  Mais  comptez-vous  point 
l’enfant  comme  ung  prouffict?  Ores,  boutez  en  votre  entendement 
que  ce  sera  tousiours  ung  péché  mortel,  devant  Dieu,  et  ung  crime 
devant  les  hommes  que  de  se  greffer  ung  enfant  par  l’accointance 
d’un  homme  auquel  on  n’est  pas  ecclésiasticquement  mariée... 


64  les  contes  DROL.-iiIQUES 

Aussy,  telles  femmes  qui  contreviennent  aux  sainctes  lois  du  ma- 
riaige  en  reçoivent  de  grants  dommaiges  en  l’aultre  monde,  et 
sont  en  soubmission  de  monstres  horribles,  à  grifs  aguz  et  tren- 
chans  qui  les  flambent  dedans  plusieurs  fournaises,  en  remem- 


Le  paige  et  le  vieulx  Stropiat. 


brance  de  ce  qu’elles  ont  icy-bas  chauffé  leur  cueur  ung  peu  plus 
qu'il  n’estoyt  licite. 

Là-dessus,  Blanche  se  gratta  l’aureille;  et,  après  avoir  pour- 
pensé  ung  petit,  elle  dit  au  prebstre  : 

—  Et  comment  donc  ques  ha  faict  la  vierge  Marie?... 

—  Ho!  respondit  l’abbé,  cecy  est  ung  mystère. 

—  Et  qu’est  ung  mystère? 

—  Une  chouse  qui  ne  s’e.xplique  point  et  que  l’on  doibt  croire 
sans  examen  aulcun. 

—  Et  vère,  fit-elle,  ne  saurais-je  faire  ung  mystère? 

—  Celluy-cy,  dit  l’abbé,  n’est  arrivé  qu’une  foys,  pour  ce  que 
c’estoyt  le  Fils  de  Dieu. 


Le  reverend  abbé  de  Marraoustiers. 


CONTES  drolatiques. 


9 


66 


LES  CONTES  DROLATIQUES 

—  Las!  mon  père,  la  volonté  de  Dieu  est-elle  que  ie  meure?  ou 
que,  de  saige  et  saine  de  compréhension,  ie  soys  brouillée  de  cer¬ 
velle?  De  ce,  il  y  ha  grant  dangier.  Ores  que,  en  moy,  les  chouses 
s’esmeuvent  et  s’entreschaufFent,  ie  ne  suis  plus  en  mon  sens,  ne 
me  soulcie  de  rien;  et,  pour  aller  à  homme,  saulteroys  par-dessus 
les  murs,  iroys  à  travers  champs,  sans  vergongne,  et  mettroys 
tout  en  descombres  pour  seulement  veoir  ce  qui  ardoyt  si  fort  au 
moyne  des  Carneaux.  Et,  pendant  ces  raiges  qui  me  labourent  et 
picquotent  l’ame  et  le  corps,  il  n’y  ha  Dieu,  ni  diables,  ni  mary;  ie 
trépigné,  ie  cours,  ie  romproys  les  buyes,  les  poteries,  l’autru- 
cherie,  basse-court,  mesnage  et  tout,  tant  que  ie  ne  sauroys  vous 
dire.  Mais  ie  n’ose  vous  advouer  tous  mes  meschiefs,  pour  ce 
qu’en  en  parlant,  i’en  ay  l’eaue  en  la  bouche,  et  la  chouse,  que  Dieu 
mauldisse,  me  desmange  trez-bien...  Que  la  folie  me  happe  et  me 
picque,  et  occize  ma  vertu.  Hein?  Dieu,  qui  m’aura  chevillé  ceste 
grant  amour  au  corps,  me  damnera-t-il?... 

Sur  ce  proupos,  ce  feut  le  prebstre  qui  se  gratta  l’aureille,  tout 
esbahy  des  lamentations,  profundes  sapiences,  controverses  et 
intelligences  qu’ung  pucelaige  sécrétoyt. 

—  Ma  tille,  dit-il,  Dieu  nous  ha  distinguez  des  bestes,  et  faict 
un  paradiz  à  gaigner;  et,  pour  ce,  nous  donna  la  raison  qui  est 
ung  gouvernail  à  nous  diriger  contre  la  tempeste  de  nos  ambitieux 
dezirs...  Et  il  y  ha  manière  de  transborder  son  engin  en  sa  cervelle, 
par  ieusnes,  labeurs  excessifs  et  aultres  saigesses...  Et,  au  lieu  de 
pétiller  et  frétiller  comme  une  marmotte  deschaisnée,  il  faut  prier 
la  Vierge,  se  coucher  sur  la  dure,  racoustrer  vostre  mesnaige,  et 
non  faire  de  l’oysiveté... 

—  Eh!  mon  père,  quand,  à  l’ecclise,  ie  suis  en  ma  chaire,  ie  ne 
voys  ni  prebstre  ni  autel,  ains  l’enfant  lésus  qui  me  remet  la 
chouse  en  goust.  Mais  pour  tiner,  si  la  teste  me  tourne  et  que, 
mon  entendoire  dévallée,  ie  soye  dans  les  gluaux  de  l’amour?... 

—  Si  telle  vous  estiez,  dit  imprudemment  l’abbé,  vous  seriez 
dans  le  cas  de  saincte  Lidoire,  laquelle  dormant  un  iour  bien  fort, 
les  iambes  de  cy,  de  là,  par  ung  moment  de  grant  chaleur,  et 
vestue  de  légier,  feut  approuchée  par  ung  ieune  homme  plein  de 
mauvaisetié  qui,  de  pied  coy,  l’enchargea  d’un  enfant;  et,  comme 


LE  PECHE  VENIEL  67 

de  ce  maltalent  la  dicte  saincte  feut  de  tout  poinct  ignorante,  et  bien 
surprinse  d’accouchier,  croyant  que  l’enfleure  de  sa  bourse  estoyt 
une  griefve  maladie,  elle  en  feit  pénitence  comme  d'un  péché 
véniel,  veu  qu’elle  n’avoyt  perceu  aulcune  liesse  de  ce  maulvais 
coup,  suyvant  la  déclaration  du  meschant  homme,  lequel  dit, 


sur  l’eschaffaud  où  il  feut  deffaict,  que  la  saincte  n’avoyt  aulcune- 
ment  bougé... 

—  Oh  !  mon  père,  dit-elle,  soyez  seur  que  ie  ne  bougeroys  pas 
plus  qu’elle  ! 

Sur  ce  proupoz,  elle  s’évada  frisque  et  gentille,  en  soubriant,  et 
pensant  comme  elle  pourroyt  faire  un  péché  véniel.  Au  rettourner 
du  grand  moustier,  elle  vit  dedans  la  court  de  son  chastel  le  petit 
lallanges,  lequel,  soubz  le  commandement  du  vieil  escuyer,  tour- 
noyt  et  viroyt  sur  ung  beau  cheval,  en  soy  ployant  aux  mouvemens 
de  la  beste,  descendant,  remontant,  par  voltes  et  passes,  fortgen- 
tement,  tenant  hault  la  cuisse,  et  si  ioly,  si  dextre,  si  desgourd, 
que  cela  ne  sauroyt  se  dire  ;  enfin,  tant,  qu'il  auroyt  faict  envie  à 


08  LES  CONTES  DROLATIQUES 

la  royne  Lucrèce,  laquelle  s’occit  pour  avoir  esté  contaminée 
contre  son  gré. 

—  Ah  !  se  dit  Blanche,  si  tant  seulement  cettuy  paige  avoyt 
quinze  ans,  ie  m’endormiroys  bien  fort  près  de  luy. 

Aussy,  maulgré  la  trop  grant  ieunesse  de  ce  gentil  serviteur, 
pendant  la  collation  et  le  souper,  elle  guigna  beaucoup  la  toison 
noire,  la  blancheur  de  peau,  la  graace  de  René,  surtout  ses  yeulx 
où  estoyent  en  abundance  une  limpide  chaleur  et  ung  grand  feu 
de  vie,  qu’il  avoyt  paour  de  darder,  l’enfant  ! 

Ores,  à  la  vesprée,  comme  la  senneschalle  restoyt  songeuse  en 
sa  chaire,  au  coin  de  l’aatre,  le  vieulx  Bruyn  l’interrogua  sur  son 
soulcy. 

—  le  pense,  fit-elle,  que  vous  avez  deu  faire  des  armes  en  amour 
de  bon  matin  pour  estre  ainsy  piéçà  ruyné... 

—  Oh  !  respondit-il  en  soubriant,  comme  tous  vieulx  question¬ 
nez  sur  leurs  re- 

membrances 
amoureuses,  à 
l’aage  de  treize  ans 
et  demy,i'avoys  en¬ 
grossé  la  cham.be- 
rièredemamère.,. 
Blanche,  n’en 
soubhaitant  pas 
davantaige,  cuyda 
que  le  paige  René 
debvoyt  estre  suf¬ 
fisamment  guarny; 
de  ce  feut  joyeulse 
beaucoup,  fît  des 
agaceries  au  bon¬ 
homme,  et  se  roula 
dans  son  dezir 
muet,  comme  ung 
gasteau  qui  s’en- 
farine. 


I.E  PÉCHÉ  VÉNIEL 


bg 


A  disner  le  paige  suoyt  dans  le  dos. 


COMMENT  ET  PAR  QUI  PEUT  FAICT  LE  DICT  ENFANT 

La  senneschalle  ne  resva  point  trop  à  ia  fasson  d’esvcigler 
hastivement  l’amour  du  paige,  et  eut  bientost  trouvé  l’embusche 
naturelle  où  sont  tousiours  prins  les  plus  rudes.  Vécy  comme  :  à 
l’heure  chaulde  du  iour,  le  bonhomme  faisoyt  sieste  à  la  mode 
sarrazine,  usaige  auquel  il  ne  failloyt  iamais  depuys  son  retourner 
de  Terre-Saincte.  Pendant  ce,  Blanche  estoyt  seule  au  prez,  ou 
laboroyt  à  menus  ouvraiges  comme  en  brodent  et  en  parfilent  les 
femmes;  et,  le  plus  souvent,  restoyt  en  la  salle  à  voir  aux  buées, 
à  renger  les  nappes,  ou  couroyt  à  sa  phantaisie.  Lors,  elle  assigna 
ceste  heure  silencieuse  à  parachever  l'éducation  du  paige  en  luy 
faisant  lire  ez  livres,  et  soy  dire  ses  prières.  Adoncques,  le  lende¬ 
main,  quand  dormit,  sur  le  coup  de  midy,  le  senneschal.  qui 
succomboyt  au  soleil,  lequel  eschauffe  de  ses  rais  les  plus  lumi¬ 
neux  le  costeau  de  la  Roche-Corbon,  tant  et  plus,  que  là  force  est 
de  sommeiller  à  moins  que  d’estre  ventillé,  sacquebuté,  fresche- 
ment  émoustillé  par  ung  diable  de  pucelaige,  Blanche  doncques 
se  percha  moult  gentement  dedans  la  grant  chaire  seigneuriale  de 
son  bonhomme,  laquelle  ne  trouva  point  trop'haulte,  veu  qu’elle 
comptoyt  sur  les  hazards  de  la  perspective.  La  rusée  commère  s’y 
accommoda  dextrement  comme  une  hirundelle  en  son  nid,  et  pen¬ 
cha  sa  teste  malicieuse  sur  le  bras,  en  enfant  qui  dort;  mais,  en 


70  LES  CONTES  DROLATIQUES 

taisant  ses  préparatoires,  elle  ouvroyt  des  yeux  friands  qui  sou- 
brioyent,  s’esbauldissant,  par  avance,  des  menues  et  secrettes 
gaudisseries,  esternuemens,  loucheries  et  transes  de  ce  paige  qui 
alloyt  gezir  à  ses  piedz,  sepparé  d’elle  par  le  sault  d’une  vieille 
puce.  Et,  de  faict,  elle  advança  tant  et  si  bien  le  quarreau  de 
veloux  où  devoyt  s’agenoiller  le  paouvre  enfant  dont  elle  iouoyt  à 


Le  bonliomme  faisoyl  sieste  à  la  mode  Sarrazine. 


plaisir  l’ame  et  la  vie,  que,  quand  il  eust  esté  ung  sainct  de  pierre, 
son  resguard  auroyt  esté  contrainct  de  suyvre  les  flexuositez  de  la 
robbe,  à  ceste  fin  de  mirer  et  admirer  les  perfections  et  beaultez 
de  la  fine  iambe  qui  mouloyt  la  chausse  blanche  de  la  sennes- 
challe.  Aussi,  force  estoyt  qu’ung  foible  varlet  se  prinst  à  ung 
piège  où  le  plus  vigoureux  chevalier  auroyt  voulentiers  succombé. 
Lorsqu’elle  eut  tourné,  retourné,  placé,  desplacé  son  corps  et 
rencontré  la  situation  où  ledict  piège  estoyt  le  mieulx  tendu,  elle 
cria  doulcement  :  «  Oh!  René!  »  René,  que  elle  sçavoyt  bien  estre 


LE  PÉCHÉ  VÉNIEL  7i 

en  la  salle  des  gardes,  n’eut  faulte  d’accourir,  et  monstra  soudain 
sa  teste  brune  entre  les  tapisseries  de  l'huis. 

—  Que  plaist-il  à  vous?  dit  le  paige. 

Et  il  tenoyt  en  grand  respect,  à  la  main,  son  tocquet  de  peluche 
cramoisie,  moins  rouge  que  ses  bonnes  ioues  à  fossettes  et  bien 
fresches. 

—  "Venez  çà,  reprint-elle  de  sa  petite  voix,  veu  que  l’enfant  luy 
attrayoit  si  fort,  qu’elle  en  estoyt  toute  espantée. 

A  vray  dire,  n’estoyent  aulcunes  pierreries  si  flambantes  que  les 
yeulx  de  René,  ni  velin  plus  blanc  que  son  tainct,  ni  femme  si 
doulce  de  formes.  Puis,  si  près  du  dezir,  elle  le  trouvoyt  encore 
plus  duysamment  taict;  et  comptez  que  le  ioly  ieti  d’amour  relui- 
soyt  bien  de  toute  ceste  ieunesse,  du  bon  soleil,  du  silence,  et 
de  tout. 

—  Lisez-moy  les  litanies  de  madame  la  Vierge,  luy  dit-elle  en 
luy  poulsant  ung  livre  ouvert  sur  son  prie-Dieu.  Que  ie  saiche  si 
vous  estes  bien  enseigné  par  vostre  maistre.  —  Ne  trouvez-vous 
point  la  Vierge  belle?  lui  demanda-t-elle  en  soubriant  quand  il  tint 
les  heures  enluminées  où  esclatoyent  l’azur  et  l’or. 

—  C’est  une  paincture,  respondit-il  timidement  en  gectant  ung 
petit  coup  d’œil  à  sa  tant  gracieuse  maistresse. 

—  Lisez,  lisez... 

Lors,  René  s’occupa  de  réciter  les  si  doulces  et  tant  mysticques 
litanies;  mais  croyez  que  les  0)\x  pro  7iobis\  de  Blanche  s’en 
alloyent  tousiours  plus  foibles  comme  les  sons  du  cor  par  la  cam- 
paigne;  et  ores  que  le  paige  reprint  avecques  ardeur  :  «  O  rose 
mystérieuse  !  »  la  chastelaine,  qui  certes  entendoyt  bien,  respon- 
dit  par  un  légier  sospir.  Sur  ce,  René  se  doubta  que  la  sennes- 
challe  dormoyt.  Adoncques,  se  mit  à  la  couvrir  de  son  resguard, 
la  mirant  à  son  aise  et  n’ayant  point  envie  de  sonner  alors  aultre 
antienne  qu’une  antienne  d’amour.  Son  heur  luy  faisoyt  bondir  et 
sursaulter  le  ctieur  iusques  dans  la  gorge;  aussy,  comme  de  rai¬ 
son,  ces  deux  iolys  pucelaiges  ardoient  à  qui  mieulx,  et,  si  les 
aviez  veus,  iamais  n’en  bouteriez  deux  ensemble.  René  se  resgal- 
loyt  par  les  yeulx  en  complotant  en  son  ame  mille  fruitions  qui 
luy  donnoyent  l’eaue  en  la  bousche  de  ce  beau  fruict  d’amour. 


72 


LES  CONTES  DROLATIQUES 
Dans  ceste  estase,  il  iairra  cheoir  le  livre,  ce  dont  devint  penaud 
comme  moyne  surprins  en  mal  d’enfant;  mais  aussy,  par  là, 
cognent  que  Blanche  sommeilloyt  bel  et  dur;  car  elle,  point  ne 
s’esmeut,  et  la  rusée  n’auroyt  pas  ouvert  les  yeulx,  mesmes  à  plus 
grants  dangiers  et  comptoyt  que  tomberoyt  aultre  chose  que  le  livre 


—  Lisez-moy  les  litanies. 


d’heures.  Oyez  comme  il  n’y  ha  pire  envie  que  envie  de  grossesse  1 
Ores,  le  paige  advisa  le  pied  de  sa  dame,  lequel  estoyt  chaussé 
menu  dans  ung  brodequin  mignon  de  couleur  perse.  Elle  l’avoyt 
singulièrement  assiz  sur  ung  escabeau,  veu  qu’elle  estoyt  trop 
eslevée  dedans  la  chaire  du  senneschal.  Cettuy  pied  estoyt  de 
proportions  estroites,  légierement  recourbé,  large  de  deux  doigts 
et  long  comme  ung  moyneau  franc,  compris  la  queue,  petit  du  bout, 
vray  pied  de  délices,  pied  virginal  qui  méritoyt  ung  baiser  comme 
ung  larron  la  hart;  pied  lutin,  pied  lascif  à  damner  un  archange, 
pied  augurai,  pied  agaçant  en  diable  et  qui  donnoyt  dezir  d’en 
faire  deux  neufs,  tout  pareils,  pour  perpétuer  en  ce  bas  monde  les 
beaulx  ouvraiges  de  Dieu.  Le  paige  feut  tenté  de  defferer  ce  pied 
persuasif.  Pour  ce  faire,  ses  yeulx,  allumez  de  tout  le  feu  de  son 
aage,  alloyent  vitement,  comme  battant  de  cloche,  de  ce  dict  pied 


74  LES  CONTES  DROLATIQUES 

de  délectation  au  visaige  endormy  de  sa  dame  et  maistressa, 
escoutant  son  sommeil,  beiivant  sa  respiration  ;  et,  de  rechief,  ne 
sçavoyt  lequel  seroyt  le  plus  doulx  de  planter  ung  baiser  :  ou  sur 
les  fresches  et  rouges  lèvres  de  la  senneschalle,  ou  sur  ce  pied 
parlant.  Brief,  par  respect  ou  crainte,  ou  peut-estre  par  grant 
amour,  il  esleut  le  pied,  et  le  baysa  dru,  comme  pucelle  qui  n’ose. 
Puis,  aussitost,  il  reprint  le  livre,  sentant  sa  rougeur  rougir 
encore,  et  tout  travaillé  de  son  plaisir,  il  cria  comme  un  aveugle  ; 
((  Janua  cœli,  porte  du  ciel!...  »  Mais  Blanche  ne  s’esveigla  point. 


—  René!  ie  dors! 


se  fiant  que  le  paige  iroyt  du  pied  au  genoil,  et,  de  là,  dans  le  ciel. 
Elle  feut  grantement  despitée  quand  les  litanies  finèrent  sans 
aultre  dommaige,  et  que  René,  qui  croyoyt  avoir  eu  trop  d’heur 
pour  ung  iour,  yssit  de  la  salle,  tout  subtilizé,  plus  riche  de  ce 
hardy  baiser  qu’ung  voleur  qui  ha  robbé  le  tronc  des  paouvres. 

Quand  la  senneschalle  feut  seule,  elle  pensa  dans  son  ame  que 
le  paige  seroyt  bien  long  un  peu  en  besougne,  s’il  s’amusoyt  à 
chanter  Magnificat  à  Matines.  Lors,  pour  le  lendemain,  elle  se 
délibéra  de  lever  le  pied  ung  petit,  et,  par  ainsy,  de  mettre  en 
lumière  le  nez  de  ceste  beaulté  que  l’on  nomme  parfaicte  en  Tou 
raine,  pour  ce  qu’elle  ne  se  guaste  iamais  à  l’aër,  et  demeure  aussi 
tousiours  fresche.  Pensez  que  le  paige,  rosty  dans  son  dezir  et 


LE  PÉCHÉ  VÉNIEL  75 

tout  eschaufFé  des  imaginations  de  la  veille,  attendit  impatiemment 
assez  l’heure  de  lire  dans  ce  bréviaire  de  guallanterie,  et  feut 
appelé;  puis  les  menées  de  la  litanie  recommençèrent;  et  Blanche 
point  ne  faillit  à  dormir.  A  ceste  foys,  ledict  René  frosla  sa  main 
sur  la  iolye  iambe  et  se  hazarda  iusques  à  vérifier  si  le  genoil 
poly,  si  aultre  chose,  estoyt  satin.  A  ceste  veue,  le  paouvre  enfant, 
armé  contre  son  dezir,  tant  grant  paour  il  avoyt,  n’oza  faire  que 
de  briefves  dévotions  et  menues  caresses  ;  et  encores  qu’il  baysast, 
mais  doulcement,  ceste  bonne  estofFe,  il  se  tint  coi.  Ce  que  sentant 
par  les  sens  de  l’ame  et  intelligences  du  corps,  la  senneschalle, 
qui  se  tenoyt  à  quatre  de  ne  se  mouvoir,  luy  cria  ; 

—  Oua  doncques,  René  !  ie  dors  1 

Oyant  ce  qu’il  creut  estre  un  grave  reprouche,  le  paige  espou- 
vanté  s’enfuyt,  laissant  les  livres,  la  besongne  et  tout.  Sur  ce,  la 
senneschalle  adiouxta  ceste  prière  aux  litanies  : 

—  Sainte  Vierge,  que  lesenfans  sont  difficiles  à  faire! 

A  disner,  le  paige  sucyt  dans  le  dos  en  arrivant  servir  sa  dame 
et  son  seigneur;  mais  il  feut  bien  surprins  en  recevant  de  Blanche 
la  plus  pute  de  toutes  les  oeillades  que  iamais  femme  ayt  gectée, 
et  bien  plaisante  et  puissante  elle  estoyt,  veu  qu’elle  commuta  cet 
enfant  en  homme  de  couraige.  Aussy,  le  soir  mesme,  Bruyn  estant 
demouré  ung  brin  de  temps  de  plus  qu’il  n’avoyt  coustume  en  sa 
senneschaussée,  le  paige  chercha-t-il  et  trouva  Blanche  endormie, 
et  lui  fît  faire  un  beau  resve.  Il  luy  tollyt  ce  qui  si  fort  la  gehen- 
noyt,  et  si  plantureusement  lui  bailla  de  la  graine  aux  eîifans,  que, 
du  surplus,  elle  en  eust  parfaict  deux  aultres.  Aussy,  la  commère, 
Saisissant  le  paige  à  la  teste,  et  le  serrant  de  court,  s’escria  : 

—  Oh  !  René,  tu  m’as  esveiglée  ! 

Et,  de  faict,  il  n’y  avoyt  sommeil  qui  pust  y  tenir;  et  ils  treu- 
vèrent  que  les  sainctes  debvoyent  dormir  à  poings  fermez.  De  ce 
coup,  sans  aultre  mystère,  et  par  une  propriété  bénigne  qui  est 
principe  servateur  des  époux,  le  doulx  et  gracieux  plumaige  séant 
aux  cocqus  se  plaça  sur  la  teste  du  bon  mary  sans  qu’il  en  ayt 
senti  le  moindre  eschec. 

Depuis  ceste  belle  feste,  la  senneschalle  fît  de  grand  cueur  sa 
sieste  à  la  françoyse,  pendant  que  Bruyn  faisoyt  la  sienne  à  la 


76  LES  CONTES  DROLATIQUES 

sarrazine.  Mais  par  les  dictes  siestes,  elle  expérimenta  comme  la 
bonn-e  ieunesse  du  paige  avoyt  meilleur  goust  que  celle  desvieulx 
senneschaulx;  et,  de  nuict,  elle  s’enfouissoyt  dedans  les  toiles, 
loin  de  son  mary,  que  elle  trouvoyt  rance  et  ord  en  diable.  Puis, 
force  de  dormir  et  de  se  resveigler  le  iour;  force  de  faire  des 
siestes  et  de  dire  des  litanies,  la  senneschalle  sentit  florir  dans  ses 
flancs  mignons  ceste  gesine  après  laquelle  tant  et  tant  avoyt  esté 
souspiré;  mais  ores,  elle  aimoyt  plus  davantaige  la  fasson  que  le 
demourant. 

Faictes  estât  que  René  sçavoit  lire  aussy,  non  plus  seulement 
dedans  les  livres,  ains  aux  yeulx  de  sa  iolye  seigneure,  pour 
laquelle  il  se  seroyt  gecté  en  ung  buscher  ardent,  si  telle  avoyt 
esté  son  vouloir,  à  elle.  Quand  par  eulx  furent  faictes  de  bonnes 
et  amples  traisnées,  plus  de  cent  au  moins,  la  petite  senneschalle 
eut  cure  et  soulcy  de  l’anie  et  de  l’advenir  de  son  amy  le  paige. 
Or,  ung  matin  de  pluye,  qu’ils  iouoyent  à  touche-fer,  comme  deux 
entans  innocens  de  la  teste  aux  pieds.  Blanche,  qui  estoyt  tou- 
siours  prinse,  lui  dit  : 

—  Viens  çà,  René!  Sçais-tu  que,  là  où  i’ay  commis  des  péchés 
véniels  pour  ce  que  ie  dormoys,  toy,  tu  en  as  faict  de  mortels  ! 

—  Ah!  madame,  fit-il,  où  doncques  Dieu  boutera-t-il  tous  ses 
damnez,  si  cela  est  pécher? 

Blanche  s’esclata  de  rire,  et  le  baisa  au  front. 

—  Tais-toy,  meschant,  il  s’en  va  du  paradiz,  et  besoing  est  que 
nous  y  vivions  de  compaignie,  si  tu  veulx  estre  avecques  moy 
tousiours. 

—  Oh  !  i’ai  mon  paradiz  icy. 

—  Laissez  cela,  dit-elle.  Vous  estes  ung  mécréant,  ung  maulvais 
qui  ne  songez  point  à  ce  que  i’ayme  :  c’est  vous.  Tu  ne  sçays  pas 
}ue  i’ay  un  enfant,  et  que,  dans  peu,  il  ne  se  celera  pas  plus  que  mon 
nez. Ores,  que  dira  l’abbé? Que  dira  monseigneur  ?  Il  peut  te  deflaire, 

’il  vient  à  se  cholérer.  M’est  advis,  petit,  que  tu  ailles  à  l’abbé  de 
Marmoustiers  pour  lui  advouer  tes  péchez,  en  lui  donnant  mandat 
de  veoir  ce  qui  est  séant  de  faire  à  l’encontre  de  mon  senneschal. 

—  Las!  dit  le  rusé  paige,  si  ie  vends  le  secret  de  nos  ioyes,  il 
mettra  l’interdict  sur  nostre  amour. 


LE  PECHE  VENIEL 


77 


—  En-da!  fit-elle;  oui!  Mais  ton  heur  en  l’aultre  monde  est  ung 
bien  qui  m’est  si  précieux! 

—  Le  voulez-vous  doncques,  ma  mye? 

—  Ouy,  respondit-elle  ung  peu  foible. 

—  Eh  bien,  i’iray;  mais,  dormez  encores,  que  ie  luy  dise  adieu. 
Et  le  gentil  couple  reccita  des  litanies  d’adieux  comme  s'ils 

eussent,  l’un  et  l’aultre,  préveu  que  leur  amour  debvoyt  finer  en 
son  apvril.  Puis,  le  lendemain,  plus  pour  saulver  sa  chiere  dame 
que  pour  soy,  et  aussy  pour  obéir  à  elle,  René  de  lallanges  se 
desporta  vers  le  grant  moustier. 


Vous  estes  ung:  inéci'eant.  ung  inaulvais. 


COMMENT  DU  DICT  PÉCHÉ  D  AMOUR  FEUX  FAICTE 
GRIEFVE  PÉNITENCE  ET  MENÉ  GRANT  DEUIL 

—  \  ray  Dieu!  s  escria  l’abbé  lorsque  le  paige  eust  accusé  la 
kyiielle  de  ses  doulx  péchez,  tu  es  complice  d’une  énorme  félonie, 
et  tu  as  trahi  ton  seigneur?  Sçays-tu,  paige  de  maltalent,  que, 
poui  ce,  tu  arseras  pendant  toute  l’éternité,  tousiours?  Et  scays-tu 
ce  que  c'est  que  de  perdre  à  iamais  le  ciel  d’en  haultpourung 


LE  PÉCHÉ  VÉNIEL 


79- 


moment  périssable  et  changeant  d’icy-bas?  Malheureux!  le  te  voys 
précipité  pour  iamais  dedans  les  gouffres  de  l’enfer,  à  moins  de 
payer  à  Dieu,  dès  ce  monde,  ce  que  tu  luy  doibs  pour  tel  grief... 

Là-dessus,  le  bon  vieil  abbé,  qui  estoyt  de  la  chair  dont  on  faict 
les  saincts,  et  qui  avoyt  grant  authorité  au  pays  de  Touraine, 
espouvanta  le  ieune  homme  par  ung  monceau  de  représentations, 
discours  chrestiens,  remembrances  des  commandemens  de 
l’Ecclise,  et  mille  chouses  esloquentes  autant  que  ung  diable  en 
peut  dire  en  six  semaines  pour  séduire  une  pucelle,  mais  tant  et 
tant,  que  René,  lequel  estoyt  dans  la  loyale  ferveur  de  l’innocence, 
fit  sa  soubmission  au  bon  abbé.  Ores,  ledict  abbé,  voulant  faire 
ung  sainct  homme  et  vertueux  pour  tousiours  de  cet  enfant  en  train 
d’estre  maulvais,  lui  commanda  d’aller  de  prime  abord  se  proster¬ 
ner  devant  son  seigneur,  et  lui  advouer  ses  desportemens  ;  puis. 


s’il  reschappoyt  de  ceste  confession,  de  se  croiser  sur  l’heure  et 
virer  droict  en  Terre-Saincte,  où  il  demoureroyt  quinze  ans  de 
terme  préfix  à  guerroyer  contre  les  infidèles. 


8o 


LES  CONTES  DROLATIQUES 

—  Las!  mon  reverend  père,  fit-il  tout  espanté,  quinze  ans 
seront-ils  assez  pour  m’acquitter  de  tant  de  plaisirs?  Ah!  si  vous 
sçaviez,  il  y  a  eu  de  la  doulceur,  bien  pour  mille  ans! 


—  Dieu  sera  bon  homme.  Allez  ! 
reprit  le  vieulx  abbé;  ne  péchez 
plus.  A  ce  compte,  teabsolvo... 


Le  paouvre  René  retourna,  là- 
dessus,  en  grant  contrition,  au 
chastel  de  la  Roche-Corbon  ;  et 
la  prime  rencontre  qu’il  y  fit  feut 
le  senneschal  qui  faisoyt  fourbir 
ses  armes,  morions,  brassards  et 
le  reste.  Il  estoyt  sis  iuz  ung  grant 
banc  de  marbre,  à  l’aër,  et  se  com- 
plaisoyt  à  veoir  soleiller  ces  beaulx 
harnois  qui  lui  ramentevoyent  ses 
ioyeulsetez  de  la  Terre-Saincte, 
les  bons  coups,  les  galloises,  et 
cætera.  Quand  René  se  feut  mis  à 


Il  empoigna  sa  lourde  masse  d’armes,  genoilz  devant  luy,  le  bon  Seigneur 


feut  bien  estonné. 


—  Qu’est  cecy?  dit-il. 

—  Mon  seigneur,  respondit  René,  commandez  à  ceulx-cy  de  soy 
retirer. 

Ce  que  les  serviteurs  ayant  faict,  le  paige  advoua  sa  faulte  en 
racontant  comme  il  avoyt  assailly  sa  dame  pendant  le  sommeil,  et 
que,  pour  le  seur,  il  debvoyt  l’avoir  enchargée  d’ung  enfant,  à 
l’imitation  de  l’homme  avecques  la  saincte,  et  venoyt,  par  ordre 
de  son  confesseur,  se  remettre  à  la  discrétion  de  l’offensé.  Ayant 
dict,  Renéde  lallanges  baissa  ses  beaulx  yeux,  d’oùprocédoyt  tout 
lemeschief,  et  resta  coy,  prosterné  sans  paour,  les  bras  pendans,la 
teste  nue,  attendant  la  male  heure  et  soubmis  à  Dieu.  Le  sennes¬ 
chal  n’estoyt  si  blanc  qu’il  ne  pust  blesmir  encores;  et  doncques, 
il  paslit  comme  linge  freschement  seiché,  demourant  muet  de 
cholère;  puis,  ce  vieil  homme,  qui  n’avoyt  point  en  ses  veines 
d’esperits  vitaulx  assez  pour  procréer  ung  enfant,  treuva  dans  ce 


René  se  dépariil  pour  les  pays  d'oultre-mcr. 


CONTES  DROLATIQUES 


H 


82 


LES  CONTES  DROLATIQUES 
moment  ardent  plus  de  vig'ueur  que  besoing  n’estoyt  pour  deflaire 
ung  homme.  Il  empoigna  de  sa  dextre  velue  sa  lourde  masse 
d’armes,  la  leva,  brandilla,  et  aiusta  si  facilement,  que  vous  eus¬ 
siez  dict  une  boule  à  ieu  de  quilles,  pour  la  deschargier  sur  le 
front  pasle  dudict  René,  lequel  saichant  qu’il  estojT  bien  en  faulte 
à  l'endroict  de  son  seigneur,  demoura  serain  et  tendit  le  col,  en 
songeant  qu’il  alloyt  solder  toute  la  coulpe  pour  sa  mye  en  ce 
monde  et  dans  l’autre. 

Mais  si  belle  ieunesse  et  toutes  les  séductions  naturelles  de  ce 
ioly  crime  treuvèrent  graace  au  tribunal  du  cueur  chez  ce  vieil 
homme,  encores  que  Bruyn  fust  sevère;  et  lors,  gectant  sa  masse 
au  loing  sur  ung  chien  qu’il  escharbotta  : 

—  Que  mille  millions  de  griphes  mordent  pendant  l’éternité 
toutes  les  charnières  de  celle  qui  ha  faict  celuy  qui  sema  le  chesne 
doht  feut  construicte  la  chaire  sur  laquelle  tu  m’as  cornifié!  Et  au¬ 
tant  àceulx  qui  t’engendrèrent,  mauldict  paige  de  malheur  !  Va-t’en 
au  diable  d’où  tu  viens  !  Sors  de  devant  moy,  du  chastel,  du  pays,  et 


Bruyn,  tout  flamblant  de  raig-e. 


n’y  reste  ung  poulce  de  temps  plus  que  besoing  est;  sinon,  ie  sçau- 
ray  te  préparer  une  mort  à  petit  feu  qui  te  fera  mauldire,  vingt  foys 
par  heure,  ta  vilaine  ribaulde... 

En  entendant  ce  commencement  des  paroles  du  senncschal  qui 
avoyt  ung  retour  de  ieunesse  sur  les  iuremens,  le  paige  s’enfnyt  eu 


83 


LE  PÉCHÉ  VÉNIEL 
le  quittant  du  reste,  et  feit  bien.  Bruyn,  tout  flambant  de  male 
raige,'gaigna  les  iardins  à  grand  renfort  de  pieds,  maugréant  tout 
sur  son  passaige,  frappant,  iurant;  mesmes  qu’il  renversa  trois 


\ 


poteries  tenues  par  ung  sien  serviteur  qui  portoyt  la  pastée  aux 
chiens;  et,  il  se  cognoissoyt  si  peu,  qu'il  auroyt  tué  ung  peigne 
pour  ung  mercier.  Brief,  il  apercent  sa  despucelée  qui  resguardoyt 
sur  la  route  du  moustier,  attendant  le  paige,  et  ne  saichant  point 
que  plus  iamais  ne  le  verroyt. 

—  Alil  ma  dame,  par  la  rouge  triple  fourche  du  diable,  suis-je 
ung  mangeur  de  bourdes  et  ung  enfant,  pour  croire  que  vous  avez 
si  grant  pertuys  qu’ung  paige  y  entre  sans  vous  esveigler?  Par  la 
mort!  par  la  teste!  par  le  sang! 

—  Vère,  rcspondit-elle,  voyant  que  la  mine  estoyt  esventée,  ie 
l'ai  bien  gracieusement  senti  ;  mais,  comme  vous  ne  m’aviez  point 
appris  la  chose,  i’ai  cru  resver! 

La  grant  ire  du  senneschal  fondit  comme  neige  au  soleil,  car  la 
plus  grosse  cholère  de  Dieu  luy-niesme  se  fust  esvanouie  à  ung 
sourire  de  Blanche. 

—  Que  mille  millions  de  diables  emportent  cet  enfant  forain! 
le  iure  que... 

—  La  la!  ne  iurez  point,  feit-elle.  S’il  n’est  vostre,  il  est  mien; 


84  LES  CONTES  DROLATIQUES 

et  1  autre  soir,  ne  disiez-vous  pas  que  vous  aymeriez  tout  ce  qui 

viendroyt  de  moy? 

Là-dessus,  elle  enfila  telle  venelle  d'arraisonnemens,  de  paroles 
dorées,  de  plaintes,  querelles,  larmes  et  aultres  patenostres 
de  femmes,  comme,  d’abord,  que  les  domaines  ne  feroyent  point 
restour  au  roy;  que  iamais  enfant  n’avoyt  esté  plus  innocemment 
gecté  en  moule;  que  cecy,  que  cela;  puis  mille  chouses,  tant,  que 


le  bon  cocqu  s’apaisa;  et  Blanche,  saisissant  une  propice  entre- 
ioienture,  dit  : 

—  Et  où  est  le  paige  ? 

—  Il  est  au  diable  ! 

—  Qnoy,  l’avez-vous  tué?  dict-elle. 

Et,  toute  pasle,  elle  chancela. 

Bruyn  ne  sceut  que  devenir  en  voyant  cheoir  tout  l’heur  de  ses 
vieulx  iours  ;  et  il  auroyt,  pour  son  salut,  voulu  luy  monstrer  ce 
paige.  Lors,  il  commanda  de  le  quérir;  mais  René  s’enfuyoyt  à 
tire-d’ailes,  ayant  paour  d’estre  desconfict,  et  se  départit  pour  les 
pays  d’oultre-mer,  à  ceste  fin  d’accomplir  son  vœu  de  religion. 
Alors  que  Blanche  eut  apprins  par  l’abbé  dessusdict  la  pénitence 


LE  PÉCHÉ  VÉNIEL  85 

imposée  à  son  bien-airaé,  elle  cheut  en  griefve  mélancliolie,  disant 
parfoys  : 

—  Où  est-il,  ce  paouvre  malheureux,  qui  est  au  milieu  des  dan- 
giers  pour  l’amour  de  moy? 

Et  tousiours  le  demandoyt,  comme  ung  enfant  qui  ne  laisse 
aucun  repos  à  sa  mère  iusqu’à  ce  que  sa  quérémonie  luy  soit 
octroyée.  A  ces  lamentations,  le  vieulx  senneschal,  se  sentant  en 


faulte,  se  tresmoussoyt  à  faire  mille  chouses,  une  seule  hormis, 
affin  de  rendre  Blanche  heureuse;  mais  rien  ne  valloyt  les  doulces 
friandises  du  paige... 

Cependant,  elle  eut  ung  iour  l’enfant  tant  deziré  !  Comptez  que 
ce  feut  une  belle  teste  pour  le  bon  cocqu;  car,  la  ressemblance  du 
père  étant  engravée  en  plein  sur  la  face  de  ce  ioly  fruict  d'amour. 
Blanche  se  consola  beaucoup,  etreprint  ung  petit  ceste  tant  bonne 
gayeté  et  fleur  d’innocence  qui  resiouissoyt  les  vieilles  heures  du 
senneschal.  Force  de  voir  courir  ce  petit,  force  de  resgarder  les 
rires  correspondans  de  luy  et  de  la  comtesse,  il  tina  par  l’ayraer, 
et  se  seroyt  courroucé  bien  fort  contre  ung  qui  ne  l'en  auroyt  pas 
creu  le  père. 

Ores,  comme  l’adventure  de  Blanche  et  de  son  paige  n'avoyt 


y6>  LES  CONTES  DROLATIQUES 

point  été  transvasée  hors  du  chasteau,  il  consta,  par  tout  le  pays 
de  Touraine,  que  messire  Bruyn  s’estoyt  encores  treuvé  en  fonds 
d’ung  enfant.  Intacte  denioura  la  vertu  de  Blanche,  qui,  par  la 


Le  Pelerin. 


quintessence  d’instruction  par  elle  puisée  au  réservoir  nature!  des 
femmes,  recogneut  combien  besoin  estoyt  de  taire  le  péché  véniel 
dont  son  enfant  estoyt  couvert.  Aussy  devint-elle  preude  et  saige, 
et  citée  comme  une  vertueuse  personne.  Puis  à  l’user,  elle  expé¬ 
rimenta  la  bonté  de  son  bonhomme  ;  et,  sans  lui  donner  licence 
d’aller  avec  elle  plus  loing  que  le  menton,  veu  qu'en  soy  elle  se 
resguardoyt  comme  acquise  à  René,  Blanche,  en  retour  des  fleurs 
de  vieillesse  que  lui  ofFroyt  Bruyn,  le  dorelotoyt,  lui  soubrioyt,  le 
maintenoyt  en  ioye,  le  papelardant  avecques  les  manières  etfassons 
gentilles  dont  usent  les  bonnes  femmes  envers  les  maris  qu’elles 
truphent,  et  tout  si  bien,  que  le  senneschal  ne  vouloyt  point  mou¬ 
rir,  se  quarroyt  dans  sa  chaire,  et,  tant  plus  vivoyt,  tant  plus 
s’accoustumoyt  à  la  vie.  Mais,  brief,  ung  soir,  il  trespassa  sans 
bien  sçavoir  où  il  alloyt;  car  il  disoyt  à  Blanche  : 

—  IIo  !  ho!  ma  mye,  ic  ne  te  voys  plus!  Est-ce  qu’il  faict  nuict? 


LE  PÉCHÉ  VÉNIEL  87 

C’estoyt  la  mort  du  iuste,  et  il  l’avoyt  bien  méritée  pour  loyer 
de  ses  travaux  en  Terre-Saincte. 

Blanche  mena  de  ceste  mort  ung  grant  et  vray  deuil,  le  plourant 
comme  on  ploure  ung  père.  Elle  demoura  mélancholicque,  sans 
vouloir  prester  l’aureille  aux  musicques  des  secundes  nopces  ;  ce 
dont  elle  feut  louée  des  gens  de  bien,  lesquels  ne  sçavoient  point 
que  elle  avoyt  un  espoux  du  cueur, une  vie  en  espérance;  mais  elle 
estoyt  la  plus  part  du  temps  veufve  de  faict  et  veufve  de  cueur, 
pour  ce  que  n’oyant  aulcunes  nouvelles  de  son  amy  le  croizé,  la 
paouvre  comtesse  le  reputoyt  mort;  et,  pendant  certaines  nuicts, 
le  voyant  navré,  gisant  au  loing,  elle  se  resveigloyt  toute  en  larmes. 
Elle  vescLit  ainsy  quatorze  années  dans  le 
soubvenir  d’ung  seul  iour  de  bonheur.  Fina- 
blement,  ungiouroù  elle  avoyt  avecques  elle 
aulcunes  dames  de  Touraine,  et  que  elles 
devisoyent  après  disner,  vécy  son  petit  gars, 
lequel  avoyt  lors  environ  treize  ans  et  demi, 
et  ressembloyt  à  René  plus  que  n’est  permis 
à  ung  enfant  de  res¬ 
sembler  à  son  père,  et 
n’avoyt  rien  de  feu 
Bruyn  que  le  nom,  vécy 
ce  petit,  fol  et  gentil 
comme  sa  mère,  qui 
revient  du  iardin,  tout 
courant,  suant,  eschauf- 
fié,  hallebottant,  gra- 
phinant  toutes  chouses 
sur  son  passaige,  sui¬ 
vant  les  us  et  cous- 
tumes  de  l’enfance,  et 
qui  court  sus  à  sa  mère 
bien  aymée,se  gecte  en 

son  giron,  puis,  rompant  les  devis  d’ung  chascun,  lui  cria  ; 

—  Ho  !  ma  mère,  i’ai  à  parler  à  vous.  l’ai  veu  en  la  cour  ung 
pelerin  qui  m'ha  prins  bien  fort. 


tlle  pencha  la  teste  sur  la  chaire. 


88 


LES  CONTES  DROLATIQUES 

—  Ah!  s’escria  la  chastelaine  en  se  virant  devers  ung  sien  servi¬ 
teur,  qui  avoyt  charge  de  suyvre  le  ieune  comte  et  veigler  sur  ses 
iours  prétieux,  ie  vous  avoys  deffendu  à  tout  iamais  de  laisser  mon 
lils  aux  mains  d’estrangiers,  voire  mesmes  en  celles  du  plus  sainct 
homme  du  monde...  Vous  quitterez  mon  service... 

—  Hélas!  ma  dame,  respondit  le  vieil  escuyer  tout  pantois, 
celluy-là  ne  luy  vouloyt  point  de  mal,  pour  ce  qu’il  a  plouré  en  le 
baysant  bien  fort. 

—  lia  plouré,  fit-elle,  ah!  c’est  le  père. 

Ayant  dict,  elle  pencha  la  teste  sur  la  chaire  où  elle  estoyt  sise, 
et  qui,  pensez-le  bien,  estoyt  la  chaire  où  elle  avoyt  péchié. 

Oyant  ce  mot  incongreu,  les  dames  teurent  si  surprinses,  que, 
de  prime  face,  elles  ne  virent  point  que  la  paouvre  senneschalle 
estovt  morte,  sans  que  iamais  il  ayt  esté  sceu  si  son  brief  trespas 
advint  par  peine  de  la  départie  de  son  amant,  qui,  fidelle  à  son 
vœu,  ne  la  vouloyt  point  veoir,  ou  par  grant  ioye  de  ce  retourner  et 
de  l’espoir  de  faire  lever  l'interdict  dont  l’abbé  de  Marmoustier 
avoyt  frappé  leurs  amours.  Et  ce  feut  ung  bien  grant  deuil;  car  le 
sire  de  lallanges  perdit  l’esperit  au  spectacle  de  sa  dame  mise  en 
terre,  et  se  fit  religieux  à  Marmoustier,  que,  dans  cettuy  temps, 
aulcuns  nommoyent  Maimoustier,  comme  qui  diroyt  maius  monas- 
lerium^  le  plus  grant  moustier,  et,  de  fait,  il  estoyt  le  plus  beau 
couvent  de  France. 


Le  tombeau  du  bon  Senneschal. 


La  JVIyc  du  Roy 

Il  y  avoyt  en  ce  temps  ung  orphebvre  logié  aux  forges  du  pont 
au  Change,  duquel  la  tille  estoyt  citée  dans  Paris  pour  sa  trez- 
grant  beaulté,  renommée  sur  toute  chouse  pour  sa  genteté;  aussy, 
trez-bien  la  pourchassoyent  aulcuns  par  les  tassons  accoustumées 
de  l’amour;  et  tant,  que  certains  auroyent  baillé  de  l’argent  au 
père  pour  avoir  sa  dicte  tille  comme  véritable  espouse,  ce  qui  le 
rendoyt  aise  tant  que  ie  ne  sçauroys  dire. 

Ung  sien  voisin,  advocat  au  parlement,  lequel,  force  de  vendre 
son  bagoust  aux  aultres,  avoyt  autant  de  domaines  que  ung  chien 

CONTES  DROLATIQUES.  ,2 


90 


LES  CONTES  DROLATIQUES 
a  de  puces,  s’advisa  d’offrir  au  dict  père  ung  hostel  en  recognois- 
sance  de  son  consentement  à  ce  mariaige,  dont  il  vouloit  se  chaus¬ 
ser.  A  quoi  ne  faillit  point  l’orphebvre.  Il  octroya  sa  fille,  sans 
avoir  soulcy  de  ce  que  cettuy  chapperon  fourré  avoyt  une  mine  de 
cinge,  peu  de  dents  en  ses  mandibules,  encores  bransloyent-elles, 
et  sans  mesme  le  flairer,  quoique  il  feust  ord  et  puant  comme  tous 
iusticiards  qui  croupissent  de  reste  ez  fumiers  du  Palais,  parche¬ 
mins,  0///»,  et  noires  procedures. 

Ores  que  la  belle  fille  le  veit,  elle  dit  de  prime  face  ; 

—  Mercy  Dieu!  ie  n’en  veulx  point. 

—  Ce  n’est  mon  compte!  dit  le  père,  qui  avoyt  déià  prins 
l’hostel  en  goust.  le  te  le  donne  pour  espoux.  Accordez  vos  mu- 
sicques.  Cela  maintenant  le  resguarde,  et  son  office  est  de  t’agréer. 

—  Est-ce  ainsy?  feit-elle.  Eh  bien,  devant  que  de  vous  obéir,  ie 
luy  diray  son  faict. 

Et,  le  soir  mesme,  après  souper,  lorsque  l’amoureux  commença 
de  luy  exposer  son  cas  bruslant,  luy  desclairant  comme  il  estoyt 
féru  d’elle  et  luy  promettant  grant  chiere  pour  le  demourant  de  sa 
vie,  elle  luy  respondit  de  brief  : 

—  Mon  père  vous  ha  vendu  mon  corps;  mais,  si  le  prenez,  vous 
ferez  de  moi  une  gouge,  veu  que  i’aimeroys  mieulx  estre  aux  pas- 
sans  qu’à  vous.  le  vous  iure,  au  rebours  des  demoiselles,  une  des- 
loyaulté  qui  ne  finera  que  par  mort,  vostre  ou  mienne. 

Puis  se  mit  à  plourer  comme  font  toutes  les  garses  qui  ne  sori,t 
point  encore  ferrées;  car,  après,  elles  ne  plourent  plus  iamais  par 
les  yeulx.  Le  bon  advocat  prit  ces  estranges  fassons  pour  des  go- 
gues  et  appasts  dont  se  servent  les  filles  affin  d’allumer  davan* 
taige  le  feu,  et  faire  tourner  les  dévotions  de  leurs  prétendus  en 
douaires,  préciputz  et  aultres  droicts  d’espousée;  aussy  le  malin 
n’en  tint  compte,  et  se  rist  des  étouffades  de  la  belle  fille  en  luy 
disant  : 

—  A  quand  les  nopces? 

—  Drez  demain,  fit-elle,  pour  ce  que,  plus  tost  ce  sera,  plus 
tost  seray  libre  d’avoir  des  guallans  et  de  mener  la  ioyeulse  vie  de 
celles  qui  ayment  à  leur  choix. 

Là-dessus,  ce  fol  advocat,  esprins  comme  ung  pinson  dedans  la 


LA  MYE  DU  ROY 


9« 

glue  d’ung  enfant,  s’en  -va,  faict  ses  préparatives,  interlocute  au 
Palais,  trotte  à  l’Offîcial,  achepte  dispenses,  et  conduict  ce  pour- 
chas  plus  vitement  que  toutes  ses  aultres  playdoiries,  ne  resvant 
que  de  la  belle  fille.  Pendant  ce,  le  Roy,  qui  se  trouvoyt  au  re¬ 
tourner  d’ung  voyaige,  n’entendant  parler  en  sa  court  que  de  la 
belle  fille,  laquelle  avoyt  refusé  mille  escuz  de  celluy-ci,  rabbroué 
celluy-là,  finablement,  qui  ne  vouloyt  estre  soubmise  par  personne 
et  rebuttoyt  tous  les  plus  beaulx  fils  qui  eussent  quitté  Dieu  de 
leur  part  de  paradiz  à  seule  fin  de  iouir  de  ce  dragon  un  seul 


Il  s’advisa  d’offrir  au  père  un  hostel, 


iour;  doneques,  le  bon  Roy,  lequel  estoyt  friand  de  tel  gibier, 
yssit  en  la  ville,  passa  aux  forges  du  pont,  entra  chez  l’orphebvre, 
à  ceste  fin  d’achepter  des  ioyaulx  pour  la  dame  de  son  cueur,  mais 
item  pour  marchander  le  plus  précieux  bijou  de  la  bouticque.  Le 
Roy  ne  se  trouvoyt  point  de  goust  aux  orphebvreries,  ou  les  or- 
phebvreries  ne  se  trouvoyent  point  à  son  goust,  tant  que  le  bon¬ 
homme  fouilla  dans  une  layette  cachée  pour  monstrer  au  Roy  ung 
gros  diamant  blanc. 

—  Ma  mye,  dit-il  alors  à  la  belle  fille  pendant  que  le  père  avoyt 
le  nez  en  la  layette,  vous  n’estes  pas  faicte  pour  vendre  des  pier¬ 
reries,  mais  pour  en  recepvoir;  et  si,  de  toutes  ces  bagues,  vous 
me  donnez  le  choix,  i’en  sçays  une  dont  icy  l’on  est  affolé,  laquelle 
m.e  plaist,  dont  à  tousiours  seray  subiect  ou  serviteur,  et  dont  le 
royaulme  de  France  ne  pourra  iamais  paver  le  prix. 


92 


LES  CONTES  DROLATIOUES 


—  Ah!  Sire,  reprint  la  belle  fille,  ie  me  marie  demain.  Mais,  si 
vous  me  baillez  le  poignard  qui  est  à  vostre  ceincture,  ie  deffen- 
dray  ma  fleur  et  vous  la  reserveray  pour  observer  l’ÉAmngile  où 
est  dict  :  «  Donnez  à  César  ce  qui  est  à  César.  » 

Tost  le  Roy  luy  bailla  la  petite  dague;  et  ceste  vaillante  rcs- 
ponse  l’enamoura  .de  la  fille  à  en  perdre  le  mangier.  11  feit  son 
partement  en  intention  de  logier  ceste  nouvelle  mye  à  la  rue  de 
l’Hirundelle,  en  ung  sien  hostel,  Voilà  mon  advocat  pressé  de  soy 


brider  qui,  au  grant  despit  de  ses  corrivaulx,  mesne  son  espousée 
au  bruit  des  clochiers,  avecques  musicques,  faict  des  Rsîins  à 
donner  des  diarrhées,  et,  le  soir,  après  les  dances,  vient  en  la 
chambre  de  son  logiz  où  debvoyt  estre  couchiée  la  belle  fille;  non 
plus  belle  fille,  mais  lutin  processif,  mais  enraigée  diablesse,  qui, 
sise  en  ung  sien  fauteuil,  n’avoyt  voulu  se  mettre  au  lict  de  l’ad- 
vocat  et  restoyt  devant  le  foyer,  chauftant  son  ire  et  son  cas.  Le 
bon  mary,  tout  estonné,  vint  ployer  les  genoilz  devant  elle  en  la 
conviant  à  la  iolye  bataille  des  premières  armes;  mais  elle  ne 
sonna  mot;  et,  quand  il  tentoyt  de  luy  lever  la  cotte  affin  seule¬ 
ment  de  veoir  ung  petit  ce  qui  si  chier  luy  coustoyt,  elle  luy  don- 
noyt  un  coup  de  main  à  luy  casser  les  os  et  se  tenoyt  muette.  Ce 


La  lille  de  rOrtheb\r-’. 


94 


LDS  CONTES  DROLATIQUES 
ieu  plaisoyt  à  mon  dict  advocat,  lequel  cuydoyt  voir  la  fin  de  ce, 
par  la  chouse  que  vous  sçavez;  et  il  iouoyt  en  bonne  fiance,  attra¬ 
pant  de  bons  coups  de  sa  sournoyse.  Mais  tant  de  huclier,  tant  de 
tortiller,  tant  de  l’assaillir,  il  deffit  ores  une  manche,  ores  deschira 
la  iupe,  et  coula  sa  main  au  but  mignon  de  fischerie,  forfaict  dont 
la  belle  fille  gronda,  se  dressant  en  pieds,  puis,  tirant  le  poignard 
du  Roy  : 

—  Que  voulez-vous  de  moy?  lui  dit-elle. 

—  le  veulx  tout!  fit-il. 

—  Ha!  ie  seroys  une  grant  pute  que  de  me  donner  à  contre- 
cueur.  Si  vous  avez  cuydé  trouver  ma  virginité  désarmée,  vous 
errez  fort.  Vécy  le  poignard  du  Roy,  dont  ie  vous  tue,  si  vous 
faictes  mine  de  m'approucher. 

Cela  dict,  elle  priât  ung  charbon,  en  ayant  tousiours  l’œil  au 
procureur;  puis,  escripvant  une  raye  sur  îe  planchier,  elle  ad- 
iouxta  ; 


—  Ma  mye,  vous  n’estes  pas  faicte  pour  vendre  des  pierreries. 


—  Icy  seront  les  confins  du  domaine  du  Roy.  N’y  entrez;  si  le 
passez,  ie  ne  vous  faulx. 

L'advocat,  qui  ne  pensoyt  pas  faire  l’amour  avecques  ce  poi- 


LA  MYE  DU  ROY 


95 

gnard,  restoyt  tout  desconfit,  mais  ores  qu'il  escoutoyt  ce  cruel 
arrest  dont  il  avoyt  déia  payé  les  despens,  sq  bon  mary  voyoyt, 
par  les  deschireures,  si  bel  eschantillon  de  cuisse  rebondie, 
blanche  et  fresche,  puis  si 
brillante  doubleure  de  mes- 
naige  bouchant  les  trous  de 
la  robbe,  eù  cætera,  que  la 
mort  luy  sembla  doulce,  s’il 
y  goustoyt  seulement  ung 
petit;  et  alors  se  rua  dedans 
le  domaine  du  Roy,  disant  : 

—  Peu  me  chauld  de  mou¬ 
rir  ! 

Et,  de  faict,  s’y  gecta  si 
dru,  que  la  belle  fille  tomba 
fort  mal  sur  le  lict;  mais,  ne 
perdant  pas  le  sens,  elle  se 
deifeudit  si  trétillamment, 
que  l’advocat  n’eut  aultre 
licence  que  de  touchier  le  poil  de  la  beste;  encore  y  gaigna-t-il  un 
coup  de  poignard  qui  luy  trancha  ung  bon  bout  de  lard  sur  l’eschine 
sans  le  trop  blesser  :  en  foy  de  quoy  il  ne  luy  en  cousta  point  trop 
chier  d’avoir  faict  irruption  dans  le  bien  du  Roy. 

Mais,  enyvré  de  ce  chétif  advantaige,  il  s’escria  : 

—  le  ne  sçauroys  vivre  sans  avoir  ce  tant  beau  corps  et  ces  mer¬ 
veilles  d’amour!  Doneques,  tuez-moy! 

Et,  de  rechief,  vint  assaillir  la  reserve  royale.  La  belle  fille,  qui 
avoyt  son  Roy  en  teste,  ne  feut  point  touchiée  de  ce  grant  amour, 
et  dit  griefvement  : 

—  Si  vous  menassez  cela  de  vostre  poursuite,  ce  n’est  pas  vous, 
ains  moy  que  ie  tueray... 

Et  son  resguard  estoyt  farouche  assez  pour  espouvanter  le 
paouvre  homme,  qui  s’assit  en  deplourant  ceste  male  heure,  et 
passa  la  nuict,  si  tant  ioyeulse  à  ceulx  qui  s’entr’ayment,  en  lamen¬ 
tations,  prières,  interiections  et  aultres  promesses  :  comment  elle 
seroyî  servie;  pourroyt  dissiper  tout;  mangier  dans  l’or;  de  simple 


Le  poignard  du  Roy. 


q6  les  contes  drolatiques 

damoiselle  en  feroyt  une  daine,  en  acheptant  des  seigneuries,  et 
finablement,  que,  si  elle  luy  permettoyt  de  rompre  une  lance  en 
l’honneur  de  l’amour,  il  la  quitteroyt  de  tout,  et  perdroyt  la  vie  en 
la  fasson  qu’elle  voudroyt. 

Mais  elle,  tousiours  fresche,  lui  dit  au  matin  qu’elle  luy  per¬ 
mettoyt  de  mourir,  et  que  ce  seroyt  tout  l’heur  qu’il  pouvoyt  luy 
donner. 

—  le  ne  vous  ai  point  truphé,  feit-elle.  Mesmes,  à  l'encontre 
de  mes  promesses,  ie  me  baille  au  Roy,  vous  faisant  graace  des 
passans,  lourdiers  et  charretons  dont  ie  vous  menaçoys. 

Puis,  quand  le  iour  feut  venu,  elle  se  vestit  de  ses  cottes  et 
aiustements  nuptiaulx,  attendit  patiemment  que  le  bon  mary,  dont 
elle  n’avoyt  rien  voulu,  se  destournast  du  logiz  pour  l’affaire  d’ung 
client,  et  tost  desvalla  par  la  ville,  cherchant  le  Roy.  Mais  elle 
n’aiia  point  si  loing  que  le  gect  d’une  harbaleste,  pour  ce  que  le 
dict  seigneur  Roy  avoyt  mis  en  guette  ung  sien  serviteur  qui  tor- 
tilloyt  autour  de  l’hostel;  et,  de  prime  abord,  dit  à  la  mariée,  qui 
estoyt  encore  cadenassée  ; 

—  Ne  querez-vous  point  le  Roy? 

—  Oui,  feit-elle. 

—  Eh  bien,  ie  suys  vostre  meilleur  amy,  reprint  le  fin  homme  et 


Tristesse. 


subtil  courtizan  ;  ie  vous  demande  vostre  aide  et  protection, 
comme  ie  vous  donne  meshuy  la  mienne... 

Là-dessus,  il  luy  dit  quel  homme  estoyt  le  Roy;  par  quelle 


93  LES  CONTES  DROLATIQUES 

costé  il  debvoyt  estre  prins;  qu’il  faisoyt  raige  ung  iour,  l’autre  ne 
sonnoyt  mot;  et  comme  estoyt  cecy,  et  comme  cela;  qu’elle  seroyt 
bien  appoinctéc,  bien  fournie  ;  mais  qu’elle  tinst  le  Roy  en  ser- 


—  Peu  me  chauld  de  mourir! 


vaige  :  brief,  il  cacquetta  si  bien  durant  le  chemin,  qu’il  en  fit  une 
pute  parfaicte  piéçà  qu’elle  entrast  dans  l’hostel  de  l’Hirundelle, 
où  feut  depuys  madame  d’Estampes.  Le  paouvre  mary  ploura 
comme  ung  cerf  aux  abovs,  lorsque  plus  ne  veit  sa  bonne  femme 
en  son  logiz  ;  et  devint  d’ordinaire  mélancholique.  Ses  confrères 
lui  firent  autant  de  hontes  et  mocqueries  que  saint  Jacques  eut 
d'honneurs  en  Compostelle;  mais  ce  cocquard  se  cuysoyt  et  des- 
seichoyt  dans  son  ennuy  si  tant,  que  les  aultres  finèrent  par 
vouloir  l’allégier.  Ces  chapperons  fourrez,  par  esperit  de  chic- 
quane,  descrétèrçnî  que  le  dollent  bonhomme  n’estoyt  point 
cocqu,  veu  que  sa  femme  avoyt  reffusé  la  iousterie;  et  si  le  plan¬ 
teur  de  cornes  avoyt  esté  aultre  que  le  Roy,  ils  eussent  entreprins 
la  dissolution  dudict  mariaige.  Mais  l’espoux  estoyt  affolé  de  ceste 
gouge  à  eu  mourir;  et,  par  adventure,  il  la  laissa  au  Roy,  se  fiant 


LA  iMYE  DU  ROY 


99 

qu’ung  ioiir  il  la  pourroyt  avoir  à  luy,  estimant  qu’une  nuictée 
avecques  elle  n’estoyt  point  trop  payée  par  la  honte  de  toute  une 
vie.  Il  faut  aimer,  da,  pour  ce  ;  et  il  y  ha  beaucoup  de  braguards 
qui  renifleroyent  à  ceste  grant  amour.  Mais  luy,  tousiours  pensoyt 
à  elle,  négligeant  ses  plaids,  ses  cliens,  ses  voleries  et  tout.  11 
alloyt  par  le  palais  comme  un  avare  qui  quert  ung  bien  perdu  ; 
soulcieux,  songe-creu.x;  mesmes  qu’un  iour,  il  compissa  la  robbe 
d’ung  conseiller,  cuydant  estre  iouxte  le  mur  où  les  advocats 
vuydent  leurs  causes.  Cependant,  la  belle  fille  estoyt  aymée  soir 
et  matin  par  le  Roy,  qui  ne  pouvoyt  s’en  assouvir,  pour  ce  qu  elle 
avoyt  des  manières  espécialles  et  gentes  en  amour,  se  cognois- 
sant  aussy  bien  à  allumer  le  feu  qu’à  l’estaindre.  Meshuy,  rab- 


Elle  empescha  beaucoup  de  genlilshommes  de  périr. 


brouant  le  Roy;  demain,  le  papelardant;  ianiais  la  mcsme,  et 
ayant  des  phantaisies,  plus  de  mille  :  au  demourant,  trez-bonne, 
louant  du  bec  comme  aulcune  ne  pouvoyt  faire,  rieuse  et  fertile 
en  folastreries  et  petites  cocquasseries. 

Ung  sieur  de  Bridoré  se  tua  pour  elle,  de  despit  de  ne  pouvoir 
estre  receu  à  mercy  d'amour,  encores  qu  il  offrist  sa  terre  de 
Bridoré  en  Touraine.  Mais  de  ces  bons  et  anciens  Tourangeaux 
qui  donnoyent  ung  domaine  pour  ung  coup  de  lance  gaye,  il  ne 
s’en  faict  plus.  Ceste  mort  attrista  la  belle  fille;  et,  pour  ce  que 


100 


LES  CONTES  DROLATIQUES 
son  confesseur  luy  imputa  ce  trespas  à  grief,  elle  iura,  à  part  soy, 
que,  bien  qu’elle  fust  la  mye  du  Roy,  à  l’advenir  elle  accepteroyt 
les  domaines  et  teroyt  secrettement  la  ioye,  pour  saulver  son  ame. 
Aussy  commença-t-elle  alors  ceste  grant  fortune  qui  lui  ha  valu  la 
considération  par  la  ville.  Mais  aussy,  elle  empescha  beaucoup  de 
gentilshommes  de  périr,  accordant  si  bien  son  luth,  et  trouvant  de 


I.'advoL'at  Feron. 


telles  imaginations,  que  le  Roy  ne  sçavoyt  point  qu’elle  l'aidoyt  à 
rendre  ses  subiects  plus  heureux.  De  faict,  il  l’avoyt  si  druement 
en  goust,  qu’elle  luy  auroyt  faict  croire  que  les  planchiers  d’en 
hault  estoyent  ceulx  d’en  bas,  ce  qui  luy  estoyt  plus  facile  qu’à 
aulcune  autre,  pour  ce  qu’en  son  logiz  de  l’Hirunde,  ledict  Roy 
ne  finoyt  d’estre  couchié,  tant  qu’il  ne  sçavoyt  faire  la  différence 
des  planchiers,  baguant  tousiours,  comme  s’il  eust  voulu  veoir  si 
ceste  belle  estofte  pouvoyt  s’user  ;  mais  il  n’usa  que  luy,  le  chier 
homme,  veu  qu’il  mourut  par  suite  d’amour.  Quoyque  elle  eust  le 
seing  de  ne  soy  donner  qu’à  de  beaulx  hommes,  les  plus  ancrez 


LA  MYE  DU  ROY 


lOI 


en  court,  et  que  ses  faveurs  fussent  rares  comme  miracles,  ses 
envieulx  et  corrivales  disoyent  que  pour  dix  mille  escuz  ung 
simple  gentilhomme  pouvoyt  gouster  à  la  ioye  du  Roy,  ce  qui 
estoyt  faulx  de  toute  faulseté,  veu  que,  lors  de  sa  noize  avecques 
le  dict  sire,  quand  elle  feut  par  lui  reprouchée  de  ce,  elle  luy  res- 
pondit  fièrement  : 

—  l’abomine,  ie  mauldis,  ie  trentemille  ceulx  qui  ont  mis  ceste 


Rencontre. 


bourde  en  vostre  esperit  !  le  n'en  ay  eu  aulcun  qu’il  n’ayt  des¬ 
pendu  pour  moy  plus  de  trente  mille  escuz  à  la  grille. 

Le  Roy,  tout  faschié,  ne  put  s’empescher  de  soubrire,  et  la 
guarda  encores  ung  mois  environ,  pour  faire  taire  les  médisances. 
Enfin,  la  demoiselle  de  Pisseleu  ne  se  creut  dame  et  maistresse 
que  sa  rivale  ruynée.  Ains  beaucoup  eussent  aymé  cette  ruyne,  veu 
qu’elle  feut  espousée  par  ung  ieune  seigneur  qui  feut  encores  heu¬ 
reux  avecques  elle,  tant  elle  avoyt  d’amour  et  de  feu,  à  en  revendre 
à  celles  qui  pèchent  par  trop  grant  frescheur.  le  reprends.  Un 
iour  que  la  mye  du  Roy  se  pourmenoyt  par  la  ville  dedans  sa 
lictiere,  à  ceste  fin  d’achepter  des  ferrets,  lassets,  patins,  gorge- 


J  02 


LES  CONTES  DROLATIQUES 
Tettes  et  aultres  munitions  d’amour,  et  que  tant  belle  et  bien 
attornée  estoyt  que  ung  chascun,  surtout  les  clercs,  la  voyant, 
eussent  creu  veoir  les  cieulx  ouverts,  vécy  son  bon  mary  qui  vous 
la  rencontre  prouche  la  Croix  du  Trahoir.  Elle,  qui  bouttoyt  son 
pied  mignon  hors  la  lictiere,  rentra  vitement  la  teste  comme  si  elle 
eust  veu  ung  aspic.  Elle  estoyt  bonne  femme,  car  i’en  cognoys  qui 
eussent  passé  fier  pour  affronter  le  leur,  en  grand  despect  de  sa 
seigneurie  conjugale. 

—  Et  qu’avez-vous?  luy  demanda  M.  de  Lannoy,  qui  par  reve- 
rence  l’accompagnoyt. 

—  Ce  n’est  rien,  feit-elle  tout  bas.  Mais  ce  passant  est  mon 
mary.  Le  paouvre  homme  est  bien  changé  !  ladys  il  ressembloyt  à 
ung  cinge;  mais  auiourd'huy,  ie  cuyde  qu'il  est  l’imaige  de  lob. 

Ce  desplourable  advocat  restoyt  esbahy,  sentant  son  cueur 
se  fendre  à  la  veue  de  ce  pied  mince  et  de  sa  femme  tant  aymée. 

Oyant  cela,  le  sire  de  Lannoy  luy  dit  en  vray  goguenard  de 
court  : 

—  Est-ce  raison,  parce  que  vous  estes  son  mary,  que  vous  l’em- 
peschiez  de  passer? 

A  ce  proupos,  elle  s’esclata  de  rire,  et  le  bon  mary,  au  lieu  de 
la  tuer  bravement,  ploura  en  escoutant  ce  rire  qui  luy  fendit  la 
teste,  le  cueur,  l’ame  et  tout,  si  bien  qu’il  faillit  à  tomber  sur  ung 
vieulx  bourgeoys  occupé  à  se  reschauffer  le  cas  en  voyant  la  mye 
du  Roy.  L’aspect  de  ceste  belle  fleur  qu’il  avoyt  eue  en  bouton, 
mais  qui  lors  estoyt  espanou'ie,  odorante  et  ceste  nature  blanche, 
bien  gorgiasée,  taille  de  fée,  tout  cela  rendit  l’advocat  plus  malade 
et  plus  fol  d’ycelle  que  aulcunes  paroles  pourroyent  le  dire.  Et 
besoing  est  d’avoir  esté  yvre  d’une  bien  aymée  ^  qui  se  refuse  à 
vous,  pour  parfaictement  cognoistre  la  raige  de  cet  homme. 
Encores  est-il  rare  d’estre  aussy  chauldement  enfourné  que  pour 
lors  il  estoyt.  11  iura  que  vie,  fortune,  honneur  et  tout  y  passeroyt, 
mais  que,  une  foys  au  moins,  il  seroyt  chair  à  chair  avecques  elle, 
et  feroyt  si  grand  resgal  d'amour  que  il  y  laisseroyt  peut-estre  sa 
fressure  et  ses  reins.  Il  passa  la  nuict  disant  :  «  Oh  !  oui!  ah,  ic 
i’aurâv!  Et  sacre,  et  Dieu!  ie  suis  son  mary!  Et  diable!...  »  sc 
fl'apnant  au  front  et  ne  restant  point  en  place. 


LA  MYE  DU  ROY 


io3 


il  se  forge  en  ce  monde  des  hazards  auxquels  les  gens  de  petit 
esperk  n’accordent  point  de  créance,  pour  ce  que  ces  dictes  ren¬ 
contres  semblent  supernaturelles  ;  mais  les  hommes  de  haulte 
imagination  les  tiennent  pour  vrayes,  pour  ce  que  l’on  ne  sçauroyt 
les  inventer;  par  ainsy  arriva-t-il  au  paouvre  advocat,  le  lendemain 
mesme  de  ceste  griefve  veillée,  où  il  avoyt  tant  masché  son  amour 
à  vuyde.  Ung  sien  client,  homme  de  grant  nom  et  qui  entroyt  à 
ses  heures  chez  le  Roy,  vint  de  matin  dire  à  ce  bon  mary  qu’il  luy 
falloyt  une  grosse  somme  d’argent,  sans  aulcun  délay,  comme 
douze  mille  escuz.  A  quoy  le  chat  fourré  respondit  que  douze  mille 
escuz  ne  se  rencontroyent  point  au  coing  d’une  rue  aussy  souvent 
que  ce  qu’on  y  rencontre,  et  que 
besoing  estoyt,  oultre  les  seuretez 
et  garanties  de  l’interest,  d’avoir 
ung  homme  qui  eust  chez  luy  douze 
mille  escuz  les  bras  croisés,  et  que 
de  ces  gens  peu  en  estoyt  dans 
Paris,  quoique  grant  il  feust,  et 
aultres  bourdes  que  disent  les 
hommes  de  chicquane. 

—  Vère,  monseigneur,  vous  avez 

doncques  ung  créancier  oultre  avide  et  torssionnaire?  feit-il. 

—  Oh!  oui,  respondit-il,  veu  que  c’est  la  chouse  de  la  mye  du 
Roy!  N’en  sonnez  mot;  mais,  ce  soir,  moyennant  vingt  mille 
escuz  et  ma  terre  de  Brie,  ie  lui  prendray  mesure. 

Sur  ce,  l’advocat  paslit,  et  le  courtizan  s’aperceut  qu’il  avoyt 
guasté  quelque  chouse.  Comme  il  estoyt  au  retourner  de  la  guerre 
il  ne  sçavoyt  point  que  la  belle  fille  aymée  du  Roy  eust  ung  mary. 

—  Vous  blesmissez?  fit-il. 

—  l’ay  les  fiebvres,  respondit  le  chicquanier.  Mais,  reprint-il, 
est-ce  doncques  à  elle  que  vous  donnez  contracts  et  argent  ? 

—  Oui-da  ! 

—  Et  qui  doncques  la  marchande?  est-ce  elle  aussy? 

—  Non,  dit  le  seigneur,  mais  ces  menuz  arrangemens  et  solides 
baguatelles  se  trafticquent  par  une  meschine  qui  est  bien  la  plus 
adroicte  chamberière  qui  iamais  feut!  Elle  est  plus  fine  que  mous- 


104 


LES  CONTES  DROLATIQUES 

tarde,  et  il  luy  reste  bien  quelques  suflFraiges  aux  doigts  de  ces 
nuictées  prinses  au  Roy. 

—  l'ai  un  mien  lombard,  reprint  l’advocat,  qui  pourra  vous 
accommoder;  mais  rien  ne  sera  faict,  et  desdits  douze  mille  escuz, 
vous  n  aurez  pas  tant  seulement  ung  rouge  liard,  si  ladicte  cham- 


—  Est-ce  doncques  à  elle  que  vous  donnez  contracts  et  argent? 


beriere  ne  vient  léans  ensaccher  le  prix  de  ce  cas  qui  est  si  grant 
alquémiste  !  Il  mue  le  sang  en  or,  vray  Dieu! 

—  Oh  !  ce  sera  un  bon , tour,  si  luy  faictes  signer  un  acquit, 
respartit  le  seigneur  en  riant.' 

La  meschine  vint  sans  faulte  au  rendez-vous  des  escuz  chez 
l'advocat  qui  avoyt  prié  . le  seigneur  de  la  luy  amener.  Et  faictes 
estât  que  sires  ducats  estoyent  bel  et  bien  rangez  comme  nonnes 
allant  à  vespres,  couchiez  iuz  une  table,  et  auroyent  déridé  ung 
asne  en  train  d’estre  estrillé,  tant  belles  et  luysantes  estoyent -les 
braves,  les  nobles,  les  ieunes  piles.  Le  bon  advocat  n’avoyt  point 
estably  ceste  visée  pour  les  asnes.  Aussy  la  meschinette  se  pour- 
lescha-t-elle  trez-humidement  les  badigoinces,  disant  mille  pate- 
nostres  de  cinge  auxdits  escuz.  Ce  que  voyant,  le  mary  luy  souffla 
dedans  l'aureille  ces  mots  qui  suoyent  l'or  : 

—  Cecy  est  à  vous  !  s- 


I 


11  alloyt  soulcieux  par  le  Palais. 


CO.VTES  DROLATIQL'F.S. 


I06  LES  CONTES  DROLATIQUES 

—  Ah!  dit-elle,  ie  n'ai  iamais  esté  payée  si  chier! 

—  Ma  mye,  respartit  le  chier  homme,  vous  les  aurez  sans  estrt 
grevée  de  moy... 

Et,  la  destournant,  ung  petit  : 

—  Vostre  client  ne  vous  ha  point  dict  comment  on  me  nomm 
hein?  feit-il;  non!  Ores,  apprenez  que  ie  suis  le  vray  mary  de  la 
dame  que  le  Roy  a  desbauchée  de  son  office,  et  que  vous  servez. 
Emportez-luy  ces  escuz,  et  revenez  icy;  ie  vous  compteray  les 
vostres  à  une  condition  qui  sera  de  vostre  goust. 

La  meschine  effrayée  se  raffermit,  et  feut  moult  curieuse  de 
sçavoir  à  quoy  elle  gaigneroyt  douze  mille  escuz  sans  touchier  à 
l’advocat;  aussy  ne  faillit-elle  point  à  tost  revenir. 

—  Ores  çà,  ma  mye,  lui  dit  le  mary,  vécy  douze  mille  escuz; 
mais,  avecques  douze  mille  escuz,  on  acquiert  des  domaines,  des 
hommes,  des  femmes,  et  la  conscience  de  trois  prebstres  au 
moins;  par  ainsy,  ie  cuyde  que,  pour  ces  douze  mille  escuz,  ie 
puis  vous  avoir  corps,  ame,  hypocondrilles  et  tout.  Et  i’auray 
créance  en  vous,  comme  ont  les  advocatz  :  donnant,  donnant.  Je 
veulx  que  vous  alliez  incontinent  chez  le  seigneur  qui  croit  estre 
aymé  ceste  nuict  par  ma  femme,  et  que  vous  le  tartruphiez  en  luy 
comptant  comme  quoy  le  Roy  vient  souper  chez  elle,  et  que,  pour 
ce  soir,  il  faut  qu’il  mette  ordre  à  sa  phantaisie  autrement.  Pujs, 
cela  dit,  ie  serai  au  lieu  de  ce  beau  fils  et  du  Roy 

—  Et  comment?  feit-elle. 

—  Oh  !  respondit-il,  ie  t’ai  acheptée,  toi  et  tes  engins.  Mais  tu 
n’auras  pas  resguardé  deux  foys  les  escuz  que  tu  trouveras  ung 
moyen  de  me  faire  avoir  ma  femme;  car,  en  ceste  conjoncture,  tu 
ne  pèches  nullement  !  Est-ce  pas  oeuvre  pie  de  s’employer  à  la 
saincte  coniunction  de  deux  époux  dont  les  deux  mains  seulement 
ont  été  mises  l’une  dans  l’aultre  devant  le  prebstre  ? 

—  Par  ma  ficque  !  venez,  dit-elle.  Après  souper,  les  lumières 
seront  estainctes  et  vous  pourrez  vous  assouvir  de  ma  dame, 
pourveu  que  vous  ne  sonniez  mot.  Heureusement,  à  ces  heures 
ioyeulses,  elle  crie  plus  qu’elle  ne  parle,  et  n’interroge  que  par 
gestes,  car  elle  ha  de  la  pudeur  beaucoup,  et  n’ayme  point  à  tenir 
de  vilains  proupos,  comme  font  les  dames  de  la  court... 


LA  MYE  DU  ROY 


107 


—  Oh  !  teit  l’advocat,  tiens,  prends  les  douze  mille  escuz,  et  ie 
t’en  promets  deux  loys  autant,  si  i’ay  en  fraude  le  bien  qui  m’ap¬ 
partient  en  loyauté. 

Là-dessus,  ils  convindrent  de  l’heure,  de  la  porte,  du  signal, 
de  tout;  et  la  meschine  s’en  alla,  emportant  à  dos  de  mulet,  et 
bien  accompaignée,  les  beaulx  deniers  pris  ung  à  ung  par  le  chic- 
quanous  aux  veuves,  orphelins  et  aussy  à  d’aultres,  lesquels  al- 


—  Ores  çà,  ma  mye,  vécy  douze  mille  escuz. 


loyent  tous  dans  le  petit  creuset  où  tout  se  fond,  voire  nostre  vie, 
qui  en  vient.  Voilà  nions  l’advocat  qui  s'esbarbe,  se  perfume,  met 
son  beau  linge,  se  passe  d'oignons  pour  avoir  ses  hallenées  fres- 
ches,  se  resconforte,  se  superfrise  et  faict  tout  ce  qu’ung  malotru 
du  Palais  peut  inventer  pour  se  mettre  soubz  forme  de  guallant 
seigneur.  Il  se  donne  les  airs  d’un  ieune  desgourd,  s’esguise  à 
estre  leste,  et  tasche  à  desguiser  sa  face  immunde;  mais  il  eut 
beau  faire,  il  sentoyt  tousiours  l’advocat.  Il  ne  feut  pas  si  advisé  que 
la  belle  buandière  de  Portillon,  laquelle  ung  dimanche,  se  voulant 
mettre  en  atours  pour  ung  sien  amant,  lessivoyt  son  pertuys,  et, 
glissant  le  pénultiesme  doigt  ung  petit  où  vous  savez,  elle  se  flaira  • 


,03  LUS  CONTES  DROLATIQUES 

—  Ah!  mon  mignon,  fit-elle,  tu  t'advises  de  sentir  encore!  La. 
la!  ie  vais  te  rincer  avecques  de  l'eau  bleue. 

Et  tost  et  bien,  remit  au  gué  son  crypsimen  rusticque,  ce  qui 
l’empescha  de  se  dilater.  Mais  nostre  chicquanous  se  croyoyt  le 


La  chamberière  vint  luy  ouvrir  l’huys. 


plus  beau  fils  du  monde,  encores  que  de  toutes  ses  drogues  il 
fust  la  pire.  Pour  estre  brief,  il  se  vestit  de  légier,  quoique  le 
froid  pinçast  comme  ung  collier  de  chanvre,  et  yssit  dehors,  gai- 
gnant  au  plus  vite  ladicte  rue  de  rHirundelle.  Il  y  patienta  un  bon 
tronsson  de  temps.  Mais,  au  moment  où  il  cuydoyt  avoir  esté 
prins  pour  un  sot,  lors  que  nuict  feut,  la  chamberière  vint  luy 
ouvrir  l’huys,  et  le  bon  mary  se  coula  tout  heureux  dedans  l'hostel 
du  Roy.  Geste  meschine  le  serra  pretieusement  dans  un  rcduict 
qui  se  trouvoyt  près  du  lict  où  se  couchoyt  sa  dicte  femme,  et, 
par  les  fentes,  il  la  vit  dans  toute  sa  beaulté,  veu  qu’elle  se  des- 
pouilloyt  de  ses  atours,  et  chaussoyt  au  foyer  un  habit  de  combat 
à  travers  lequel  on  apercevoyt  tout.  Ores,  cuydant  estre  seule 
avecques  sa  meschine,  elle  disoyt  les  folies  que  disent  les  femmes 
en  soy  vestant. 

—  Ne  vaulx-je  pas  bien  vingt  mille  escuz  ce  soir?  Et  cecy,  ne 
sera-ce  pas  bien  payé  par  ung  chasteau  de  Brie? 

En  disant  cela,  elle  reslevoyt  légierement  deux  avant-postes. 


LA  MVE  DU  ROY 


109 

urs  comme  bastions,  lesquels  pouvoyent  soubstenir  bien  des  as¬ 
sauts,  veu  qu'ils  avoyent  esté  furieusement  attaquez  sans  mollir. 

—  Mes  espaules  seules  valent  ung  royaulme  !  dit-elle.  le  défie  bien 
le  Roy  de  les  refaire.  Mais,  vray  Dieu,  ie  commence  à  m'ennuyer 
de  ce  mestier.  A  tousiours  besongner,  il  n'y  ha  point  de  plaisir. 

La  meschinette  soubrioyt,  et  la  belle  fille  luy  dit  : 

—  le  vouldroys  bien  te  veoir  en  ma  place... 

Et  la  chamberière  se  mit  à  rire  plus  fort  en  luy  respondant  : 

—  Taysez-vous, 
mademoiselle.  11 

est  là. 

—  Qui? 

—  "Vostre  mary. 

—  Lequel  ! 

—  Le  vray. 

—  Chut?  reprit  la 
belle  fille. 

Et  sa  chamberière 
luy  conta  l'adven- 
ture,  voulant  con¬ 
server  la  faveur  de 
sa  maistresse  et 
aussy  les  douze 
mille  escuz. 

—  Oh  bien,  il  en 
aura  pour  son  ar¬ 
gent,  ditl’advocate. 
le  vais  le  laisser  se 

morfondre  trez- 
bien.  S’il  taste  de 
moy,  ie  veux  perdre 
mon  lustre  et  devenir  aussy  laide  que  le  marmouzet  d'ung  cistre. 
Tu  te  boutteras  au  lict  en  ma  place,  et  tu  verras  à  gaigner  tes 
douze  mille  escuz.  ’V'a  luy  dire  qu’il  tire  ses  grégues  de  bon  matin, 
aflin  que  ie  ne  saiche  tes  tromperies,  et,  ung  peu  avant  le  iour,  ie 
viendrai  me  mettre  à  ses  costez. 


—  Taysez-vous,  mademoiselle.  11  est  là! 


110 


LES  CONTES  DROLATIQUES 

Le  paouvre  mary  greslottoyt,  et  les  dents  luy  claquoyent  fort. 
Aussy  la  chamberière  retourna  devers  luy,  soubz  le  prétexte  de 
quérir  un  linge,  et  luy  dit  : 

—  Entretenez-vous  chauld  dans  vostre  dezir.  Madame  faict  ce 
soir  ses  grandes  quérémonies,  et  vous  serez  bien  servi.  Mais 
faictes  raige  sans  souffler  aultrement,  car  ie  seroys  perdue. 

Finablement,  quand  le  bon  mary  t'eut  de  tout  poinct  gelé,  les 
flambeaux  furent  estaiucts,  la  meschine  cria  tout  bas  dans  les  ri 
deaux  à  la  mye  du  Roy  que  le  seigneur  estoyt  là;  puis  elle  se  mit 
au  lict,  et  la  belle  tille  sortit,  comme  si  elle  eust  été  la  chamberière. 
L’advocat  yssit  de  sa  froide  cachette,  et  se  fourra  congruenient 
entre  les  toiles,  en  pourpensant  en  luy-mesme  ; 

—  Ah!  que  c’est  bon! 

De  faict,  la  chamberière  lui  en  donna  pour  plus  de  cent  mille 
escuz.  Et  le  bonhomme  cognent  bien  la  différence  qui  est  entre 
les  profusions  des  maisons  royales  et  la  petite  despense  des  bour- 
geoyses.  La  meschine,  qui  rioyt  comme  une  pantophle,  se  tira  de 
son  roole  à  merveille,  resguallant  le  chicquanous  de  cris  passa¬ 
blement  gentils, -torsions,  saults,  sursaults  convulsifs,  comme  une 
carpe  sur  la  paille,  et  faisant  des  Ha!  ha!  qui  la  dispensoyent 
d’aultres  paroles.  Et  tant  par  elle  feut  adressé  de  requestes,  et  tant 
furent-elles  amplement  respondues  par  l’advocat,  qu’il  s’endormit 
comme  une  poche  vuyde;  mais,  paravant  de  tîner,  cet  amant,  qui 
vouloyt  conserver  le  soubvenir  de  ceste  bonne  nuictée  d’amour, 
espila  sa  femme  à  la  faveur  d'ung  soubresault,  ie  ne  sais  où,  veu 
que  ie  n’y  estoys  point,  et  tint  en  sa  main  ce  précieux  gaige  de  la 
chaulde  vertu  de  la  belle  fille.  Vers  le  matin,  quand  le  coq  chanta, 
la  belle  fille  se  glissa  près  de  son  bon  mary,  et  feignit  de  dormir. 
Puis  ia  chamberière  vint  frapper  légierement  au  front  du  bienheu¬ 
reux  en  luy  disant  à  l’oreille  : 

—  -  11  est  temps.  Fouillez  vos  chausses  et  tirez  d’icy.  Vécy  le 
jour. 

Le  bonhomme,  griefvement  marri  de  laisser  ce  sien  trésor,  vou¬ 
lut  veoir  la  source  de  son  bonheur  esvanouy. 

—  Oh!  oh!  fit-il  en  procédant  au  recolement  des  pièces,  i’ay  du 
'Olond,  et  vécy  qui  est  noir. 


LA  MYE  DU  ROY 


I  :  I 

—  Qu’avez-vous  faict?  luy  dit  la  meschine,  madame  verra  qu’elle 
ne  ha  point  son  compte. 

—  Oui,  mais  voyez  ! 

—  Mais,  fît-elle  d’un  air  de  mespris,  ne  sçavez-vous  point,  vous 
qui  sçavez  tout,  que  ce  qui  est  déplanté  meurt  et  se  descolore? 

Et,  là-dessus,  elle  le  gecta  dehors,  en  s’esclatant  de  rire 
avecques  la  bonne  gouge.  Cela  feut  cogneu.  Ce  paouvre  advocat, 
nommé  Féron,  en  mourut  de  despit,  voyant  qu'il  estoyt  le  seul 
qui  n’eust  point  sa  femme,  tandis  que  elle  qui,  de  ce,  feut  appelée 
la  belle  Féronnière,  espousa,  après  avoir  laissé  le  Roy,  un  ieune 
seigneur  comte  de  Buzançois. 

Et,  sur  ses  vieulx  iours,  elle  racontoyt  ce  bon  tour,  et  en  riant, 
veu  qu’elle  n’avoyt  iamais  pu  sentir  l’odeur  de  ce  chicquanous. 

Cecy  nous  apprend  à  ne  point  nous  attacher  plus  que  nous  ae 
debvons  à  femmes  qui  refusent  de  supporter  nostre  ioug. 


Elle  racontoyt  ce  bon  tour. 


Uf)ix\Xxtr  du  Diable 

il  y  avoyt  alors  ung  bon  vieulx  chanonie  de  Nostre-Dame  de 
Paris,  lequel  demouroyt  en  ung  beau  logiz  à  luy,  prouche  Sainct- 
Pierre  aux  Bœufs,  dans  le  Parvis.  Cettuy  chanoine  estoyt  venu 
simple  prebstre  à  Paris,  nud  comme  dague,  saut  la  guaisne.  Mais, 
veu  quhl  se  trouvoyt  estre  ung  bel  homme,  bien  guarny  de  tout, 
et  complexionne  si  plantureusement,  que,  par  adventure,  il  pou- 
voyt  taire  l’ouvraige  de  plusieurs  sans  trop  s’esbrescher,  il  s’adonna 
trez-fort  à  la  confession  des  dames  ;  baillant  aux  mélancholicques 
une  doLilce  absolution;  aux  maladifves.  une  drachme  de  son 


Sous  le  logis  de  rilirundelle. 

i5 


CONTF.S  DROLATIQUES. 


•  LES  CONTES  DROLATIQUES 

baiilme  ;  à  toutes,  une  petite  friandise.  Il  feut  si  bien  cogneu  pour 
sa  discrétion,  sa  bienfaisance  et  aultres  qualitez  ecclésiastiques, 
qu'il  eut  des  praticques  à  la  court.  Lors,  pour  ne  point  resveigler 
la  ialousie  de  l’officialité,  celle  des  marys  et  aultres,  brief,  pour 
enduire  de  saincteté  ces  bonnes  et  prouflîctables  menées,  lamares- 
challe  Desquerdes  lui  bailla  un  os  de  saint  Victor,  en  vertu  duquel 
os  tous  les  miracles  du  chanoine  se  parfaisoyent.  Et  au.x  curieux, 
il  estoyt  respondu  : 

—  Il  ha  un  os  qui  guarrit  de  tout. 

Et,  à  ce  personne  ne  trouvoyt  rien  à  redire,  pour  ce  qu’il  n’estoyt 
point  séant  de  soubçonner  les  relicques.  A  l’umbre  de  sa  soutane, 
le  bon  prebstre  eut  la  meilleure  des  renommées,  celle  d’un  homme 
vaillant  soubz  les  armes.  Aussy  vescut-il  comme  ung  roy  :  battant 
monnoye  avecques  son  goupillon,  et  transmuant  l’eaue  benoiste  en 
bon  vin.  De  plus,  il  estoyt  couchié  parmy  tous  les  et  cætera  des 
notaires  ez  testamens,  ou  dans  les  caudiciles,  que  aulcuns  ont 
escript  codicile  faulsairement,  veu  que  le  mot  est  yssu  de  caiida^ 
comme  si  disiez  la  queue  des  legs.  Finablement,  le  bon  frocquard 
eust  esté  faict  archevesque,  s’il  eust  seulement  dict  par  raillerie  ; 
«  le  vouldroy  bien  mettre  une  mitre  pour  couvrechief,  aflîn  d’avoir 
pluschauldà  la  teste.  »  Ains,  de  tous  les  bénéfices  à  luy  offerts,  il 
n’esleut  qu’un  simple  canonicat,  pour  se  réserver  les  bons  prouf- 
ficts  de  ses  confessades.  Mais,  ung  iour,  le  couraigeux  chanoine 
se  trouva  foible  des  reins,  veu  qu’il  avoyt  bien  soixante  et  huict  ans  ; 
et,  de  faict,  avoyt  usé  bien  des  confessionnaulx.  Alors  se  raniente- 
vant  toutes  ses  bonnes  œuvres,  il  creut  pouvoir  cesser  ses  travaulx 
apostolicques,  d’autant  qu’il  possédoyt  environ  cent  mille  escuz, 
gaignez  à  la  sueur  de  son  corps.  Dès  ce  iour,  il  ne  confessa  plus 
que  les  femmes  de  haut  lignaige,  et  trez-bien.  Aussy  disoyt-on  à  la 
court  que,  maulgré  les  efforts  des  meilleurs  ieunes  clercs,  il  n’y 
avoyt  encores  que  le  chanoine  de  Sainct-Pierre  aux  Bœufs  pour 
bien  blanchir  l’aame  d’une  femme  de  condition.  Puis,  enfin,  le  cha¬ 
noine  devint,  par  force  de  nature,  un  beau  nonagénaire,  bien  nei¬ 
geux  de  la  teste  ;  tremblant  des  mains,  mais  quarré  comme  une 
tour;  ayant  tant  craché  sans  tousser,  qu’il  toussoyt  lors  sans  pou¬ 
voir  cracher;  ne  se  levant  plus  de  sa  chaire,  luy  qui  s’estoyt  tant 


ii5 


L’HÉRITIER  DU  DIABLE 
levé  par  humanité;  mais  beuvant  frays,  mangeant  rude,  ne  sonnant 
mot,  et  ayant  toutes  les  apparences  d’un  vivant  chanoine  de  Nostre- 
Dame.  Veu  l’immobilité  de  ce  susdict  chanoine  ;  veu  les  relations 
de  sa  vie  maulvaise,  qui  depuis  ung  peu  de  temps,  couroyent  parmy 
le  menu  peuple  tousiours  igna¬ 
re;  veu  sa  réclusion  muette,  sa 
florissante  santé,  sa  ieune  vieil¬ 
lesse,  et  aultres  choses  longues 
à  dire,  il  y  avoyt  aulcunes  gens, 
lesquels,  pour  faire  du  merveil¬ 
leux  et  nuire  à  nostre  saincte 
religion,  s’en  alloyent  disant 
que  le  vray  chanoine  estoyt 
piéça  deffunct,  et  que  depuys 
plus  de  cinquante  ans  le  diable 
logeoyt  au  corps  du  dict  froc- 
quard.  De  faict,  il  sembloyt  à 
ses  anciennes  praticques  que  le 
diable  seul  avoyt  pu,  par  sa 
grant  chaleur,  fournir  aux  dis¬ 
tillations  herméticques  qu’elles 
se  ramentevoyent  avoir  ob¬ 
tenues,  à  leurs  soubhaits,  de  ce 
bon  confesseur,  qui  tousiours 
avoyt  le  diable  au  corps.  Mais,  comme  ce  daible  estoyt  notablement 
cuict  et  ruyné  par  elles,  et  que,  pour  une  royne  de  vingt  ans,  il 
n’auroyt  pas  bougié,  les  bons  esperits  et  ceulx  qui  ne  manquoyent 
point  de  sens,  ou  les  bourgeoys  qui  arraisonnoyent  sur  toutes 
chouses,  gens  qui  trouveroyent  des  poulx  sur  testes  chaulves, 
demandoyentpourquoy  le  diable  restoyt  soubz  forme  de  chanoine, 
alloyt  à  l’ecclise  Nostre-Dame,  aux  heures  où  vont  chanoines,  et 
s’adventuroyt  jusqu’à  gober  les  perfums  de  l’encens,  gouster  à 
l’eau  benoiste,  puis  mille  aultres  chouses  ! 

A  ces  proupos  hérélicques,  les  ungsdisoyent  que  le  diable  vou- 
loyt  sans  doubte  se  convertir,  et  les  aultres,  que  il  demouroyt  en 
fasson  de  chanoine,  pour  se  mocquer  des  trois  nepveux  et  héritiers 


Il  s'adonna  trez-fort  à  la  confession 
des  dames. 


ii6  LES  CONTES  DROLx\TIQUES 

de  ce  susdict  brave  confesseur,  et  leur  faire  attendre  iusques  au 
lour  de  leur  propre  trespas  la  succession  ample  de  cet  oncle  vers 
lequel  ils  se  desportoyent  tous  les  iours,  allant  resguarder  si  le 

bonhomme  avoyt  les  yeulx  ouverts; 
et,  de  faict,  le  trouvoyent  tousiours 
l’œil  clair,  vivant  et  aguassant  comme 
œil  de  basilic,  ce  qui  les  divertissoyt 
beaucoup,  veu  qu’ils  aymoyent  trez- 
fortleur  oncle,  en  paroles.  A  ce  su- 
biect,  une  vieille  femme  racontoyt 
que  pour  seur  le  chanoine  estoyt  le 
diable,  pour  ce  que  deux  de  ses  nep- 
veux,  le  procureur  et  le  capitaine, 
conduisant  à  la  nuict  leur  oncle,  sans 
fallot  ni  lanterne,  au  retourner  d’un 
souper  chez  le  pénitencier,  l’avoyent 
faict  par  inadvertence,  trebuchier  dans 
ung  bon  tas  de  pierres  amassées  pour 
élever  la  statue  de  sainct  Christophe. 
D’abord  le  vieillard  avoyt  faict  feu 
en  tombant,  puys  s’estoyt,  aux  cris  de 
ses  chiers  nepveux  et  aux  lueurs  des 
flambeaux  qu’ils  vindrent  quérir  chez 
elle,  retreuvé  debout,  droict  comme  une  quille  et  guay  comme 
un  esmerillon,  disant  que  le  bon  vin  du  pénitencier  luy  avoyt 
donné  le  couraige  de  soutenir  ce  choc,  et  que  ses  os  estoyent 
bien  durs  et  avoyent  eu  des  assaults  plus  rudes.  Les  bons  nepveux, 
le  cuydant  mort,  feurent  bien  estonnés,  et  virent  que  le  temps  ne 
viendroyt  pas  facilement  à  bout  de  casser  leur  oncle,  veu  qu’à  ce 
mestier  les  pierres  avoyent  tort.  Aussi  ne  l’appeloyent-ils  pas  leur 
bon  oncle  à  faulx,  veu  qu’il  estoyt  de  bonne  qualité.  Aulcunes 
meschantes  langues  disoyent  que  le  chanoine  avoyt  trouvé  tant  de 
ces  pierres  sur  son  passaige,  qu’il  restoyt  chez  luy,  pour  n’estre 
point  malade  de  la  pierre,  et  que  la  crainte  du  pire  estoyt  la  cause 
de  sa  réclusion. 

De  tous  ces  dires  et  rumeurs,  il  conste  que  le  vieulx  chanoine- 


Le  procureur  Pille-grue. 


117 


L’HÉRITIER  DU  DIABLE 
diable  ou  non,  demouroyt  en  son  logiz,  ne  vouloyt  point  trespas- 
ser,  et  avoyt  trois  héritiers  avecques  lesquels  il  vivoyt  comme 
avecques  ses  sciatiques,  maulx  de  reins  et  aultres  dépendances  de 
la  vie  humaine.  Desdicts  trois  héritiers,  un  estoyt  le  plus  maulvais 
souldard  qui  feust  yssu  d’ung  ventre  de  femme,  et  il  avoyt  deu  bien 
deschirer  l’estofFe  de  sa  mère,  en  cassant  sa  cocquille,  veu  qu’il 
estoyt  sorty  de  là  avecques  des  dents  et  du  poil.  Aussy  mangeoyt- 
il  aux  deux  temps  du  verbe,  le  présent  et  l’advenir,  ayant  des 
garses  à  luy,  dont  il  payoyt  les  escoflîons;  tenant  de  l’oncle  pour 
la  durée,  la  force  et  le  bon  usaige  de  ce  qui  est  souvent  de  ser¬ 
vice.  Dans  les  grosses  batailles,  il  taschoyt  de  donner  des  horions 
sans  en  recepvoir,  ce  qui  est  et  sera  tousioursle  seul  problesme  à 
résouldre  en  guerre;  mais  il 
ne  s’y  espargnoyt  iamais;  et, 
de  faict,  comme  il  n’avoyt 
point  d’aultre  vertu,  horsmis 
sa  bravoure,  il  feut  capitaine 
d’une  compaignie  de  grant 
lances  et  fort  aymé  du  duc  de 
Bourgongne,  lequel  s’enque- 
royt  peu  de  ce  que  faisoyeni 
alias  ses  souldards.  Cettuy 
nepveu  du  diable  avoyt  nom 
le  capitaine  Cochegrue  ;  et 
ses  créanciers,  les  lourdiers, 
bourgeoys  ou  aultres  dont  il 
crevoyt  les  posches,  l’appe- 
loyent  le  Maiicinge,  veu  qu’il 
estoyt  malicieux  autant  que 
fort  ;  mais  il  avoyt  de  plus  le 
dos  guasté  par  l’inlirmité  na¬ 
turelle  d’une  bosse,  et  ne  fal- 
loyt  point  faire  mine  de  monter 
dessus  pour  veoir  plus  loin,  car  il  vous  auroyt  navré,  sans 
conteste. 

Le  secund  avoyt  estudié  les  Coustumes,  et,  par  la  faveur  de  son 


Le  .Maucinge. 


ii3  LES  CONTES  DROLATIQUES 

oncle,  estoyt  devenu  bon  procureur  et  plaidoyt  au  Palais,  où  il 
faisoyt  les  affaires  des  dames  que  iadis  le  chanoine  avoyt  le  mieulx 
confessées.  Celluy-là  se  nommoyt  Pille-grue^  pour  le  railler  sur 
son  vray  nom,  qui  estoyt  Cochegrue,  comme  celluy  du  capitaine, 
son  frère.  Pille-grue  avoyt  ung  chétif  corps,  sembloyt  laschier  de 
l’eau  trez-froide,  estoyt  pasle  de  visaige,  ét  possédoyt  une  physio¬ 
nomie  en  manière  de  bec  de  fouyne.  Ce  néantmoins,  il  valloytbien 
ung  denier  de  plus  que  ne  valoyt  le  capitaine,  et  portoyt  à  son 
oncle  une  pinte  d’affection;  mais,  depuis  environ  deux  ans,  son 
cueur  s’estoyt  ung  peu  feslé,  et,  goutte  à  goutte,  sa  recognois- 
sance  avoyt  fuy;  de  sorte  que,  de  temps  à  aultre,  quand  l’aër 
estoyt  humide,  il  aimoyt  à  mettre  ses  pieds  dedans  les  chausses  de 
son  oncle,  et  à  presser  par  advance  le  ius  de  ceste  tant  bonne  suc¬ 
cession. 

Luy  et  son  frère  le  souldard  trouvoyent  leur  part  bien  légiere, 
veu  que,  loyaulment,  en  droict,  en  faict,  en  iustice,  en  nature  et  en 
réalité,  besoing  estoyt  de  donner  la  tierce  partie  du  tout  à  ung 
paouvre  cousin,  fils  d’une  aultre  sœur  du  chanoine,  lequel  héri¬ 
tier,  peu  aymé  du  bonhomme,  restoyt  aux  champs  où  il  estoyt  ber- 
gier  près  Nanterre.  Cettuy  gardien  de  bestes,  paysan  à  l’ordinaire, 
vint  en  ville  sur  l’advis  de»  ses  deux  cousins,  qui  le  mirent  en  la 
maison  de  leur  oncle,  dan^  l’espoir  que,  tant  par  ses  asneries, 
lourderies,  tant  par  son  deffault  d’engin,  tant  par  son  maltalent,  il 
seroyt  desplaisant  au  chanoine,  qui  le  mettroyt  à  la  porte  de  son 
testament.  Doncques,  ce  paouvre  Chiquon  comme  avoyt  nom  le 
bergier,  habitoyt,  luy  seul,  avecques  son  vieil  oncle,  depuis  ung  mois 
environ  ;  et  treuvant  plus  de  prouffict  ou  de  divertissement  à  guar- 
der  un  abbé  qu’à  veigler  sur  des  moutons,  se  feit  le  chien  du  cha¬ 
noine,  son  serviteur,  son  baston  de  vieillesse,  luy  disant  ;  «  Dieu 
vous  conserve!  »  quand  il  pettoyt;  «  Dieu  vous  saulve!  »  quand  il 
esternuoyt,  et  «  Dieu  vous  garde!  quand  il  rotoyt;  »  allant  veoir 
s’il  pleuvoyt;  où  estoyt  la  chatte,  restant  muet,  escoutant,  parlant, 
recevant  les  tousseries  du  bonhomme  par  le  nez,  l’admirant  comme 
le  plus  beau  chanoine  qui  fust  au  monde,  le  tout  de  cueur,  en 
bonne  franchise,  ne  saichant  point  qu’il  le  leschoyt  à  la  manière 
des  chiennes  qui  espoussettent  leurs  petits  :  et  l’oncle,  auquel  ne  fal- 


L’HERITIER  DU  DIABLE 


>'7 


loyt  point  apprendre  de  quel  costé  du  pain  estoyt  la  Irippe,  rebut- 
toyt  ce  paouvre  Chiquon,  le  faisoyt  virer  comme  un  dez;  tousiours 
appelant  Chiquon,  et  tousiours  disant  à  ses  aultres  nepveux  que  ce 
Chiquon  l’aidoyt  à  mourir,  tant  baslourd  qu’il  estoyt.  Là-dessus, 
oyant  cela,  Chiquon  se  demenoyt  à  bien  faire  à  son  oncle,  et 
s’esguisoyt  l’entendement  à  le  mieulx  servir;  mais,  comme  il  avoyt 
l’arrière-train  formulé  comme  une  paire  de  citrouilles,  estoyt  large 
des  épaules,  gros  des  membres,  peu  desgourd,  il  ressembloyt 
davantaige  au  sieur  Silène  qu’à  urig  légier  Zéphyrus.  Au  faict,  le 
paouvre  bergier,  homme  simple,  ne  pouvoyt  se  repestrir;  aussy 
restoy  t-il  gros  et  gras,  en  attendant  la  succession  pour  se  maigrir. 

Ung  soir,  M.  le  chanoine  discouroyt  sur  le  compte  du  diable  et 
sur  les  griefves  angoisses,  supplices,  tortures,  etc.,  que  Dieu  chauf- 
foyt  pour  les  damnés;  et  le  bon  Chiquon,  escoutant,  d’ouvrir  des 


Il  estoyt  bergier  prés  Nanterre. 


yeulx  gratis  comme  la  gueule  d’un  four,  à  ces  deviz,  sans  en  rien 
croire. 

—  Vère,  fit  le  chanoine,  n’es-tu  pas  chresticn? 

—  En-da!  oui,  respondit  Chiquon. 

—  Eh  bien,  il  y  ha  ung  paradiz  pour  les  bons  ;  ne  faut-il  point 
un  enfer  pour  les  meschans? 

—  Oui,  monsieur  le  chanoine,  mais  le  diable  n’est  point  utile... 


Une  vieille  femme  recontoyt  que  le  chanoine 
estoyt  le  Diable. 


120  LES  CONTES  DROLATIQUES 

Si  vous  aviez  léans  ung  meschant  qui  vous  mettroyt  tout  sens  des- 

sus  dessoubz,  ne  le  boutteriez-vous  point  dehors? 

Oui,  Chiquon... 

—  Ho  bien,  monsieur  mon  oncle.  Dieu  seroyt  bien  nigaud  de 
lairrer  danscettuy  monde,  qu'il  ha  si  curieusement  basty,  un  abomi¬ 
nable  diable  espécialement  occupé  à  lui  guaster tout...  Poing!  ie  ne 

recognoys  point  de  diable,  s’il 
y  ha  ung  bon  Dieu...  Fiez-vous 
là-dessus.  le  vouldroys  bien 
veoir  le  diable  !...  Ha!  ie  n’ai 
point  paour  de  ses  griphes... 

—  Ah  !  si  i’estoys  dans  ta 
fiance,  ie  n’auroys  nul  soucyde 
mes  ieunes  ans  où  ie  confessoys 
bien  dix  foys  par  chascun  iour. 

—  Confessez  encores,  monsieur  le  chanoine!...  ie  vous  affirme 
que  ce  seront  mérites  précieux  là-hault. 

—  La  la,  est-ce  vray? 

—  Oui,  monsieur  le  chanoine. 

—  Tu  ne  trembles  point,  Chiquon,  de  nier  le  diable?... 

—  le  m’en  soulcie  comme  d’une  gerbe  de  feurre  ! 

—  Il  t’adviendra  du  déplaisir  de  ceste  doctrine. 

—  Nullement!  Dieu  me  defïendra bien  du  diable,  pour  ce  que  ie 
le  crois  plus  docte  et  moins  beste  que  le  font  les  sçavans. 

Là-dessus,  les  deux  aultres  nepveux  entrèrent,  et,  recognois- 
sant  à  la  voix  du  chanoine  qu’il  ne  haïoyt  point  trop  Chiquon;  et 
que  les  doléances  qu’il  faisoyt  à  son  endroict  estoyent  de  vrayes 
cingeries  pour  desguiser  l’affection  qu’il  luy  portoyt,  se  resguar 
dèrent  bien  estonnez. 

Puis,  voyant  leur  oncle  en  train  de  rire,  ils  lui  dirent  ; 

—  Si  vous  veniez  à  tester,  à  qui  lairriez-vous  la  maison 

—  A  Chiquon. 

—  Et  les  censives  de  la  rue  Sainct-Denis  ? 

—  A  Chiquon. 

—  Et  le  fief  de  Ville-Parisis? 

—  A  Chiquon. 


CONTES  DROLATIQUES. 


122  LES  CONTES  DROLATIQUES 

—  Mais,  fit  le  capitaine  de  sa  grosse  voix,  tout  sera  doncques 
à  Chiquon  ? 

—  Non,  respondit  le  chanoine  en  soubriant,  pour  ce  que  i’auray 
beau  tester  en  bonne  forme,  mon  héritaige  sera  au  plus  fin  de  vous 
trois.  le  suis  si  près  de  l’advenir,  que  i’y  vois  lors  clairement  vos 
destins. 

Et  le  rusé  chanoine  gecta  sur  Chiquon  ung  resguard  malicieux 
comme  auroyt  peu  faire  une  linotte  coëffée  à  ung  mignon  pour 
l’attirer  en  son  clappier.  Le  feu  de  cet  œil  flambant  esclaira  le 
bergier,  qui,  dès  ce  moment,  eut  l’entendement,  les  oreilles,  tout 
desbrouillé,  et  la  cervelle  ouverte,  comme  est  une  pucelle  le  len¬ 
demain  de  ses  nopces.  Le  procureur  et  le  capitaine,  prenant  ces 
dires  pour  prophéties  d’Evangile,  tirèrent  leurs  révérences  et 
sortirent  du  logiz,  tout  chicquanez  des  visées  saugrenues  du 
chanoine. 

—  Que  penses-tu  de  Chiquon?  dit  Pille-grue  au  Maucinge. 

—  le  pense,  ie  pense,  fit  le  souldard  en  grondant,  que  ie  pense 
à  m’embusquer  dans  la  rue  de  Hierusalem,  pour  luy  mettre  la  teste 
en  bas  de  ses  pieds.  Il  la  recollera,  si  bon  luy  semble. 

—  Oh  !  oh  !  fit  le  procureur,  tu  as  une  fasson  de  blessure  qui  se 
recognoistroyt,  et  l’on  diroyt  :  «  C’est  Cochegrue.  »  Moy,  ie  son- 
geoys  à  le  convier  d’ung  disner  après  lequel  nous  iouierions  à 
nous  boutter  dans  ung  sac,  à  ceste  fin  de  veoir,  comme  chez  le 
Roy,  à  qui  marcheroyt  mieulx  ainsy  accoustré.  Puis,  l'ayant 
cousu,  nous  le  proiecterions  dans  la  Seyne,  en  le  priant  de 
nager... 

—  Cecy  veult  estre  bien  meury,  reprit  le  souldard. 

—  Oh  !  c’est  tout  meur,  feit  l’advocat.  Le  cousin  estant  au 
diable,  l’hoirie  sera  pour  lors  entre  nous  deux. 

— •  le  veulx  bien,  dit  le  batailleur.  Mais  besoing  sera  d’estie 
ensemble  comme  deux  iambes  d’ung  mesme  corps;  car,  si  tu  es 
fin  comme  soye,  ie  suis  fort  comme  acier;  et  les  dagues  valent  bien 
les  lassets!...  Oyez  ça!  mon  bon  frère... 

—  Oui  !..  fit  l'advocat,  la  cause  est  entendue;  maintenant,  sera-ce 
ie  fil  ou  le  fer?... 

—  Eh  !  ventre-de-Dieu  !  est-ce  doncques  ung  roy  que  nous  avons 


L’HERITIER  DU  DIABLE 


123 


àdefFaire?  Pour  ung  simple  lourdaud  de  bergier,  faut-il  tant  de 
paroles?...  Allons!  vingt  mille  francs  sur  l’hoirie  à  celluy  de  nous 
qui,  premier,  l’aura  descoupé!...  le  luy  dirai  de  bon  foye  : 
*  Ramasse  ta  teste.  * 

—  Et  moy  :  «  Nage,  mon  amy!...  »  s’escria  l’advocat  en  riant 
comme  la  fente  d’ung  pourpoinct. 

Puis  ils  s’en  allèrent  souper,  le  capitaine  chez  sa  gouge,  et 
l’advocat  chez  la  femme  d’un  orphebvre  de  laquelle  il  estoyt 
l’amant. 

Qui  feut  esbahy?...  Chiquon  !  Le  paouvre  bergier  entendoyt  le 
deviz  de  sa  mort,  encores  que  ses  deux  cousins  se  pourmenassent 
dans  le  parviz,  et  se  parlassent  l’ung  à  l’autre  comme  ung  chascun 
parle  à  l’ecclise  en  priant  Dieu.  Aussy  Chiquon  estoyt  fort  en 


—  Nullement!  Dieu  me  deffendra  bien  du  diable. 


poine  de  sçavoir  si  les  paroles  montoyent  ou  si  ses  aureilles 
estoyent  descendues. 

—  Entendez-vous,  monsieur  le  chanoine  ? 

—  Oui  !  fit-il,  i’entends  le  bois  qui  sue  dans  le  feu... 

—  Ho  !  ho  !  respondit  Chiquon,  si  ie  ne  crois  point  au  diable, 
ie  crois  en  sainct  Michel,  mon  ange  gardien,  et  ie  cours  là  où  il 
m’appelle... 


’34 


LES  CONTES  DROLATIQUES 

-  Va, 


,  mon, enfant!  dit 
le  chanoine,  et  prends 
guarde  de  te  mouiller  ou 
de  te  faire  trencher  la 
teste,  car  ie  crois  entendre 
ruisseler  de  l’eaue;  et  les 
truands  de  la  rue  ne  sont 
pas  tousiours  les  plus 
dangereux  truands... 

A  ces  mots,  Chiquon 
s’estomira  bien  fort,  et, 
reguardant  le  chanoine, 
luy  treuva  l’aër  bien  guay, 
l’œil  bien  vif  et  les  pieds 
bien  crochus;  mais, 
comme  il  avoyt  à  mettre 
ordre  au  trespas  qui  le 
menassoyt,il  songea  qu’il 
auroyt  tousiours  le  loisir 
d’admirer  le  chanoine  ou 
de  luy  rongner  les  ongles, 
et  il  devalla  vitement  par 
la  ville,  comme  femme 
trottant  menu  devers  son 
plaisir. 

Ses  deux  cousins, 
n’ayant  nulles  présump- 
tions  de  la  science  divi¬ 
natoire  dont  les  bergiers 
ont  maintes  bourrasques 
passaigieres,  avoyent  souventes  foys  devisé  devant  luy  de  leurs 
traisnées  secrettes,  le  comptant  pour  rien. 

Or,  ung  soir,  pour  divertir  le  chanoine,  Pille-grue  luy  avoyt 
raconté  comment  s’y  prenoyt,  en  amour,  la  femme  de  cet  orphebvre 
à  la  teste  duquel  il  aiustoyt  trez-bien  des  cornes  ciselées,  brunies, 
sculptées,  historiées  comme  salières  de  prince.  La  bonne  demoi- 


—  Que  penses-tu  de  Chiquon?  dit  Pille-grue. 


125 


L’HÉRITIER  DU  DIABLE 
selle  estoyt,  à  l’entendre,  ung  vray  moule  à  goguettes,  hardie  à  la 
rencontre;  despeschant  une  accolade  pendant  le  temps  que  son 
mary  montoyt  les  degrez,  sans  s’esbahir  de  rien;  dévorant  la 
denrée  comme  si  elle  goboyt  une  fraize;  ne  songeant  qu’à  butiner; 
tousiours  vétillant,  frétillant;  gaye  comme  une  honneste  femme  à 
qui  rien  ne  fault;  contentant  son  bon  mary  qui  la  chérissoyt  aussy 
fort  qu’il  pouvoyt  aymer  son  gosier;  et  fine  comme  ung  perfum; 
et  tant  que,  depuis  cinq  ans,  elle  affustoyt  si  bien  le  train  de  son 
raesnaige  et  le  train  de  ses  amours,  qu’elle  avoyt  renom  de  preude 
îemme,  la  confiance  de  son  mary,  les  clefs  du  logiz,  la  bourse, 
et  tout. 

—  Et  quand  doncques  iouez-vous  de  la  fluste  douce?  demanda 
le  chanoine. 

—  Tous  les  soirs.  Et  bien  souvent  ie  couche  avecques  elle. 

—  Et  comment?  fit  le  chanoine  estonné. 

—  Vécy  comme.  Il  y  ha 
dans  un  réduict  voisin  un 
grant  bahut  où  ie  me  loge. 

Quand  son  bon  mary  rentre 
de  chez  son  compère  le  dra¬ 
pier,  où  il  va  souper  tous  les 
soirs,  pour  ce  qu’il  en  faict 
souvent  la  besongne  près  de 
la  drapière,  ma  maistresse 
obiecte  ung  peu  de  maladie, 
le  laisse  coudrier  seul,  et  s’en 
vient  faire  panser  son  mal 
dans  la  chambre  au  bahut. 

Lendemain,  quand  mon  or- 
phebvre  est  à  sa  forge,  ie 
devalle;  et,  comme  la  maison 
ha  une  yssue  sur  le  pont  et 
l’aultre  en  la  rue,  ie  suis  tou¬ 
siours  venu  par  l’huys  où  le 
mary  n’est  pas,  soubz  prétexte 
de  lui  parler  de  ses  procez 


126  LES  CONTES  DROLATIQUES 

que  l’entretiens  tous  en  ioye  et  en  santé,  ne  les  lairrant  point 
lîner.  C’est  un  cocquaige  à  rentes,  veu  que  les  menus  frays  et 
loyaulx  cousts  des  procedures  luy  despensent  autant  que  che- 
vaulx  en  l'escuyrie. 

Il  m’ayme  beaucoup  comme  tout  bon  cocqu  doibt  aymer  celuy 
qui  l’aide  à  bescher,  arrouzer,  cultiver,  labourer  le  iardin  naturel 
de  Vénus,  et  il  ne  faict  rien  sans  moy. 

Ores,  ces  praticques  revindrent  en  mémoire  du  bergier,  quifeut 
illuminé  par  une  lueur  yssue  de  son  dangier,  et  conseillé  par 
l’intelligence  des  mesures  conservatoires  dont  chaque  animal 
possède  une  dose  suffisante  pour  aller  iusqu’au  bout  de  son 
peloton  de  vie.  Aussy,  Chiquon  gaigna  de  pied  chauld  la  rue  de 
la  Calandre,  où  debvoyt  estre  l’orphebvre  en  train  de  souper  avec 
sa  commère  ;  et,  après  avoir  congné  à  l’huys,  respondu  à  l’interro¬ 
gatoire  à  travers  la  petite  grille,  et  s’estre  dict  messaigier  de 
secrets  d’Estat,  il  feut  admis  au  logiz  du  drapier.  Ores,  venant 
droict  au  faict,  il  fit  lever;  de  table  le  ioyeulx  orphebvre,  le  des- 
tourna  dans  ung  coing  de  la  salle,  et,  là,  luy  dit  ; 

—  Si  ung  de  vos  voisins  vous  plantoyt  un  taillis  sur  le  front,  et 
qu’il  vous  fust  livré  pieds  et  poings  liez,  ne  le  boutteriez-vous 
point  dans  l’eaue  ? 

—  Trez-bien,  fit  l’orphebvre,  mais  si  vous  vous  gaussez  de  moy, 
ie  vous  congneray  dur. 

—  La  la  !  reprint  Chiquon,  ie  suis  de  vos  amys,  et  viens  vous 
advertir  que,  autant  de  foys  vous  avez  préconisé  la  drapière  de 
léans,  autant  l’a  esté  vostre  bonne  femme  par  l’advocat  Pille-grue; 
et,  si  vous  voulez  revenir  à  vostre  forge,  vous  y  treuverez  bon 
feu.  A  vostre  venue,  celuy  qui  balaye  gentement  ce  que  vous 
sçavez,  pour  le  tenir  propre,  se  bouttera  dedans  le  grant  bahut  aux 
hardes.  Ores,  faictes  estât  que  ie  vous  achepte  ledict  bahut,  et  que 
ie  seray  sur  le  pont  avecques  ung  charreton,  à  vostre  comman¬ 
dement. 

Ledict  orphebvre  print  son  manteau,  son  bonnet,  faulsa  com- 
paignie  à  son  compère  sans  dire  ung  mot,  et  courut  à  son  trou 
comme  ung  rat  empoisonné.  Il  arrive  et  frappe;  on  ouvre,  il  entre, 

onte  les  degrez  en  haste,  treuve  deux  couverts,  entend  fermer  la 


L’HÉRITIER  DU  DIABLE  127 

bahut,  voit  sa  femme  revenant  de  la  chambre  aux  amours,  et  lors 
il  luy  dict  : 

—  Ma  mye,  vécy  deux  couverts. 


Le  bahut. 


—  Hé  bien,  mon  mignon,  ne  sommes-nous  pas  deux? 

—  Non,  fit-il,  nous  sommes  trois. 

—  Votre  compère  vient?  fit-elle  en  reguardant  aussitost  par  les. 
degrez  avecques  une  parfaicte  innocence. 

—  Non,  ie  parle  du  compère  qui  est  dans  le  bahut. 

— •  Quel  bahut?  feit-elle.  Estes-vous  en  vostre  bons  sens?  Où 
voyez-vous  un  bahut  ?  Met-on  des  compères  dans  les  bahuts  ?  Suis- 
je  femme  à  logier  des  bahuts  pleins  de  compères?  Depuis  quand 
les  compères  logent-ils  dans  des  bahuts?  Rentrez-vous  fol,  pour 
mesler  vos  compères  et  vos  bahuts?  le  ne  vous  congnoys  de  com- 


128  LES  CONTES  DROLATIQUES 

père  que  maistre  Corneille  le  drapier,  et  de  bahut  que  celluy  où 

sont  nos  hardes. 

—  Oh  !  feit  l’orphebvre.  Ma  bonne  femme,  il  y  ha  ung  maulvais 
garson  qui  est  venu  m’advertir  que  tu  te  laissoys  chevaulcher  par 
nostre  advocat,  et  qu’il  estoyt  dans  ton  bahut. 


—  Non,  fit-il,  nous  sommes  trois. 

—  Moy!  fcic-elle,  ie  ne  sçauroys  sentir  ces  chicquaniers,  ils 

besongnent  tout  de  travers...  , 

—  La  la  !  ma  mye,  reprint  l’orphebvre,  ie  te  cognoys  pour  une 
bonne  femme,  et  ne  veulx  point  avoir  de  castille  avecques  toy 
pour  ung  meschant  bahut.  Le  donneur  d’adviz  est  ung  layetier 
auquel  ie  vais  vendre  ce  maudit  bahut  que  ie  ne  veulx  plus  iamais 
voir  léans;  et,  pour  celuy-là,  il  m’en  vendra  deux  iolys  petits,  où  il 
n'y  aura  pas  tant  seulement  la  place  d’ung  enfant  :  par  ainsy,  les 
meschanceteries  et  hâbleries  des  envieux  de  ta  vertu  seront 
cstainctes,  faulte  d’aliment. 

—  Vous  me  faictes  bien  plaisir,  dit-elle,  ie  ne  tiens  point  à  mon 


CONTES  OROLATIi,)rES, 


Nage  mon  amy  !  cria  le  bergier. 


i3o  LES  CONTES  DROLATIQUES 

bahut,  et,  par  adventure,  il  n’y  ha  rien  dedans.  Nostre  linge  est  à 
la  buanderie.  Il  sera  facile  d’emporter  dès  demain  matin  ce  bahut 
de  meschief.  Voulez-vous  souper? 

—  Nenny!  dit-il,  ie  souperai  de  meilleur  appétit  sans  ce  bahut. 

—  le  vois,  dit-elle  que  le  bahut  sortira  plus  faciiemeut  d’icy  que 
de  vostre  teste... 

—  Holà  !  hé  !  cria  l’orphebvre  à  ses  forgerons  et  apprentifs. 
Descendez. 

En  ung  clin  d’œil,  ses  gens  feurent  en  pied.  Puis,  luy,  le  maistre, 
leur  ayant  commandé  briefvement  la  manutention  diidict  bahut, 
le  meuble  aux  amours  feut  soudainement  transfreté  par  la  salle; 
mais,  en  passant,  l’advocat,  se  treuvant  les  pieds  en  l’air,  ce  dont 
il  n’avait  coustume,  tresbuchia  ung  petit. 

—  Allez,  dit  la  femme,  allez  !  c'est  le  montant  qui  bouge. 

—  Non,  ma  mye,  c’est  la  cheville. 

Et,  sans  aultre  conteste,  le  bahut  glissa  trez-gentement  le  long 
des  degrez. 

—  Holà,  le  charreton!  lit  l’orphebvre. 

Et  Chiquon  de  venir  en  sifflant  ses  mules,  et  bons  apprentifs  de 
boutter  le  bahut  processif  dessus  charrette. 

—  Hé  !  hé  !  fit  l’advocat. 

—  Maistre,  le  bahut  parle,  dit  ung  apprenti!. 

—  En  quelle  langue?  feit  l’orphebvre  en  luy  donnant  ung  bon 
coup  de  pied  entre  deux  gentillesses  qui  heureusement  n’estoyent 
point  de  verre. 

L'apprentif  alla  cheoir  sur  ung  degré,  de  sorte  qu’il  discontinua 
ses  estudes  en  langue  de  bahut.  Le  bergier,  accompaigné  du  bon 
orphebvre,  emmena  tout  le  bagaige  au  bord  de  l’eaue,  sans 
escouter  la  haulte  éloquence  du  bois  parlant;  et,  luy  ayant 
adioLixté  quelques  pierres,  l’orphebvre  le  gecta  en  la  Seyne. 

—  Nage,  mon  amy  !  cria  le  bergier  d’une  voix  suffisamment 
raillarde,  au  moment  où  le  bahut  s’humecta  en  faisant  ung  beau 
petit  plongeon  de  canard. 

Puis,  Chiquon  continua  d’aller  par  le  quay  iusques  en  la  rue  ou 
port  Sainct-Landry,  près  le  cloistre  Nostre-Dame.  Là,  il  advisa 
ung  logiz,  recogneut  la  porte  et  y  frappa  rudement. 


L’HÉRITIER  DU  DIABLE  i3, 

—  Ouvrez,  dit-il,  ouvrez  de  par  le  Roy  ! 

Oyant  cela,  ung  vieil  homme,  qui  n’estoyt  aultre  que  le  fameux 
lombard  Versoris,  accourut  à  l’huys. 

—  Qu’est  cecy?  feit-il. 

—  le  suis  envoyé  par  le  prevost  pour  vous  prévenir  de  faire 
bonne  guette  ceste  nuict,  respondit  Chiquon,  comme  de  son  costé 
il  mettra  sur  pied  ses  archers.  Le  bossu  qui  vous  a  volé  est  de 


—  Maistre,  le  bahut  parle! 


retour.  Demourez  ferme  soubz  les  armes,  car  il  pourroyt  bien 
vous  délivrer  du  restant. 

Ayant  dict,  le  bon  bergier  lascha  pied  et  courut  en  la  rue  des 
Marmouzets,  à  la  maison  où  le  capitaine  Cochegrue  estoyt  à  ban¬ 
queter  avecques  la  Pasquerette,  la  plus  iolie  des  villotières,  et  la 
plus  mignonne  en  perversitez  qui  fust  alors,  au  dire  de  toutes  les 
tilles  de  ioye.  Le  resguard  d’icelle  estoyt  vif,  perçant  comme  ung 
coup  de  poignard.  Son  allure  estoyt  si  chatouilleuse  à  la  veue, 
qu’elle  eust  mis  les  paradiz  en  rut.  Enfin  elle  estoyt  hardie  comme 
une  femme  qui  n’ha  plus  d'autre  vertu  que  l'insolence.  Le  paouvre 
Chiquon  estoyt  bien  empesché,  en  allant  au  quartier  des  Marmou¬ 
zets.  11  avoyt  grant  paour  de  ne  point  descouvrir  le  logiz  de  la 
Pasquerette,  ou  de  trouver  les  deux  pigeons  couchiez;  mais  ung 


i32 


LES  CONTES  DROLATIQUES 
bon  ange  accominodoyt  espécialement  les  chouses  à  sa  guyse. 
Vécy  comme.  En  entrant  dans  la  rue  des  Marmoiizets,  il  veit  force 
lumières  aux  croizées,  testes  coëftèes  de  nuict  dehors,  et  bonnes 
gouges,  villotières,  femmes  de  mesnaige,  marys,  demoiselles,  ung 
chascun  freschement  levé,  se  resguardant  comme  si  l’on  menoyt 
pendre  ung  voleur  aux  flambeaux. 

—  Hé!  qu’y  ha-t-il?  feit  le  bergier  à  ung  bourgeoys,  lequel  en 
grant  haste  estoyt  sur  sa  porte  avecques  une  pertuysanne  en  la 
main. 

—  Oh!  ce  n’est  rien,  respondit  le  bon  homme.  Nous  cuydions 
que  les  Armignacs  devalloyent  par  la  ville;  mais  c’est  le  Mau-cinge 
qui  bat  la  Pasquerette. 


-  Où  est-ce?  demanda  le  bergier. 


■=  Fasquerette,  viens  çà,  que  je  te  raccommode? 


—  Là-bas,  à  ceste  belle  maison  dont  les  piliers  ont  en  hault  des 
gueules  de  beaulx  crapauds  volans  bien  mignonnement  engravées. 
Entendez-vous  les  varlets  et  les  chamberières? 


■  L'I1KU!TIE:1  du  diable. 


En  entrant  dans  la  rue  des  Marmouzets 


LES  CONTES  DROLATIQUES 

lit,  de  faict,  ce  n'estoyent  que  cris  :  «  Au  meurtre!  au  secours! 
Holà!  venez!  »  Puis,  dans  la  maison,  pleuvoyent  les^coups;  et  le 
Mau-cinge  disoyt  de  sa  grosse  voix  :  «  A  mort  la  garse!  Tu 
chantes,  ribaulde  !  Ah!  tu  veux  des  escuz  !  en  voilà!  »  Et  la  Pas- 
querette  gémissoyt  :  «  Hein!  hein!  ie  meurs!  à  moy!  Hein! 
hein!...  »  Lors  ung  grant  coup  de  fer,  puis  la  lourde  chute  du 
légier  corps  de  la  iolie  fille  sonnèrent,  et  feurent  suyvis  d’ung 
grant  silence  ;  après  quoy,  les  lumières  s’esteignirent  :  serviteurs, 
chamberières,  convives  et  aultres  rentrèrent;  et  le  bergier,  qui 
estoyt  advenu  à  temps,  monta  les  degrez  de  compaignie  avecques 
eulx.  Mais,  en  voyant  dedans  la  salle  haulte  les  flaccons  cassez, 
les  tapisseries  coupées,  la  nappe  à  terre  avecques  les  plats,  ung 
chascun  demoura  coi. 

Le  bergier,  hardi  comme  un  homme  adonné  à  ung  seul  vouloir, 
ouvrit  bhuys  de  la  belle  chambre  où  couchioyt  la  Pasquerette,  et 
la  treuva  toute  deffaicte,  les  cheveulx  espars,  la  gorge  de  travers, 
gisant  sur  son  tapis  ensanglanté;  puis  le  Mau-cinge,  esbahy,  qui 
avoyt  le  verbe  bien  bas,  ne  saichant  plus  sur  quelle  note  chanter 
le  reste  de  son  antienne  : 

—  Allons!  ma  petite  Pasquerette,  ne  fais  point  la  morte?  Viens 
çà,  que  ie  te  raccommode?  Ah  !  sournoyse,  deffuncte  ou  vivante, 
tu  es  si  iolie  dans  le  sang,  que  ie  vais  t’accoller! 

Ayant  dict,  le  rusé  souldard  la  print  et  la  gecta  sur  le  lict; 
mais  elle  y  tomba  tout  d’une  pièce  et  roide  comme  le  corps 
d’ung  pendu.  Ce  que  voyant  le  compaignon  creut  qu’il  debvoyt 
tirer  sa  bosse  du  ieu  ;  cependant,  le  malicieux,  avant  de  lever  le 
pied,  dit  : 

—  Paouvre  Pasquerette!  Comment  ay-je  pu  meurdrir  une  si 
bonne  fille  que  i’aimoys  tant!  Mais  oui,  ie  l’ay  tuée,  *et  la  chouse 
est  claire  ;  car,  de  son  vivant,  iamais  son  ioly  tettin  ne  se  fust 
laissé  cheoir  comme  il  est!  Vrai-Dieu!  l’on  diroyt  un  escu  au  fond 
d’ung  bissac. 

Sur  ce,  la  Pasquerette  ouvrit  l’œil  et  inclina  légierement  la  teste 
pour  veoir  à  sa  chair,  qui  estoyt  blanche  et  ferme  ;  lors,  elle  revint 
à  la  vie  par  un  grand  soufflet  qu’elle  bailla  sur  la  ioue  du  capi¬ 
taine. 


L'IIKlUTIER  DU  DIABLE  i35 

—  Voilà  pour  médire  des  morts,  fît-elle  en  soubriant. 

—  Et  pourquoy  doncques  vous  tuoyt-il,  ma  cousine?  demanda 
le  bergier. 

—  Pourquoy?  demain,  les  sergens  viennent  tout  saisir  léans,  et 
luy  qui  n’ha  pas  plus  de  monnoye  que  de  vertus  me  reprouchoyt 
de  vouloir  faire  plaisir  à  ung  ioly  seigneur,  lequel  me  doibt  saul- 
ver  de  la  main  de  iustice. 

—  Pasquerette,  ie  te  rompray  les  os! 

—  La,  la!  dit  Chiquon,  que  pour  lors  le  Mau-cinge  recogneut, 
n’est-ce  que  cela?  Oh  bien,  mon  bon  amy,  ie  vous  apporte  de  no¬ 
tables  sommes! 

—  Et  d’où?  demanda  le  capi¬ 
taine  esbabi. 

—  Venez  icy,  que  ie  vous  parle 
en  l’aureille.  Si  quelques  trente 
mille  escuz  se  pourmenoyent  nuic- 
t animent  à  l’umbre  d'ung  poirier, 
ne  vous  baisseriez-vous  point 
pour  les  serrer,  aflîn  qu’ils  ne  se 
guastassent  pas? 

—  Chiquon,  ie  te  tue  comme 
ung  chien,  si  tu  te  railles  de  moy, 
ou  ie  te  bayse  là  où  tu  vouldras,  si  tu  me  mets  en  face  de  trente 
mille  escuz,  quand  mesmes  besoing  seroyt  de  tuer  trois bourgeoys 
au  coin  d’un  quay. 

—  Vous  ne  tuerez  seulement  pas  ung  bonnet.  Vécy  le  faict.  l’ai 
pour  amye,  en  toute  loyaulté,  la  servante  du  lombard  qui  est  en 
la  Citté,  prouche  le  logiz  de  nostre  bon  oncle.  Ores,  ie  viens  de 
sçavoir,  de  science  certaine,  que  ce  chier  homme  est  party  ce  ma¬ 
tin  aux  champs,  après  avoir  enfouy  soubz  ung  poirier  de  son 
iardin  ung  bon  boisseau  d’or,  cuydant  n’estre  veu  que  des  anges. 
Mais  la  fille,  qui  avoyt,  par  adventure,  ung  grant  mal  de  dents  et 
prenoyt  l’aër  à  sa  lucarne,  ha  espié  le  vieulx  torssonnier  sans  le 
vouloir,  et  ha  iasé  avecques  moy  par  mignardise.  Si  vous  voulez 
iurer  de  me  faire  bonne  part,  ie  vous  presteray  mes  espaules  à 
cesce  lin  de  grimper  en  la  creste  du  mur,  et,  de  là,  vous  gecterez 


Pasquerette. 


i36  LES  CONTES  DROLATIQUES 

sur  le  poirier  qui  est  iouxtant  le  mur.  Hein!  direz-vous  que  ie  suis 

ung  balourd,  ung  bestial 

—  Nenny!  tu  es  ung  bien  loyal  cousin,  un  honneste  homme;  et, 
si  tu  as  iamais  à  mettre  ung  ennemi  à  rumbrc,  ie  suis  là,  prest  à 
tuer  mesme  ung  de  mes  amys.  pour  toy.  le  suys  non  plus  ton 
cousin,  ains  ton  Irère.  —  Holà!  ma  mye,  cria  le  Mau-cinge  à  la 


Sus!  sus  aux  iambons  ! 


Pasquerette,  redresse  les  tables;  essuye  ton  sang,  il  m’appartient, 
ie  te  le  paye  et  t’en  bailleray  du  mien,  cent  foys  autant  que  ie  t’en 
ay  prins.  Fais  tirer  du  meilleur;  raflfermis  nos  oyseaulx  efFarou- 
chiés;  rai  Liste  tes  j  Lippes;  ris,  ie  le  veulx;  veois  auxragousts  et  re¬ 
prenons  nos  prières  du  soir  où  nous  les  avons  laissées;  demain, 
ie  te  fais  plus  brave  que  la  Royne.  Vécy  mon  cousin  que  ie  veulx 
resgualler,  quand  pour  ce  besoing  seroyt  de  gecter  la  maison  par 
les  fenestres;  nous  retrouverons  tout  demain  dedans  les  caves. 
Sus!  sus  aux  iambons! 

Lors,  et  en  moins  de  temps  qu’ung  presbstre  n’en  met  à  dire 
son  Dominus  vobisciim^  tout  le  pigeonnier  passa  des  larmes  au 
rire,  comme  il  avoyt  passé  du  rire  aux  larmes.  Il  n’y  ha  que  dans 
ces  maisons  emputanées  où  se  fasse  ainsy  l’amour  à  coups  de 
dague,  et  où  s’esmeuvent  des  teinpestes  ioyeulses  entre  quatre 
murs,  mais  ce  sont  chouses  que  n’entendent  point  les  dames  à 


—  Ramasse  ta  teste,  mon  amy  ! 


CONIES  DROLATIi^UES. 


i38  LES  CONTES  DROLATIQUES 

haults  collets.  Ledict  capi¬ 
taine  Cochegrue  feut  guay 
comme  ung  cent  d’escholiers 
au  desiucher  de  la  classe, 
et  feit  bien  boire  son  bon 
cousin,  lequel  avaloyt  tout 
rusticquement,  et  trencha  ie 
l’homme  yvre,  en  débagou- 
lant  mille  sornettes  ;  comme 
quoy,  demain,  il  achepteroyt 
Paris;  presteroyt  cent  mille 
escuz  au  Roy  ;  pourroyt 
hanter  dans  l’or;  enhn,  dit 
tant  de  bourdes,  que  le  capi¬ 
taine,  redoutant  quelques 
fascheuxadveux, et  l’estimant 
bien  desfoncé  de  cervelle, 
l’emmena  dehors,  en  bonne 
intention,  lors  du  partaige, 
d’entamer  Chiquon,  pour 
veoir  s’il  n’avoyt  point  une 
esponge  dans  l’estomach, 
pour  ce  qu’il  venoyt  de  hu¬ 
mer  ung  grantissime  quar- 
laud  de  bon  vin  de  Suresne.  Ils  allèrent  devisant  de  mille  chouses 
théologicques  qui  s’embrouilloyent  trez-fort  et  hnèrent  par  se 
couler  d’ung  pied  muet  ius  au  mur  du  iardin  où  estoyent  les  escuz 
du  lombard.  Ledict  Cochegrue,  se  faisant  ung  planchier  des  larges 
espaules  de  Chiquon,  saulta  sur  le  poirier  en  homme  expert  ez 
assaults  des  villes;  mais  Versoris,  qui  le  guettoyt,  lui  feit  une 
entaille  à  la  nuque  et  la  réitéra  si  druement,  que,  en  trois  coups, 
le  chief  dudict  Cochegrue  tomba,  non  sans  qu’il  eust  entendu  la 
voix  claire. du  bergier  qui  luy  crioyt  ; 

—  Ramasse  ta  teste,  mon  amy! 

Là-dessus,  le  généreux  Chiquon,  en  qui  la  vertu  recevoyt  sa  ré- 
compence,  cuyda  qu’il  seroyt  saige  de  retourner  au  logiz  du  bon 


Chez  le  lombard. 


L’HÉRITIER  DU  DIABLE 


i3g 

chanoine,  dont  l’héritaige  estoyt,  par  la  graace  de  Dieu,  méthodic- 
quement  simplifié.  Doncques,  il  gaigna  la  rue  Sainct-Pierre-aux- 
Bœufs  à  grant  renfort  de  pieds,  et  bientost  dormit  comme  ung 
nouveau-né,  ne  saichant  plus  ce  que  vouloyt  dire  le  mot  cousin 
germain.  Ores,  le  lendemain,  il  se  leva,  suyvant  la  coustume  des 
bergiers,  avecques  le  soleil,  et  vint  en  la  chambre  de  son  oncle 
pour  s’enquérir  s’il  crachoyt  blanc,  s'il  toussoyt, s’il  avoyt  eu  bon 
sommeil;  mais  la  vieille  meschinarde  luy  dit  que  le  chanoine,  en¬ 
tendant  sonner  les  Matines  de  sainct  Maurice,  premier  patron  de 
Nostre-Dame,  avoyst  esté,  par  revérence,  en  la  cathédrale,  où  tout 
le  chapitre  debvoyt  desieuner  chez  l’évesque  de  Paris.  Sur  ce, 
Chiquon  respondit  : 

—  M.  le  chanoine  est-il  hors  de  sens  d’aller  se  rafreschir  ainsy, 
gaigner  des  rheumes,  amasser  froid  aux  pieds?  veut-il  crever?  le 
vais  luy  allumer  ung  grant  feu  pour  le  reconforter  à  son  retour. 

Et  le  bon  bergier  saillit  en  la  salle  où  se  tenoyt  voulentiers  le 
chanoine  ;  mais,  à  son  grant  esmoy,  le  vit  sis  en  sa  chaire. 

—  Ah!  ah!  que  dict-elle,  ceste  folle  de  Buyrette?  ie  vous 
sçavoys  bien  trop  advisé  pour  estre  à 
cette  heure  iuchié  en  votre  stalle  du 
chœur. 

Le  chanoine  ne  sonna  mot.  Le  bergier, 
qui  estoyt,  comme  tous  les  contempla¬ 
teurs,  homme  de  sens  caché,  n’ignoroyt 
point  que  parfoys  les  vieillards  ont  de 
saiges  lubies,  conversent  avecques  les 
essences  des  chouses  occultes  et  achèvent 
de  marmotter,  en  dedans  d’eulx,  des  dis¬ 
cours  aultres  que  ceulx  dont  s’agit;  en 
sorte  que,  par  révérence  et  en  grant  res¬ 
pect  des  méditations  absconses  du  cha¬ 
noine,  il  alla  se  seoir  à  distance  et  atten¬ 
dit  la  fin  de  ces  songeries,  en  vérifiant, 
sans  mot  dire,  la  longueur  des  ongles  du  bonhomme,  lesquels 
faisoyent  mine  de  trouer  les  soliers.  Puis,  considérant  attentive¬ 
ment  les  pieds  de  son  chier  oncle,  il  feut  esbahi  de  veoir  la  chair 


A  son  gran'  esmoy,  il  le  vit 
sis  en  sa  Chain;, 


140  LES  CONTES  DROLATIQUES 

de  ses  iambes  si  cramoisie,  qu’elle  rougissoyt  les  chausses  et  sem- 

bloyt  tout  en  feu  à  travers  les  mailles. 

—  Il  est  doncques  mort!  pensoyt  Chiquon. 

En  ce  moment,  l’huys  de  la  salle  s’ouvrit,  et  il  vit  encores  le 
chanoine  qui,  le  nez  gelé,  revenoyt  de  l’office. 

—  Oh!  ho!  feit  Chiquon,  mon  oncle,  estes-vous  hors  de  sens? 
faictes  doncques  attention  que  vous  ne  debvez  pas  estre  à  la  porte. 


Ung  petit  tas  de  cendres  d'où  fumoyt  une  senteur  de  soulphre. 


pour  ce  que  vous  estes  déià  siz  en  votre  chaire  au  coing  du  feu 
et  qu’il  ne  peut  pas  y  avoir  deux  chanoines  comme  vous  au 
monde  ! 

—  Ah!  Chiquon,  il  y  ha  eu  ung  temps  où  i’auroys  bien  voulu 
estre  en  deux  endroicts  à  la  foys;  mais  cela  n'est  point  du  faict  de 
l’homme;  il  seroyt  trop  heureux!  As-tu  la  berlue?  ie  suis  seul  icy! 

Lors  Chiquon,  destournant  la  teste  vers  la  chaire,  la  treuva 
vuyde,  et,  bien  surprins,  comme  debvez  ie  croire,  il  s’en  approu- 
cha  et  recogneut  sur  le  carreau  ung  petit  tas  de  cendres  d’où  fu¬ 
moyt  une  senteur  de  soulphre. 


L’HERITIER  DU  DIABLE 


141 

—  Ha!  fit-il  tout  espanté,  ie  recognoys  que  le  diable  s’est  con- 
duict  à  mon  esguard  en  guallant  homme;  ie  prieray  Dieu  pour 
luy. 

Et,  là-dessus,  il  raconta  naïfvement  au  chanoine  comment  le 
diable  s'estoyt  diverti  à  faire  de  la  providence,  et  l’avoyt  aydé  à 
se  débarrasser  loyalement  de  ses  maulvais  cousins;  ce  que  le  bon 
chanoine  admira  fort  et  conceut  trez-bien,  veu  qu’il  avoyt  beau¬ 
coup  de  bon  sens  encores,  et  souventes  foys  avoyt  observé  des 
chouses  qui  estoyent  à  l’advantaige  du  diable.  Aussy  ce  vieulx 
bonhomme  de  prebstre  disoyt-il  qu’il  se  rencontroyt  tousiours 
autant  de  bien  dans  le  mal  que  de  mal  dans  le  bien,  et,  partant, 
qu’il  falloyt  estre  assez  nonchalant  de  l’aultre  vie  :  ce  qui  estoyt 
une  griefve  hérezie,  dont  maint  concile  ha  faict  iustice. 

Voilà  comment  les  Chiquon  devinrent  riches  et  purent,  dans  ces 
temps-cy,  par  la  fortune  de  leur  ayeul,  ayder  à  bastir  le  pont 
Sainct-Michel,  où  le  diable  faict  trez-bonne  figure  sous  l’ange, 
en  mémoire  de  ceste  adventure  consignée  ez  histoires  véridicques. 


Loys  le  ÎInziesme 


Le  roy  Loys  le  unziesme  estoyt  ung  bon  compaignon,  aymant 
beaucoup  à  iocqueter;  et,  horsmis  les  intérests  de  son  estât  de 
Roy  et  ceuk  de  la  religion,  il  bancquetoyt  trez-fort  et  donnoyt 
aussy  bien  la  chasse  aux  linottes  coëfFées  qu’aux  conils  et  hault 
gibier  royal.  Aussy  les  grimaulds  qui  en  ont  faict  ung  sournois 
monstrent  bien  qu’ils  ne  l’ont  pas  cogneu,  veu  qu’il  estoyt  bon 
amy,  bon  bricolleur  et  rieur  comme  pas  ung. 

C’est  luy  qui  disoyt,  quand  il  estoyt  dans  ses  bonnes,  que  quatre 
chouses  sont  excellentes  et  opportunes  en  la  vie,  à  sçavoir  ;  hanter 
chauld,  boire  frais,  arresser  dur  et  avaler  mou.  Aulcuns  l’ont  vitu¬ 
péré 'd'avoir  margaudé  des  bourbeteuses.  Cecy  est  une  insigne 


LES  lOYEULSETEZ  DU  ROY 


1^3 

"bourde,  veu  que  ses  tilles  d’amour,  dont  une  feut  légitimée, 
estoyent  toutes  yssues  de  grant  maisons  et  firent  des  establisse- 
mens  notables.  11  ne  donnoyt  point  dans  les  cannetilles  et  profu¬ 
sions  ;  mettoyt  la  main  sur  le  solide  ;  et  de  ce  que  aulcuns  mangeurs 
de  peuple  n’ont  point  trouvé  de  miettes  chez  luy,  tous  l’ont  honny. 
Mais  les  vrays  collecteurs  de  véritez  savent  que  ledict  Roy  estoyt 
ung  bon  petit  homme  en  son  privé,  mesmes  trez-aimable  ;  et, 
avant  de  faire  couper  la  teste  à  ses  amis  ou  de  les  punir,  ce  dont 
il  n’avoyt  espargne,  besoing  estoyt  qu'ils  l’eussent  truphc  beau- 
J  coup;  tousiours  sa  vengeance  feut  iustice.  le  n’ay  veu  que  dans 
I  nostre  ami  Verville  que  ce  digne  souverain  se  soit  trompé;  mais 
une  foys  n’est  pas  coustume;  et  encores  y  a-t-il  plus  de  la  faulte  à 
Tristan,  son  compère,  qu'à  luy,  Roy.  Voici  le  faict  tel  que  le 
I  relate  ledict  Verville,  et  ie  soupçonne  qu’il  ha  voulu  rire.  le  le  rap¬ 
porte  pour  ce  que  aulcuns  ne  cognoyssent  pas  l’œuvre  exquise  de 
mon  parfaict  compatriote.  l’abrège,  et  n’en  donne  que  la  sub¬ 
stance,  les  détails  estant  plus  amples,  comme  les  savants  n’en 
ignorent  : 

«  Loys  XI  avoyt  donné  l’abbaye  de  Turpenay  (dont  est  question 
dans  Impéria)  à  ung  gentilhomme  qui,  iouissant  du  revenu,  se  fai- 
soyt  nommer  M.  de  Turpenay.  Il  advint  que  le  Roy  estant  au 
Plessis-lez-Tours,  le  vray  abbé,  qui  estoyt  moyne,  vint  se  pré¬ 
senter  au  Roy  et  luy  feit  sa  requeste,  luy  remonstrant  que  cano- 
nicquement  et  monasticquement  il  estoyt  pourveu  de  l’abbaye,  et 
que  le  gentilhomme  usurpateur  luy  faisoyt  tort  contre  toute  raison, 
et,  partant,  qu’il  invoquoyt  sa  Maiesté  pour  luy  estre  faict  droict. 
En  secouant  sa  perruque,  le  Roy  luy  promit  de  le  rendre  content. 
Ce  moyne,  importun  comme  tous  animaulx  portant  cucule,  venoyt 
souvent  aux  issues  du  repas  du  Roy,  lequel,  ennuyé  de  l’eaue 
benoiste  du  couvent,  appela  son  compère  Tristan  et  luy  dit  : 
t  Compère,  il  y  ha  »  icy  ung  Turpenay  qui  me  fasche,  ostez-le  moy 
du  monde.  »  Tristan,  prenant  ung  froc  pour  ung  moyne  ou  ung 
moyne  pour  ung  froc,  vint  à  ce  gentilhomme,  que  toute  la  cour 
nommoyt  M.  de  Turpenay;  et,  l’ayant  accosté,  fit  tant  qu’il  le 
destourna;  puis,  le  tenant,  luy  fit  comprendre  que  le  Roy  vouloyt 
qu’il  mourust.  Il  voulut  résister  en  suppliant  et  supplier  en  résis- 


144 


LES  CONTES  DROLATIQUES 

tant;  mais  il  n’y  eut  aulcun  moyen  d’estre  ouï.  Il  feut  délicatement 
estranglé  entre  la  teste  et  les  espaules,  si  qu’il  expira;  et,  trois 
heures  après,  le  compère  dit  au  Roy  qu’il  estoyt  distillé.  Il  advint 
cinq  iours  après,  qui  est  le  terme  auquel  les  aames  reviennent, 
que  le  moyne  vint  en  la  salle  où  estoyt  le  Roy,  lequel,  le  voyant, 
demoura  fort  estonné.  Tristan  estoyt  présent.  Le  Roy  l’appelle  et 


Il  luy  fit  comprendre  que  le  Roy  vquloyt  qu'il  mourust. 


luy  souffle  en  l’aureille  ;  «  Vous  n’avez  pas  faict  ce  que  ie  vous  ay 
dict.  —  Ne  vous  en  desplaise.  Sire,  ie  l’ay  faict.  Turpenay  est 
»  mort.  —  Hé!  i’entendoys  de  ce  moyne.  —  l’ai  entendu  du  gen- 
»  tilhomme  !... —  Quoy  !  c’est  doncques  faict?  —  Oui,  Sire. —  Ores, 
bien!  »  Se  tournant  vers  le  moyne  :  «  Venez  icy,  moyne.  »  Le 
moyne  s’approuche.  Le  Roy  luy  dict  :  «  Mettez-vous  à  genoilz.  » 
Le  paouvre  moyne  avoyt  paour.  Mais  le  Roy  luy  dict  :  «  Remer- 
f  ciez  Dieu  qui  ne  ha  pas  voulu  que  vous  fussiez  tué  comme  ie 
»  l’avoys  commandé.  Celuy  qui  prenoyt  vostre  bien  l’ha  esté.  Dieu 
»  vous  ha  faict  iustice  !  Allez,  priez  Dieu  pour  moy  et  ne  bougez  de 
ï  vostre  couvent.  » 

Cccy  prouve  la  bonté  de  Loys  unze.  Il  auroyt  pu  trez-bien  faire 


CONTES  DROLATIQUES, 


146  LES  CONTES  DROLATIQUES 

pendre  ce  moyne,  cause  de  l'erreur,  car,  pour  le  dict  gentilhomme, 

il  estoyt  mort  au  service  du  Roy. 

Dans  les  premiers  temps  de  son  séiour  au  Plessis-lez-Tours,  le 
dict  Loys,  ne  voulant  faire  ses  beuvettes  et  se  donner  ses  bonnes 
râtelées  en  son  chasteau,  par  révérence  de  Sa  Maiesté  (finesse  de 
Roy  que  ses  successeurs  n'ont  point  eue),  s'enamoura  d'une  dame 
nommée  Nicole  Beaupertuys,  laquelle  estoyt,  pour  vray  dire,  une 
bourgeoyse  de  la  ville,  dont  il  envoya  le  mary  dans  le  Ponent,  et 
mit  ladicte  Nicole  en  ung  logiz  prouche  le  Chardonneret,  en  l'en- 
droict  où  est  la  rue  Quincangrogne,  pour  ce  que  c'estoyt  ung  lieu 
désert,  loing  des  habitations.  Le  mari  et  la  femme  estoyent  ainsy 
à  sa  dévotion,  et  il  eut  de  la  Beaupertuys  une  fille  qui  mourut 
religieuse.  Geste  Nicole  avoyt  le  becq  affilé  comme  ung  papegay, 
se  trouvoyt  de  belle  corpulence,  guarnie  de  deux  grants,  beaulx 
et  amples  coussins  de  nature,  fermes  au  déduict,  blancs  comme  les 
ailes  d'ung  ange,  et  cogneue,  du  reste,  pour  estre  fertile  en  fassons 
péripathéticques  qui  faisoient  que  iainais,  avecques  elle,  mesme 
chouse  ne  se  rencontroyt  en  amour,  tant  elle  avoyt  estudié  les 
belles  résolutions  de  la  science,  manières  d'accommoder  les  olives 
de  Poissy,  courroyeries  des  nerfs  et  doctrines  absconses  du  bré¬ 
viaire  ;  ce  que  aymoyt  fort  le  Roy.  Elle  estoyt  gaye  comme  ung 
pinson,  tousiours  chantoyt,  rioyt,  et  iamays  ne  chagrinoyt  per¬ 
sonne,  ce  qui  est  le  propre  des  femmes  de  ceste  nature  ouverte  et 
franche,  lesquelles  ont  tousiours  une  occupation. . .  Équivocquez  !... 
Le  Roy  s'en  alloyt  souvent  avecques  de  bons  compaignons,  ses 
amis,  en  ladicte  maiso.n;  et,  pour  ne  point  estre  veu,  s’y  rendoyt  à 
la  nuict,  sans  suite.  Mais,  comme  il  estoyt  deffiant  et  craignoyt  des 
embusches,  il  donnoyt  à  Nicole  tous  les  chiens  de  son  chenil  qui 
estoyent  les  plus  hargneux,  et  gens  à  mangier  un  homme  sans 
crier  gare,  lesquels  chiens  royaux  ne  cognoissoyent  que  Nicole  et 
le  Roy.  Quant  le  sire  venoyt,  Nicole  les  laschioyt  dans  le  iardin; 
et  la  porte  du  dict  logiz  estant  suffisamment  ferrée,  bien  close,  le 
Roy  en  gardoyt  les  clefs,  et,  en  toute  sécurité,  s’adonnoyt 
avecques  les  siens  aux  plaisirs  de  mille  sortes,  ne  redoutant  nulle 
trahison,  rigolant  à  l’envy,  se  faisant  des  niches  et  montant  de 
bonnes  parties.  En  ces  nuicts-là,  le  compère  Tristan  vesgloyt  sur 


LES  lOYEULSETEZ  DU  ROY 


147 


la  campaigne,  et  ung  qui  se  seroyt  pourmené  sur  le  Mail  du  Char¬ 
donneret  auroyt  esté  ung  peu  promptement  mis  en  estât  de  donner 
aux  passans  sa  bénédiction  avecques  les  pieds,  à  moins  qu’il  n’eust 
la  passe  du  Roy,  veu  que  souvent  Loys  unze  envoyoyt  quérir  des 
garses  pour  ses  amis  ou  des  gens  pour  soy  divertir,  par  des  subti- 
litez  deues  à  Nicolle  ou  aux  convives.  Ceulx  de  Tours  estoyent  là 
pour  les  menus  plaisirs  du  Roy  qui  leur  recommandoyt  légiere- 
'  ment  le  silence  :  aussy  ne  ha-t-on  sceu  ces  passe-tems  que  luy 
mort.  La  farce  de  Baise  mon  cul  feut,  dict-on,  inventée  par  ledict 
sire.  le  la  rapporte,  bien  que  ce  ne  soyt  le  suiet  de  ce  Contt,  pour 
ce  que  elle  faict  veoir  le  naturel  comicque 
et  facétieux  du  bonhomme  Roy.  Il  y  avoyt 
à  Tours  trois  gens  avaricieux  notés.  Le 
premier  estoyt  maistre  Cornélius,  qui  est 
suffisamment  cogneu.Le  second  s’appeloyt 
Peccard,  et  vendoyt  des  doreloteries,  domi- 
noteries  et  ioyaulx  d’ecclise.  Le  troisiesmc 
avoyt  nom  Marchandeau,  et  estoyt  un 
vigneron  trez-riche.  Ces  deux  Tourangeaulx 
ont  faict  souche  d’honnestes  gens,  nonobs¬ 
tant  leurs  ladreries.  Ung  soir  que  le  Roy 
se  trouvoyt  chez  la  Beaupertuys,  en  belle 
humeur,  ayant  beu  du  meilleur,  dict  des  drosleries  et  faict  avant  les 
Vespres  sa  prière  à  l’oratoire  de  Madame,  il  dit  à  Le  Daim  son 
compère,  au  cardinal  La  Balue  et  au  vieulx  Dunois  qui  roussinoyt 
encores  : 

—  Faut  rire,  mes  amys!...  Et  ie  crois  que  ce  seroyt  bonne 
comédie  à  veoir  que  avare  devant  sacq  d’or  sans  pouvoir  y  tou- 
chier...  Holà  ! 

Oyant  ce,  ung  sien  varlet  comparut. 

—  Allez,  dit-il,  quérir  mon  threzorier,  et  qu’il  apporte  léans  six 
mille  escuz  d’or,  et  tost.  Puis  vous  irez  appréhender  au  corps, 
d’abord  mon  compère  Cornélius,  le  dorelotier  de  la  rue  du  Cygne, 
puis  le  vieulx  Marchandeau,  en  les  amenant  icy,  de  par  le  Roy. 

Puis  se  remirent  à  boire  et  à  iudicieusement  grabeler  de  ce 
que^valoyt  mieulx  d’une  femme  faisandée  ou  d’une,  qui  se 


Le  Roy  lui  dict  :  mettez-vous 
a  genoilz. 


148  LES  CONTES  DROLATIQUES 

savonne  glorieusement;  d’une  qui  est  maigre  ou  d'une  qui  est  en 
bon  poinct;  et  comme  ce  estoyt  là  la  fleur  des  sçavants,  ils  dirent 
que  la  meilleure  estoyt  celle  qu’on  avoyt  à  soy,  comme  ung  plat 
de  moules  toutes  chauldes,  au  moment  précis  où  Dieu  envoyoyt 
une  bonne  pensée  à  ycelle  communiquer.  Le  cardinal  demanda  qui 
estoyt  le  plus  précieux  pour  une  dame  :  ou  le  premier  ou  le  darre- 
nier  baiser.  A  quoy  la  Beaupertuys  respondit  que  c’estoyt  le 
darrenier,  veu  que  elle'sçavoyt  ce  qu’elle  perdoyt,  et,  au  premier, 
ne  sçavoyt  iamays  ce  qu’elle  gagnoyt.  Sur  ces  dires  et  d’aultres 
qui  ont  esté  adhirés  par  grant  malheur,  vindrent  les  six  mille  escuz 
d’or,  lesquels  valoyent  bien  trois  cent  mille  francs  d’auiourd’hui, 
tant  nous  allons  diminuant  en  toute  chouse.  Le  Roy  commanda 
que  les  escuz  fussent  mis  sur  une  table  et  bien  esclairez  ;  aussy 
brillèrent-ils  comme  les  yeulx  des  convives  qui  s’allumèrent  invou- 
lentairement;  ce  dont  ils  rirent  à  contre-cueur.  Ils  n’attendirent 
pas  long  temps  les  trois  avares,  que  le  varlet  amena  blesmes  et 
pantois,  liorsmis  Cornélius  qui  cognoissoyt  les  phantaisies  du 
Roy. 

—  Ores  çà  !  mes  amys,  leur  dit  Loys,  resguardez  les  escuz  qui 

sont  dessus  ceste  table. 

Et  les  trois  bourgeoys  les  grignot- 
tèrent  de  l’œil;  et  comptez  en-da  que 
le  diamant  de  la  Beaupertuys  reluisoyt 
moins  que  leurs  petits  yeulx  vérons. 

—  Ceci  est  à  vous,  adiouxta  le 
Roy. 

Sur  ce,  ils  ne  mirèrent  plus  les  escuz, 
mais  commencèrent  à  se  toiser  entre 
eulx,  et  les  convives  cogneurent  bien 
que  les  vieulx  cinges  sont  plus  experts 
en  grimaces  que  tous  aultres,  pour  ce 
que  les  physionomies  devinrent  pas¬ 
sablement  curieuses,  comme  celles  des 
chats  beuvant  du  laict  ou  de  Allés  chatouillées  de  mariaig-e. 

—  Da  !  lit  le  Roy,  ce  sera  tout  à  celluy  de  vous  qui  dira  trois 
foys  aux  deulx  aultres  :  «  Baise  mon  cul  !  »  en  mettant  la  main 


Nicole  Beaupertuys. 


LES  lOYEULSETEZ  DU  ROY 


149 


dans  l'or;  mais,  s'il  n'est  pas  sérieux  comme  une  mousche  qui  ha 
violé  sa  voisine,  et  s'il  vient  à  soubrire  en  disant  ceste  gogue,  il 
payera  dix  escuz  à  Madame.  Néanmoins,  il  pourra  recommencer 
trois  foys. 

—  Cè  sera  tost  gaigné  !  feit  Cornélius,  lequel,  en  sa  qualité  de 


Le  Roy  s’en  alloyt  souvent  avecques  de  bons  compaignons. 


Hollandoys  avoyt  la  bousche  aussy  souvent  close  et  sérieuse  que 
le  caz  de  Madame  estoyt  souvent  ouvert  et  ri.ant. 

Aussy  mit-il  bravement  la  main  sur  les  escuz  pour  veoir  s'ils 
estoyent  de  bonne  forge,  et  les  empoigna  gravement;  mais,  comme 
il  resguardoyt  les  aultres  pour  leur  dire  civilement  ;  «  Baisez  mon 
cul!...  »  les  deux  avares,  redoutant  sa  gravité  hollandoyse,  luy 
respondirent  :  «  A  vos  soubhaits  !  »  comme  s’il  avoyt  esîernué;  ce 
qui  fit  rire  tous  les  convives  et  Cornélius  luy-mesme. 

Lorsque  le  vigneron  voulut  prendre  les  escuz,  il  sentit  telles 
démangeaisons  dans  sesbadigoinces,  que  son  vieulx  visaige  d’escu- 
moire  lairra  passer  le  rire  par  toute  les  crevasses,  si  bien  que  vous 
eussiez  dict  une  fumée  sortant  par  les  rides  d’une  chemince,  et  ne 
put  rien  dire.  Lors  ce  feut  le  tour  du  dorelotier,  lequel  estoyt  ung 
petit  bout  d’homme  guoguenard  et  qui  avoyt  les  lèvres  serrées 
comme  le  cou  d’un  pendu.  11  se  saisit  d’une  poignée  d’escuz, 
resguarda  les  aultres,  voire  le  Roy,  et  dit  avecques  un  air  raillard  ; 

—  Baisez  mon  cul  ! 

—  Est-il  breneux?  demanda  le  vigneron.  . 


,5o  LES  CONTES  DROLATLQUES 

—  li  VOUS  sera  loysible  de  le  veoir,  respondit  gravement  le 
dorelotier. 

Là  dessus,  le  Roy  eut  paour  pour  ses  escuz,  veu  que  le  dict 
Peccard  recommença  sans  rire,  et  pour  la  troisiesme  foys  alloyt 
dire  le  mot  sacramentel,  lorsque  la  Beaupertuys  lui  feit  ung  signe 
de  consentement,  ce  qui  luy  fit  perdre  contenance,  et  sa  bousche 
se  fendit  en  esclats  comme  ung  vray  pucelaige. 


—  J’ai  pensé  a  ma  femme  qui  est  une  brosse  bien  chagrinante, 


—  Comment  as-tu  faict  demanda  Danois,  pour  tenir  ta  face  grave 
devant  six  mille  escuz? 

—  Oh  !  monseigneur,  i’ai  pensé  en  premier  à  ung  de  mes  pro- 
cez  qui  se  iuge  demain;  et,  en  second,  à  ma  femme,  qui  est  une 
brosse  bien  chagrinante. 

L’envie  de  gaigner  ceste  notable  somme  les  fit  essayer  encores 
et  le  Roy  s’amusa  pendant  environ  une  heure  des  chiabrenas  de 
ces  figures,  des  préparations,  mines,  grimaces  et  aultres  pate- 
nostres  de  cinge  qu'ils  feirent;  mais  ils  se  frottoyent  le  ventre 
d’ung  panier;  et,  pour  gens  qui  aymoyent  mieux  la  manche  que  le 
bras,  ce  feust  une  douleur  bien  cramoisie  que  d’avoir  à  compter 
chascun  cent  escuz  à  Madame. 

Quand  ils  feurent  partis,  Nicole  dit  bravement  au  Roy  : 

—  Sire,  voulez-vous  que  i’essaye,  moy? 


LES  lOYEULSETEZ  DU  ROY  ,5i 

—  Pasques-Dieu!  respartit  Loys  unze,  non!  le  vous  le  baiseray 
bien  pour  moins  d’argent. 

C’estoyt  d’ung  homme  mesnasgier,  comme  de  faict  il  feut  tous- 
iours. 


Ung  soir,  le  gros  cardinal  La  Balue  pourchassa  guallamment  de 
paroles  et  de  gestes,  un  peu  plus  que  les  canons  ne  le  permet- 


Le  Roy  eut  paour  pour  ses  escuz. 


toyent,  ceste  Beaupertuys,  qui,  heureusement  pour  elle,  estoyt 
une  line  commère  à  laquelle  ne  falloyt  pas  demander  combien  il  y 
avoyt  de  poincts  à  la  chemise  de  sa  mère. 

—  Vère,  dit-elle,  monsieur  le  cardinal,  la  chouse  que  ayme  le 
Roy  n’en  est  point  à  recepvoir  les  sainctes  huiles. 

Puis  vint  Olivier  le  Daim,  auquel  elle  ne  voulut  entendre  non 
plus,  et  aux  sornettes  de  qui  elle  dit  qu’elle  demanderoyt  au  Roy 
s’il  luy  plaisoyt  qu’elle  se  feist  la  barbe. 

Ores,  comme  le  dict  barbier  ne  la  supplia  point  de  luy  guarder  le 
secret  sur  ses  poursuites,  elle  se  doubta  que  ces  menées  estoyent 
des  ruses  practicquées  par  le  Roy,  dont  le  soupçon  avoyt  peut- 
estre  esté  resveiglé  par  ses  amys.  Doncques,  ne  pouvant  se  venger 
de  Loys  unze,  elle  voulut  au  moins  se  mocquer  desdits  seigneurs, 
les  berner  et  amuser  le  Roy  des  tours  qu’elle  alloyt  leur  iouer. 


152  LES  CONTES  DROLATIQUES 

Adoncques,  ung  soir  qu'ils  estoyent  venus  souper,  elle  eut  une 
dame  de  la  ville  qui  vouloyt  parler  au  Roy.  Geste  dame  estoyt  une 
personne  d’authorité  qui  avoyt  à  demander  la  graace  de  son 
mary,  et  que,  par  suite  de  ceste  adventure,  elle  obtint.  Nicole 
Beaupertuys  ayant  destourné  pendant  ung  moment  le  Roy  dedans 
ung  cabinet,  luy  dit  de  faire  haulser  les  coudes  à  tous  leurs  con¬ 
vives,  de  les  poulser  en  nourriture;  et  qu’il  feust  rieur,  bien  en 
train  de  iocqueter,  mais  que,  la  nappe  ostée,  il  leur  cherchast  aul- 
CLines  querelles  d’Allemand,  espluchast  leurs  dires,  les  traictast  à 
la  fourche,  et  que,  lors,  elle  le  divertiroyt  en  luy  monstrant  tout  le 
l'oing  qu’ils  auroyent  en  leurs  cornes;  enfin  que,  sur  toute  chouse, 
il  feist  amitié  à  la  dicte  dame,  et  que  ce  parust  estre  de  bonne  foy, 
comme  si  elle  avoyt  le  perfum  de  sa  faveur,  pour  ce  que  eUe  s’es- 
toyt  guallamment  prestée  à  ceste  bonne  ioyeulseté. 

—  Eh  bien,  messieurs,  dit  le  Roy  en  rentrant,  allons  nous 
mettre  à  table,  la  chasse  ha  esté  longue  et  bonne. 

Et  le  barbier,  le  cardinal,  ung  gros  évesque,  le  capitaine  de  la 
garde  escossaise  et  ung  envoyé  du  parlement,  homme  de  iustice, 
aymé  du  Roy,  suyvirent  les  deu.x  dames  dedans  la  salle  où  l’on  se 
descrottoyt  les  mandibules. 

Et  lors  ils  se  cotonnèrent  le  moule  de  leurs  pourpoincts.  Qu’est 
cela?  C’est  se  carreler  l’estomach,  faire  la  chimie  naturelle,  com¬ 
pulser  les  plats,  fester  ses  trippes,  creuser  sa  tumbe  à  coups  de 
maschoires,  louer  de  l’espée  de  Caïn,  enterrer  les  saulces,  souzte- 
nir  un  cocqu;  mais,  plus  philosophicquement,  c’est  faire  du  bran 
avecques  ses  dents.  Ores,  comprenez-vous?  De  combien  est-il  be- 
soing  de  mots  pour  vous  desfoncer  l’entendement?  Point  ne  failloyt 
le  Roy  de  faire  distiller  à  ses  hostes  ce  beau  et  bon  souper.  Il  les 
farcissoyt  de  pois  verds,  retournant  au  hoschepot,  vantant  les 
pruneaulx,  commentant  les  poissons,  disant  à  l’ung  :  «  Pourquoi 
ne  mangez-vous?  »  A  l’autre  :  «  Beuvons  à  Madame  !  »  A  tous  ; 
«  Messieurs,  goustons  les  escrevisses  !  mettons  à  mort  cettuy  flac- 
con!  'Cous  ne  cognoissez  pas  ceste  andouille?  Et  ceste  lamproye, 
hein!  ne  luy  direz-vous  rien?  Voilà,  Pasques-Dieu !  le  plus  beau 
barbeau  de  la  Loyre!  Allons,  crochetez-moi  ce  pasté!  Cecy  est 
gibier  de  ma  chasse,  cil  qui  n’en  veult  pas  me  feroyt  affront!  i 


Fcbtin  chez  Nicole  Bcaupcrtuyb. 


*  (JNTKS  I)ROLATr^)l'FS. 


20 


ii4  les  contes  drolatiques 

Puis  encores  :  «  Beuvez,  le  Roy  n’en  sçayt  rien!  Dictes  ung  mot  à 
ces  confitures,  elles  sont  de  Madame.  Esgrappez  ce  raisin,  il  est 
de  ma  vigne.  Oh!  mangeons  des  nesfles!  » 

Et,  tout  en  les  aidant  à  grossir  leur  principal  aposteume,  le  bon 
monarque  rioyt  avecques  eulx,  et  on  gaussoyt,  disputoyt,  cra- 
choyt,  mouchoyt,  rigoloyt  comme  si  le  Roy  n’y  eust  pas  esté. 
Aussy,  tant  feut  embarqué  de  victuailles,  tant  feut  succé  de  flac- 
cons  et  ruyné  de  ragousts,  que  les  trongnes  des  convives  se  car- 
dinalisèrent,  et  leurs  pourpoincts  feirent  mine  de  crever,  veu  que 
tous  estoyent  bourrés  comme  cervelas  de  Troyes,  depuis  l’enton¬ 
noir  iusques  à  la  bonde  de  leurs  panses.  Rentrez  dedans  la  salle, 
ils  tressuoyent  déia,  souffloyent  et  commençoyent  à  mauldire  leurs 
franches  lippées.  Le  Roy  fit  le  silencieux.  Ung  chascun  se  tut 
d’autant  plus  voulentiers  que  toutes  leurs  forces  estoyent  bandées 
à  faire  la  décoction  intestine  de  ces  platées  confictes  en  leur  esto- 
niach,  lesquelles  se  tassoyent  et  gargouilloyent  trez-fort.  L’ung 
disoyt  à  part  luy  :  «  l’ai  esté  desraisonnable  de  mangier  de  ceste 
saulce.  »  L’aultre  se  grondoyt  d’avoir  thezaurisé  d’ung  plat  d’an¬ 
guilles  arrangées  avecques  des  caspres.  Cettuy-là  pensoyt  en  luy- 
mesme  :  «  Oh!  oh!  l’andouille  me  cherche  chicquane.  »  Le  car¬ 
dinal,  qui  estoyt  le  plus  ventru  d’eulx  tous,  siffloyt  par  les  narines 
comme  ung  cheval  effrayé.  Ce  feut  luy  qui,  premier,  feut  con- 
trainct  de  donner  yssue  à  ung  notable  rot;  et  lors  il  eust  bien 
voulu  estre  en  Allemaigne,  où  l’on  vous  salue  à  ce  subiect;  car, 
entendant  ce  langaige  gastréiforme,  le  Roy  resguarda  le  cardinal 
en  fronssant  les  sourcils. 

—  Qu’est-ce  à  dire?  fit-il,  suis-je  doncques  ung  simple  clerc? 

Cecy  feut  entendu  avecques  terreur,  pour  ce  que  d’ordinaire  le 

Royfaisoyt  grant  estât  d’ung  rot  bien  poulsé.  Les  aultres  convives 
se  deslibérèrent  de  résouldre  aultrement  les  vapeurs  qui  gresnouil- 
loyent  déià  dans  leurs  cornues  pancréaticques.  Et  d’abord, 
ils  taschèrent  de  les  maintenir,  pendant  ung  bout  de  temps,  ez 
replis  du  mesentère.  Ce  feut  alors  que,  les  voyant  engraissez 
comme  des  maltostiers,  la  Beaupertuys  print  à  part  le  bon  sire 
et  luy  dit  : 

—  Saichiez  maintenant  que  i’ayfaict  faire  par  le  dorelotier  Pec- 


LES  lOYEULSETEZ  DU  ROY 


i55 


card  deux  grantes  poupées  semblables  à  ceste  dame  et  à  moy. 
Ores,  quand  ceulx-cy,  pressez  par  les  drogues  que  i’ay  mises  en 
leurs  goubelets,  iront  au  siège  présidial  où  nous  allons  faire  mine 


Les  trois  avares. 


de  nous  rendre,  ils  trouveront  tousiours  la  place  prinse.  Par  ainsy, 
amusez-vous  de  leurs  tortillemens. 

Ayant  dict,  la  Beaupertuys  disparut  avecques  la  dame,  pour  aller 
ployer  le  touret,  suivant  la  coustumc  des  femmes,  ce  dont  ie  vous 
diray  l’origine  ailleurs.  Puis,  après  un  honneste  laps  d’eaue,  la 
Beaupertuys  revint  seule,  en  lairrant  croire  qu’elle  avoyt  quitté  la 
dame  à  l’officine  d’alquémie  naturelle.  Là-dessus,  le  Roy,  advisant 
le  cardinal,  le  feit  lever  et  l’entretint  sérieusement  de  ses  affaires, 
en  le  tenant  par  le  gland  de  son  aumusse.  A  tout  ce  que  disoyt  le 
Roy,  La  Balue  respondoyt  :  «  Oui,  Sire,  »  pour  estre  deslivré  de 
ceste  faveur  et  tirer  ses  chausses,  veu  que  l’eaue  estoyt  dans  ses 
caves,  et  que  il  alloyt  perdre  la  clef  de  sa  porte  postérieure.  Tous 
les  convives  en  estoyent  à  ne  sçavoir  comment  arrester  le  mouve¬ 
ment  du  bran,  auquel  la  nature  a  donné,  encore  mieulx  qu'à  l’eaue, 
la  vertu  de  tendre  à  ung  certain  niveau.  Leurs  dictes  substances  se 
mollifioyent  et  couloyent  en  travaillant  comme  ces  insectes  qui 
demandent  à  yssir  de  leurs  cocquons,  faisant  raige,  tourmentant  et 
mes.'.ognoissant  la  maiesté  royalle  ;  car  rien  n’est  ignorant,  insolent 
comme  ces  mauldits  obiects,  et  sont  importuns  comme  tous  les  dé- 


i56  LES  CONTES  DROLATIQUES 

tenuz  auxquels  on  doiht  la  liberté.  Aussy  2;Iissoyent-ils  à  tous 
proupos  comme  anguilles  hors  d’ung  filet;  et  ung  chascun  avoyt 
besoing  de  grans  efforts  et  sciences  pour  ne  point  se  conchier  de¬ 
vant  le  Roy.  Loys  unze  print  beaucoup  de  plaisir  à  interroguer 
ses  hostes,  et  se  plut  beaucoup  aux  vicissitudes  de  leurs  physio¬ 
nomies,  sur  lesquelles  se  reflétoyent  les  grimaces  breneuses  de 
leurs  fressures. 

Le  conseiller  de  iustice  dit  à  Olivier  ; 

—  le  donneroys  bien  mon  office  pour  estre  au  clos  Brunéau  en¬ 
viron  ung  demi-septier  de  minutes. 

—  Oh!  il  n'y  ha  pas  dé  iouissance  qui  vaille  ung  bon  caz.  Et 
d’auiourd’hui,  ie  ne  suis  plus  estonné 
des  sempiternelles  chieures  de  mousche, 
respondit  le  barbier. 

Le  cardinal,  cuydant  que  la  dame  avoyt 
obtenu  quittance  en  la  Court  des  comptes, 
lairra  le  flocquard  de  son  cordon  aux 
mains  du  Roy  en  faisant  ung  hault- 
le-corps  comme  s’il  avoyt  oublié  de 
dire  ses  prières,  et  se  dirigea  vers  la 
porte. 

—  Qu’avez-vous,  monsieur  le  cardinal?  dit  le  Roy. 

—  Pasques-Dieu !  ce  que  i’ai.  Il  paraist  que  tout  est  de  grant 
mesure  chez  vous.  Sire  ! 

Le  cardinal  s'esvada,  lairrant  les  aultres  estonnez  de  sa  subti¬ 
lité.  Il  marcha  glorieusement  vers  la  chambre  basse  en  laschant 
ung  petit  les  cordons  de  sa  bourse  ;  mais,  quand  il  ouvrit  la  be- 
noiste  huysserie,  il  trouva  la  dame  en  fonctions  sur  la  chaire 
comme  ung  pape  en  train  d’estre  sacré.  Lors,  renguaisnant  son 
fruict  meur,  il  descendit  la  vis  pour  aller  au  iardin.  Cependant, 
aux  darrenières  marches,  l’aboyement  des  chiens  le  mit  en  grant 
paour  d’estre  mordu  à  ung  de  ses  précieux  hémisphères;  et,  ne 
saichant  où  se  deslivrer  de  ses  produicts  chimicques,  il  revint  en 
la  salle,  tout  frissonnant  comme  ung  homme  qui  ha  e-sté  à  l’aër. 
Les  aultres,  voyant  rentrer  ledict  cardinal,  cuydèrent  qu’il  avoyt 
vuydé  ses  réservoirs  naturels  et  desgraissé  ses  boyaux  ecclésias- 


—  Oh!  oh!  randouille  me 
cherche  chicane  ! 


1 


LES  lOYEULSETEZ  IJU  ROY 


■5? 


ticques,  et  le  cuydèrent  bien  heureux. 
Aussy  le  barbier  se  leva-t-il  vitement, 
comme  pour  inventorier  les  tapisseries 
et  compter  les  solives,  mais  gaigna 
avant  qui  que  ce  feust  la  porte  ;  et, 
desserrant  son  sphincter  par  advance, 
il  fredonna  ung  refrain  en  allant  au  re- 
traict.  Arrivé  là,  force  luy  feut,  comme 
à  La  Balue,  de  murmurer  des  paroles 
d’excuse  à  ceste  breneuse  éternelle, 
en  fermant  l'huys  avecques  autant  de- 
promptitude  qu’il  l’avoyt  ouvert.  Puis 
revint  avecques  son  arrière-faix  de  mo¬ 
lécules  agrégées  qui  encumbroyent  ses 
conduicts  intimes.  Ainsy  firent  pro- 
cessionnellement  les  convives  sans 
pouvoir  se  libérer  du  plus  de  leurs 
saulces,  et  se  retreuvèrent  bientost 
tous  en  présence  de  Loys  unze,  aussy 
empeschez  qu’auparavant  et  sc  res- 
guardèrent  avecques  intelligence,  en 
se  comprenant  du  cul  mieulx  qu’ils  ne 
se  comprirent  iamais  de  bousche  ;  car 
iamais  il  n’y  ha  d’équivocque  dans  les 
transactions  des  parties  naturelles,  et 
tout  y  est  rationnel,  de  facile  entende¬ 
ment,  veu  que  c’est  une  science  que 
nous  apprenons  en  naissant. 

—  le  cuyde,  dit  le  cardinal  au  barbier, 
que  ceste  dame  fiantera  iusques  à  demain 
Qu'ha  doneques  eu  la  Beaupertuys 
d’inviter  icy  une  telle  diarrhéticque  ? 

• —  Voilà  une  heure  qu’elle  travaille 
à  ce  que  ie  feroys  en  ung  poulce  de 
temps.  Que  les  fiebvres  la  prennent! 
s’escria  Olivier  Le  Daim. 


Les  Convives  du  Roy. 


158 


LES  CONTES  DROLATIQUES 
Tous  ces  courtizans,  entreprins  de  cholicques,  piétinoyent  pour 
iaire  patienter  leurs  matières  importunes,  lorsque  ladicte  dame 
reparut  en  la  salle.  Croyez  qu'ils  la  treuvèrent  belle,  gracieuse,  et 
l’auroyent  bien  baisée  là  où  leur  démangioyt  si  fort  ;  et  iamais  ne 
saluèrent  le  iour  avecques  plus  de  faveur  que  ceste  dame  libéra¬ 
trice  de  leurs  paouvres  ventres  infortunez.  La  Balue  se  leva.  Les 
aultres  cédèrent  par  honneur,  estime  et  révérence  de  l’Ecclise,  la 


L’aboiement  des  chiens  !e  mit  en  grant  paour. 


plasse  au  clergié.  Puis,  prenant  patience,  ils  continuèrent  à  faire 
des  grimaces  dont  le  Roy  rioyt  en  luy-mesme  avecques  Nicole,  qui 
l’aidayt  à  couper  la  respiration  à  ces  desvoyez.  Le  bon  capitaine 
escossois,  qui  avoyt  plus  que  tous  les  aultres  mangié  d'ung  metz 
auquel  le  cuisinier  mit  une  pouldre  de  vertu  laxative,  embrena  son 
hault-de-chausses,  en  cuydant  ne  laschier  qu’un  légier  pet.  11  s’en 
alla  honteux  dans  ung  coing,  espérant  que,  devant  le  Roy,  la 
chouse  seroyt  assez  saige  pour  ne  rien  sentir.  En  ce  moment,  le 
cardinal  revint  horrificquement  matagrabolizé,  pour  ce  qu’il  avoyt 
trouvé  ia.  Beaupertuys  sur  le  siège  épiscopal.  Ores,  dans  son 


LES  lOYEULSETEZ  DU  ROY  i5q 

tourment,  ne  saichant  si  elle  estoyt  en  la  salle,  il  revint  et  fît  ung 
Oh!  diabolicque  en  la  voyant  près  de  son  maistre. 

—  Qu'est  cecy?  demanda  le  Roy  en  resguardant  le  prebstre  à 
luy  donner  la  fiebvre. 

—  Sire,  dit  insolemment  La  Balue,  les  chouses  du  purgatoire 
sont  de  mon  ministère,  et  ie  doibs  vous  dire  qu'il  y  ha  de  la  sor¬ 
cellerie  dans  ceste  maison. 

—  Ah!  petit  prebstre,  tu  veux  plaisanter  avecques  moy!  dit  le 
Roy. 

A  ces  paroles  les  assistans  ne  sceurent  plus  distinguer  leurs 
chausses  de  la  doublure,  et  se  concilièrent  de  paour,  à  se  rompre 
la  gorge. 

—  Oh!  me  manquez-vous  de  respect?  dit  le  Roy  qui  les  feit 
blesmir.  — Holà!  Tristan,  mon  compère!  cria  Loys  unze  par  la 
fenestre  en  la  levant  soiibdain,  monte  ici  ! 

Le  grant  prevost  de  l'hostel  ne  tarda  point  à  paroistre,  et, 
comme  ces  seigneurs  estoyent  tous  gens  de  rien,  eslevez  par  la 
faveur  du  Roy,  Loys  unze,  par  un  temps  de  cholicque,  pouvoyt 
les  dissoudre  à  son  gré;  de  sorte  que,  horsmis  le  cardinal,  qui  se 
fioyt  sur  sa  soutane,  Tristan  les  trouva  tous  roides  et  pantois. 

—  Conduis  ces  messieurs  au  prétoire,  sur  le  Mail,  mon  com¬ 
père  :  ils  se  sont  embrenés  à  trop  mangier. 

—  Suis-je  pas  une  bonne  raillarde?  luy  dit  Nicole. 

—  La  farce  est  bonne,  mais  orde  en  diable!  respondit-il  en  riant. 

Ce  mot  royal  feit  cognoistre  aux  courtizans  que  le  Roy  n’avoyt 

pas  voulu  iouer  ceste  foys  avecques  leurs  testes,  ce  dont  ils  béni¬ 
rent  le  Ciel.  Ce  monarque  aymoyt  fort  ces  salauderies.  Ce  ne 
estoyt  point  d'ung  meschant  homme,  comme  le  dirent  les  convives 
en  se  mettant  à  l’aise  au  bord  du  Mail,  avecques  Tristan,  qui,  en 
bon  Françoys,  leur  tint  compaignie  et  les  escorta  chez  eulx.  Voilà 
pourquoy  depuis  uncques  ne  faillirent  les  bourgeoys  de  Tours  à 
conchier  le  Mail  du  Chardonneret,  veu  que  les  gens  de  la  court  y 
avoyent  esté. 

le  ne  quitteray  point  les  chausses  de  ce  grant  Roy  sans  mettre 
par  escript  la  bonne  coyonnerie  qu’il  feit  à  la  Godegrand,  laquelle 
estoyt  une  vieille  fille,  en  grant  despit  de  ne  point  avoir  trouvé  de 


i6o  LES  CONTES  DROLATIQUES 

couvercle  à  son  pot  durant  les  quarante  années  qu'elle  avoyt  vivoté, 
enraigeant  dans  sa  peau  tannée  d’estre  tousiours  vierge  comme 
ung  mulet.  Ladicte  tille  avoyt  son  logiz  de  l’aultre  costé  de  la  mai¬ 
son  qui  appartenoyt  à  la  Beaupertuys,  en  l’endroict  où  est  la  rue 
de  Hiérusalem,  si  bien  qu'en  se  iuchant  à  ung  balcon  iouxtant  le 
mur,  il  estoyt  amplement  facile  de  veoir  ce  qu’elle  laisoyt  et  de 
ouïr  ce  qu’elle  disoyt  en  une  salle  basse  où  elle  demouroyt;  et. 


—  Holà!  Tristan,  mon  compère! 
cria  Loys  unze 


souventes  foys,  le  Roy  prenoyt  de  bons  divertissemens  de  ceste 
vieille  tille,  qui  ne  sçavoyt  point  estre  autant  soubz  la  coulevrine 
dudict  seigneur.  Doncques,  un  iour  de  marché  franc,  il  advint  que 
le  Roy  feit  pendre  un  ieune  bourgeoys  de  Tours,  lequel  avoyt 
violé  une  dame  noble,  ung  peu  aagée,  cuydant  que  c’estoyt  une 
ieune  tille.  A  ce,  il  n’y  avoyt  point  de  mal,  et  c’eust  esté  chouse 
méritoire  pour  ladicte  dame  d’avoir  esté  prinse  pour  vierge; 
mais,  en  recognoyssant  s’estre  desceu,  il  l’avoyt  abominée  de  mille 
iniures;  et,  la  soupçonnant  de  ruse,  s’estoyt  advisé  de  luy  voler 
ung  beau  goubelet  d’argent  vermeil,  en  loyer  du  prest  qu’il  venoyt 
de  luy  faire.  Ce  susdict  ieune  homme  estoyt  à  tous  crins,  et  si  beau, 
que  toute  la  ville  le  voulut  veoir  pendre,  par  manière  de  regret,  et 


CONTES  DROLATIQUES. 


2  LES  CONTES  DROLATIQUES 

aussy  par  curiosité.  Comptez  qu'il  y  avoyt  à  la  pendaison  plus  de 
bonnets  que  de  chapeaulx.  De  faict,  ledict  ieune  homme  brandilla 
trez-bien;  et,  suivant  l’us  et  coustume  des  pendus  de  ce  temps, 
mourut  en  guallant,  la  lance  en  arrest,  ce  dont  il  feut  grand  bruict 
dans  la  ville.  Beaucoup  de  dames  dirent,  à  ce  subiect,  que  c’estoyt 
ung  meurtre  de  ne  pas  avoir  conservé  une  si  belle  ame  de  braguette. 

—  Que  diriez-vous,  si  nous  mettions  le  beau  pendu  dedans  le 
lict  de  la  Godegrand?  demanda  la  Beaupertuys  au  Roy. 

—  Nous  l’espouvanterons,  respondit  Loys  unze. 

—  Nenny,  Sire!  Soyez  ferme  qu’elle  accueillera  bien  ung  homme 
mort,  tant  elle  ha  grant  amour  d’ung  vivant.  Hier,  ie  l’ay  veue  fai¬ 
sant  des  folies  à  ung  bonnet  de  ieune  homme  qu’elle  avoyt  mis  sur 
le  haut  d’une  chaire,  et  vous  auriez  bien  ry  de  ses  paroles  et  mome- 
ries. 

Ores,  pendant  que  la  vierge  de  quarante  ans  feut  aux  Vespres, 
le  Roy  envoya  despendre  le  ieune  bourgeoys  qui  venoyt  d’achever 
la  darrenière  scène  de  sa  farce  tragicque,  et,  l’ayant  vestu  d’une 
chemise  blanche,  deux  estaffiers  montèrent  par-dessus  les  murs  du 
iardinet  de  la  Godegrand,  et  couchièrent  ledict  pendu  dans  le  lict, 
du  costé  de  la  ruelle.  Puis,  cela  faict,  s’en  allèrent,  et  le  Roy 
resta  dans  la  salle  au  balcon,  louant  avecques  la  Beaupertuys  en 
attendant  l’heure  du  couchier  de  la  vieille  fille.  La  Godegrand 
revint  bientost,  ta  ta,  belle,  belle,  comme  disent  les  Tourangeaulx, 
de  l’ecclise  de  Sainct-Martin,  dont  elle  n’estoyt  point  esloignée, 
veu  que  la  rue  de  Hiérusalem  touche  les  murs  du  cloistre.  Elle 
entre  chez  elle,  se  descharge  de  son  aumosnière,  chappelet,  rosaire 
et  aultres  magazins  que  portent  les  vieilles  filles  ;  puis  descouvre 
le  feu,  le  souffle,  se  chauffe,  se  boutte  en  sa  chaire,  caresse  sou 
chat  à  deffault  d’aultre  chouse;  puis  va  au  garde-mangier,  soupe 
en  sospirant  et  sospire  en  soupant,  avale  toute  seule,  en  resguar- 
dant  ses  tapisseries;  et,  après  avoir  beu,  feit  un  gros  pet  que  le 
Roy  entendit. 

—  Hein!  si  le  pendu  lui  disoyt  :  <■  Dieu  vous  bénisse!  a 

Sur  ce  proupos  de  la  Beaupertuys,  tous  deux  s’esclatèrent  d’ung 
rire  muet.  Et,  trez-attentif,  le  Roy  trez-chrestien  assista  au  despouil- 
lement  de  la  vieille  fille,  qui  se  desvestoyt  en  s’admirant,  s’espilant 


LES  lOYEULSETEZ  DU  ROY 


i63 


OU  se  grattant  ung  bouton  malicieusement  advenu  sur  une  narine, 
puis  s’espluchiant  les  dents  et  faisant  mille  menues  chouscs  que 
font,  hélas!  toutes  les  dames  vierges  ou  non,  dont  bien  grant  leur 
fasche  ;  mais  sans  les  légiers  deffaults  de  la  nature,  elles  seroyent 
trop  fières  et  l’on  ne  pourrayt  plus  en  iouir.  Ayant  achevé  son 
discours  aquaticque  et  musical,  la  vieille  fille  se  mit  entre  ses 


Deux  estaffiers  montèrent  ledict  pendu 
dans  le  lict. 


toiles  et  gecta  ung  beau,  gros,  ample  et  curieux  cry,  alors  qu’elle 
vit,  qu’elle  sentit  la  frescheur  de  ce  pendu  et  sa  bonne  odeur  de 
ieunesse;  puis  saulta  loing  de  luy  par  cocquetterie.  Mais,  comme 
elle  ne  le  sçavoyt  point  estre  véritablement  deffunct,  elle  revint, 
cuydant  qu’il  se  mocquoyt  d’elle  et  contrefaisoyt  le  mort. 

—  Allez-vous-en,  meschant  plaisant!  dit-elle. 

Mais  croyez  qu’elle  proferoyt  ces  paroles  d’ung  ton  bien  humble 
et  bien  gracieux.  Puis,  voyant  qu’il  ne  bougeoyt,  elle  l’examina  de 
plus  près  et  s’estomira  bien  fort  de  ceste  tant  belle  nature  humaine, 
en  recognoissant  le  ieune  bourgeoys,  sur  lequel  la  phantaisie  la 
print  de  faire  des  expérimentations  purement  scientificques  dans 
l'intcrest  des  pendus. 

—  Que  fait-elle  doneques?  disoyt  la  Beaupertuys  au  Roy. 

—  Elle  essaye  de  le  ranimer.  C’est  une  œuvre  d'humanité  chres- 
tienne... 

Et  la  vieille  fille  bouchonnoyt  et  reboistoyt  ce  bon  ieune  homme, 
en  suppliant  saincte  Maiie  Ægyptienne  de  l'ayder  à  ravitailler  ce 


i64  les  contes  DROLATIQUES 

mary  qui  iuy  tomboyt  tout  amoureux  du  ciel,  lorsque  tout  à  coup, 
en  resguardant  le  mort  qu’elle  reschaufFoyt  charitablement,  elle 
creut  veoir  un  légier  mouvement  d’yeulx  alors  mit  la  main  au 
cueur  de  l’homme  et  le  sentit  battre  foiblement.  Enfin,  aux  chaleurs 


Le  jeune  homme  remua,  revint  plus  vivant. 


du  lict,  de  l’affection,  et  par  la  température  des  vieilles  filles,  qui 
est  bien  la  plus  bruslante  de  toutes  les  bouffées  parties  des  déserts 
affricquains,  elle  eut  la  ioye  de  rendre  la  vie  à  ce  beau  et  bon  bra- 
guard  qui,  par  cas  fortuit,  avoyt  esté  trez-mal  pendu. 

—  Voilà  comment  les  bourreaux  me  servent!  dit  Loys  unze  en 
riant. 

--  Ha!  dit  la  Beaupertuys,  vous  ne  le  ferez  pas  rependre,  il  est 
trop  ioly. 

—  L’arrest  ne  dict  pas  qu’il  sera  pendu  deux  foys  ;  mais  il  espou- 
sera  la  vieille  fille... 

De  faict,  la  bonne  demoiselle  alla,  d’ung  pied  pressé,  quérir  ung 
maistre  myre,  bon  barbier,  qui  demouroyt  en  l’abbaye,  et  le 
ramena  vitement.  Aussitost  il  print  sa  lancette,  saigna  le  ieune 
homme,  et,  comme  le  sang  ne  sortoyt  point  : 


LES  lOYEULSETEZ  DU  ROY 


i65 


—  Ah!  dit-il,  il  est  trop  tard,  le  transbordement  du  sang  dans 
les  poumons  est  faict! 

Mais  tout  à  coup  ce  bon  ieune  sang  goutta  ung  petit,  puis  vint 
en  abundance,  et  l’apoplexie  chanvreuse,  qui  n’estoyt  qu’esbau 
chiée,  feut  arrestée  en  son  cours.  Le  ieune  homme  remua,  devint  plus 
vivant  ;  puis  il  tomba,  par  le  vœu  de  la  nature,  dans  ung  grant  affais¬ 
sement  et  profonde  attrition,  prostration  des  chairs  et  flasquositez 
du  tout.  Ores,  la  vieille  fille,  qui  estoyt  tout  yeulx,  et  suivoyt  les 
grans  et  notables  changemens  qui  se  faisoyent  en  la  personne  de 
ce  mal  pendu,  print  le  barbier  par  la  manche,  et  luy  monstrant  le 
piteux  cas  par  une  œillade  curieuse  luy  dit  : 

—  Est-ce  que  doresenavant  il  sera  ainsy? 

—  En-da!  bien  souvent,  respondit  levéridicque  chirurgien. 

—  Oh!  il  estoyt  bien  plus  gentil,  pendu. 

A  ceste  parole,  le  Roy  s’esclata  de  rire.  Le  voyant  par  la  croi¬ 
sée,  la  fille  et  le  chirurgien  eurent  grant  paour,  veu  que  ce  rire 


Il  n’aymoyt  à  rencontrer  ni  potences  ni  vieilles  femmes. 


leur  sembloyt  ung  second  arrest  de  mort  pour  leur  paouvre  pendu. 
Mais  le  Roy  tint  parole  et  les  maria.  Puis,  pour  que  iusticc  feust, 
il  donna  le  nom  de  sieur  de  Mortsauf  à  l’espoux,  en  lieu  et  place 
de  celluy  qu'il  avoyt  perdu  dessus  l’eschaftaud.  Comme  la  Gode- 


i66 


LES  CONTES  DROLATIQUES 


grand  avoyt  une  trcz-ample  panneréc  d’escuz,  ils  feirent  une  bonne 
famille  de  Touraine,  laquelle  subsiste  encore  en  grant  honneur, 
veu  que  M.  de  Mortsauf  servit  trez-fideliement  Loys  unze  en 
diverses  occurrences.  Seulement,  il  n'aymoyt  à  rencontrer  ni 
potences  ni  vieilles  femmes,  et  iamais  plus  ne  voulust  recepvoir 
d’assignations  amoureuses  pour  la  nuict. 

Cecy  nous  apprend  à  bien  vérifier  et  recognoistre  les  femmes, 
et  ne  point  nous  tromper  sur  la  différence  locale  qui  existe  entre 
les  vieilles  et  les  ieunes,  veu  que,  si  nous  ne  sommes  pas  pendus- 
pour  nos  erreurs  d’amour,  il  y  ha  tousiours  quelques  larges 
risques  à  courir. 


Surprise. 


'à 


La  Coimcstablc 


Le  connestable  d’Armignac 
espousa,  par  ambition  de 
haulte  fortune,  la  comtesse 
Bonne,  qui  s'estoyt  déià  trez- 
proprement  enamourée  du 
petit  Savoisy,  fils  du  cham¬ 
bellan  à  monseigneur  le  Roy  Charles  sixiesme. 

Le  connestable  estoyt  ung  rude  homme  de  guerre,  piteux  de 
mine,  vieulx  de  peau,  grantement  poilu,  disant  tousiours  des 
paroles  noires,  tousiours  occupé  de  pendre,  tousiours  en  sueur 


i68 


LES  CONTES  DROLATIQUES 
de  batailles  ou  resvant  à  stratagesmes  aultres  que  ceulx  d’amour. 
Aussy,  ce  bon  souldard,  peu  soulcieux  d’espicer  le  ragoust  du 
mariaige,  usoyt  de  sa  gente  femme  en  homme  qui  pense  à  visées 
plus  haultes;  ce  que  les  dames  ont  en  une  saige  horreur,  veu  que 
elles  n’ayment  point  à  avoir  les  solives  du  lict  pour  seuls  iuges  de 
leurs  mignardises  et  bons  coups. 

Doncques,  la  belle  comtesse,  dès  qu’elle  feut  connestablée,  n’en 
mordit  que  mieulx  à  l’amour  dont  elle  avoyt  le  cueur  encumbré 
pour  le  susdict  Savoisy;  ce  que  veit  bien  le  compaignon. 

Voulant  tous  deux  estudier  mesure  musicque,  ils  eurent  bientost 
accordé  leurs  lues  ou  deschiffré  le  grimoire  ;  et  ce  feut  chouse 
apertement  démonstrée  à  la  royne  Isabelle  que  les  chevaulx  de 
Savoisy  estoyent  plus  souvent  establez  chez  son  cousin  d’Armi- 
gnac  qu’en  l’hostel  Sainct-Paul,  où  demouroyt  le  chamberlan, 
depuis  la  destruction  de  son  logiz,  faicte  par  ordre  de  l’Univer¬ 
sité,  comme  ung  chascun  sçayt. 

Geste  preude  et  saige  princesse,  redoutant  par  advance  quelque 
fascheux  estrif  pour  Bonne,  d’autant  que  ledict  connestable  ne 
chailloyt  pas  plus  à  iouer  de  sa  lame  que  prebstre  à  donner  ses 
bénédictions,  ladicte  Royne,  fine  à  dorer  comme  une  dague  de 
plomb,  dit  un  iour  en  sortant  de  Vespres  à  sa  cousine,  qui  prenoyt 
de  l’eau  benoiste  avec  Savoisy  : 

— •  Ma  mye,  ne  voyez-vous  point  du  sang  dedans  ceste  eaue? 

—  Bah  !  lit^Savoisy  à  la  Royne,  l’amour  ayme  le  sang,  madame  !..* 

Ce  que  ladicte  Royne  trouva  fort  bien  respondu  et  le  mit  en 
escript,  puis  plus  tard  en  action,  lors  que  son  seigneur  Roy  navra 
ung  sien  amant  dont  vous  verrez  poindre  la  faveur  dans  cettuy 
conte. 

Vous  sçavez,  par  maintes  expérimentations,  que,  durant  le 
prime  vère  de  l’amour,  ung  chascun  des  deux  amans  ha  tousiours 
en  grant  paour  de  livrer  le  mystère  de  son  cueur;  et,  tant  par  fleur 
de  prudence,  tant  pour  l’amusement  que  donnent  les  doulces  tru- 
pheries  de  la  guallantise,  ils  louent  à  qui  mieulx  se  mussera.  Puis 
ung  iour  d’oubli  suffict  pour  enterrer  toutes  les  saigesses  passées. 
La  paouvre  femme  se  prend  en  sa  ioye  comme  en  ung  lasset;  son 
amy  signe  sa  présence  ou  parfoys  un  adieu  par  quelques  vestiges 


La  connestable  d'Armignac. 

CON'TES  DROLATIQUES. 


î70  LES  CONTES  DROLATIQUES 

de  braguettes,  escliarpes  ou  espérons  laissez  par  ung  hazard  fatal; 
et  vécy  ung  coup  de  dague  qui  trenche  la  trame  si  guallamment 
ouvraigée  par  leurs  délices  dorées.  Mais,  quand  pleins  sont  les 
iours,  point  ne  faut  faire  la  moue  à  la  mort;  et  l’espée  des  marys 
est  ung  beau  trespas  de  guallanterie,  s’il  y  ha  de  beaulx  trespas  ! 
Ainsy  debvoyent  finer  les  belles  amours  de  la  connestable. 

Ung  matin  que  monsieur  d’Armignac  avoyt  ung  morceau  de 
bon  temps  à  prendre  par  la  fuite  du  duc  de  Bourgongne,  lequel 
quittoyt  Lagny,  le  connestable  doncques  s’advisa  de  soubhaiter 
bon  iour  à  sa  dame,  et  la  voulut  resveigler  d’une  fasson  assez 
doulce  pour  qu’elle  ne  se  faschast  point;  mais  elle,  embourbée 
dans  les  grasses  sommeilleries  de  la  matinée,  respondit  au  geste 
sans  lever  les  paupières  : 

—  Laisse-moy  doncques,  Charles  ! 

—  Oh!  oh!  feit  le  connestable,  oyant  ung  nom  de  sainct  qui 
n'estoyt  point  de  ses  patrons,  i’ay  du  Charles  dans  la  teste. 

Lors,  sans  touchier  à  sa  femme,  il  saulta  hors  du  lict  et  monta, 
le  visaige  en  flamme  et  l’espée  nue,  à  l’endroict  où  dormoyt  la 
chamberière  de  la  comtesse,  se  doubtant  que  ladicte  servante 
mettoyt  les  mains  à  ceste  besongne. 

—  Ah  !  ah  !  gouge  d’enfer,  luy  cria-t-il  pour  commencer  le 
déduict  de  sa  cholère,  dis  tes  pastenotres,  car  ie  vais  te  tuer  sur 
l'heure,  à  cause  des  menées  du  Charles  qui  vient  léans. 

—  Ah!  Monseigneur,  respondit  la  femme  qui  vous  ha  dict  cela? 

—  Sois  ferme  que  ie  te  deftais  sans  rémission,  si  tu  n’advoues 
les  moindres  assignations  données,  et  en  quelle  manière  elles 
s’accordoyent;  si  ta  langue  se  tortille,  si  tu  bronches,  ie  te  cloue 
avecques  mon  poignard.  Parle  ! 

—  Clouez-moy,  respartit  la  fille,  vous  ne  sçaurez  rien! 

Le  connestable,  ayant  mal  prins  ceste  excellente  response,  la 
cloua  net,  tant  le  courroux  l’eschauftbyt;  puis  revint  en  la  chambre 
de  sa  femme,  et  dit  à  son  escuyer  qu’il  rencontra  par  les  degrez 
tout  esveiglé  aux  aboys  de  la  fille  : 

—  Allez  là-hault,  i’ay  corrigé  ung  peu  fort  la  Billette. 

Devant  qu’il  reparust  en  présence  de  Bonne,  il  alla  prendre  son 
fils,  lequel  dormoyt  comme  ung  enfant,  et  le  traisna  chez  elle 


LA  CONNESTABLE 


171 


avecques  des  fassons  peu  mignonnes.  La  mère  ouvrit  les  yeulx,  et 
bien  grans,  comme  pensez,  aux  cris  de  son  petit;  puis  feut  grante- 
ment  esmeue  en  le  voyant  aux  mains  de  son  mary,  lequel  avoyt  la 
dextre  ensanglantée  et  gectoyt  ung  resguard  rouge  à  la  mère  et 
au  fils. 

—  Qu’avez-vous  ?  dit-elle. 

—  Madame,  demanda  l’homme  de  briefve  e.xécution,  cet  enfant 
est-il  yssu  de  mes  reins  ou  de  ceulx  à  Savoisy,  vostre  amy?... 

Sur  ce  proupos.  Bonne  devint  pasle,  et  saulta  sur  son  fils 
comme  une  grenouille  effrayée  qui  se  lance  à  l’eaue. 

—  Ail  !  il  est  bien  à  nous,  fit-elle. 


_ Oh!  oh!  feit  le  connestable,  i’ay  du  Charles  dans  la  teste! 


—  Si  vous  ne  voulez  pas  veoir  rouler  sa  teste  à  vos  pieds,  con¬ 
fessez-vous  à  moy,  et  respondez  droict.  Vous  m  avez  adioinct  uug 
lieutenant? 


173  LES  CONTES  DROLATIQUES 

—  Oui-da  ! 

—  Quel  est-il? 

—  Ce  n’est  point  Savoisy,  et  ie  ne  diray  iamais  le  nom  d’ung 
homme  que  ie  ne  cognois  pas. 


Le  Connestable  la  cloua  net. 

Là-dessus,  le  connestable  se  leva,  print  sa  femme  par  le  bras 
pour  luy  trencher  la  parole  d’ung  coup  d’espée  ;  mais  elle,  Viy 
gectant  ung  resguard  impérial,  s’escria  : 

—  Oh  bien,  tuez-moy,  mais  ne  me  touchez  plus  ! 

—  V'oua  vivrez,  respartit  le  mary,  pour  ce  que  ie  vous  réserve 
ung  chastiment  plus  ample  que  la  mort. 

Et  redoublant  les  engins,  pièges,  arraizonnemens  et  artifices 
familiers  aux  femmes  en  ces  cas  fortuits  dont  elles  estudient,  nuict 
et  iour,  les  variantes,  à  part  elles  ou  entre  elles,  il  se  despartit  sur 
ceste  rude  et  amère  parole.  11  alla  incontinent  interroguer  ses 
serviteurs.^  leur  monstrant  une  face  divinement  terrible;  aussy  tous 


LA  CONNESTABLE  173 

luy  respondirent  comme  à  Dieu  le  Père  au  iour  darrenier,  quand 
ung  chascun  de  nous  fera  son  compte. 

Nul  d’iceulx  ne  sceut  le  sérieux  meschief  qui  estoyt  au  tresfunds 
de  ces  sommaires  interroguatoires  et  astucieuses  interlocutions  ; 
mais,  de  tout  ce  qu’ils  dirent,  par  le  connestable  feut  conclud  que 
aulcun  masle  du  logiz  n’avoyt  mis  le  doigt  dedans  la  saulce, 
horsmis  ung  de  ses  chiens  qu’il  trouva  muet,  et  auquel  il  avoyt 
donné  commission  de  veigler  aux  iardins.  Alors,  le  prenant  dans 
ses  mains,  il  l’estoufta  de  raige.  Ce  faict  l’incita  péripathéticque- 
ment  à  supposer  que  le  sous-connestable  venoyt  en  son  hostel  par 
le  iardin,  qui  avoyt  pour  toute  yssue  une  poterne  donnant  sur  le 
bord  de  l’eaue.  Besoing  est  de  dire  à  ceulx  qui  en  ignorent  la 
situation  de  l’hostel  d’Armignac,  lequel  tenoyt  un  emplacement 
notable  près  les  maisons  royales  de  Sainct-Paul.  Sur  ce  lieu  feut 


üh  bien!  tuez-moy,  mais  ne  me  touchez  plus! 


depuis  basty  l’hostel  des  Longueville.  Ores,  quant  à  présent,  le 
logiz  d’Armignac  avoyt  ung  porche  de  belle  pierre  en  la  rue 
Sainct-Antoine  ;  estoyt  fortilié  de  tout  poinct  et  les  haults  murs 
du  costé  de  la  rivière,  en  face  l’isle  aux  Vasches,  en  l’cndroict  où 


174  les  contes  drolatiques 

est  maintenant  le  port  de  la  Gresve,  estoyent  guarnis  de  tourelles. 
Le  dessin  de  ce  s’est  veu  longtemps  chez  le  sieur  cardinal  Duprat, 
chancelier  du  Roy.  Le  connestable  vuyda  sa  cervelle;  et  au  fund, 
parmi  ses  plus  belles  embusches,  tria  la  meilleure  et  l’appropria 
si  bien  au  cas  eschéant,  que  force  estoyt  au  guallant  de  s'y  prendre 
comme  lièvre  dans  ung  collet. 

—  Par  la  mort-Dieu  !  dit-il,  mon  bailleur  de  cornes  est  prins,  et 
i’ai  le  temps  de  resver  à  sçavoir  comment  ie  l’accommoderai. 

Vécy  l’ordre  de  bataille  que  ce  bon  capitaine  poilu,  qui  faisoyt 
si  grosses  guerres  au  duc  Jean-sans-Peur,  commanda  pour  donner 
bassault  à  son  ennemi  secret.  Il  print  bon  numbre  de  ses  plus 
affectionnez  et  adroits  archiers,  les  aposta  dedans  les  tours  du 
quay,  en  leur  ordonnant  soubz  les  plus  griefves  poiiies  de  tirer, 
sans  aulcune  distinction  de  gens,  horsmis  la  connestable,  sur  les 
personnes  de  sa  maison  qui  feroyent  mine  de  sortir  des  iardins  et 
d’y  laisser  entrer  nuictamment  ou  de  iour  le  gentilhomme  aymé. 
Autant  en  feut  faict  du  costé  du  porche,  en  la  rue  Sainct-Antoine 

Les  serviteurs,  mesmes  le  chapelain,  eurent  consigne  de  ne 
point  yssir  du  logis  soubz  peine  de  mort.  Puis,  la  garde  des  deux 
ffancs  de  l’hostel  ayant  esté  commise  à  des  souldards  de  sa  com- 
paignie  d’ordonnance,  lesquels  eurent  charge  de  faire  bonne 
guette  dans  les  rues  latérales,  force  estoyt  que  l’amant  incogneu,. 
auquel  le  connestable  estoyt  débiteur  de  sa  paire  de  cornes,  feust 
saisy  tout  chauld,  quand,  ne  saichant  rien,  il  s’en  viendroyt,  à 
l’heure  accoustumée  de  l’amour,  planter  insolemment  son  estendard 
au  cueur  des  appartenances  légitimes  dudict  seigneur  comte. 

C’estoyt  une  chausse-trappe  où  debvoyt  tomber  le  plus  fin  homme,, 
à  moins  d’estre  aussy  sérieusement  protégé  de  Dieu  que  le  bon 
sainct  Pierre  le  feut  par  le  Saulveur  quand  il  l’empescha  d’aller 
au  fund  de  l’eau,  le  iour  où  ils  eurent  phantaisie  d’essayer  si  la 
mer  estoyt  aussy  solide  que  le  planchierdes  vasches. 

Le  connestable  avoyt  affaire  à  ceulx  de  Poissy  et  debvoyt  se 
mettre  en  selle  après  le  disner,  en  sorte  que,  cognoissant  ce  dessein, 
la  paouvre  comtesse  Bonne  s’estoyt  advisée,  dès  la  veille,  de 
convier  son  ieune  serviteur  à  ce  îoly  duel  où  tousiours  elle  estoyt 
la  plus,  forte. 


LA  CONNESTABLE 


175 

Pendant  que  le  connestable  faisoyt  à  son  hostel  une  ceincture 
d’yeulx  et  de  mort  et  embusquoyt  des  gens  à  luy,  près  la  poterne, 
pour  happer  le  guallant  à  la  sortie,  ne  saichant  d’où  il  toraberoyt, 
la  connestable  ne  s’amusoyt  point  à  lier  des  pois  ou  à  veoir  des 
vasches  noires  dans  les  charbons. 

D’abord,  la  chamberière  clouée  se  descloua,  puis,  se  traisnant 
chez  sa  maistresse,  elle  luy  dit  que  le  seigneur  cocqu  ne  sçavoyt 
rien;  et,  devant  que  de  rendre  son  aame,  elle  resconforta  sa  chiere 


maistresse,  en  luy  donnant  pour  seur  que  elle  pourroyt  se  fier  en 
sa  sœur,  laquelle  estoyt  lavandière  en  l’hostel,  et  d’acabit  à  se 
laisser  hacher  menu  comme  chair  à  saucisse  pour  complaire  à 


176  LES  CONTES  DROLATIQUES 

Madame;  que  elle  estoyt  la  plus  adroite  et  miesvre  commère  du 
quartier,  et  renommée  depuis  les  Tournelles  iusqu’à  la  Croix-du- 
Trahoir,  parmy  les-gens  de  menu,  comme  fertile  en  inventions 
pour  les  cas  pressez  de  l’amour. 

Lors,  tout  en  desplourant  le  trespas  de  sa  bonne  chamberière, 
la  comtesse  manda  la  lavandière,  luy  feit  quitter  ses  buées  et  se 
mit  avecques  elle  à  retourner  le  bissac  aux  bons  tours,  voulant 
saulver  Savoisv  au  prix  de  tout  son  heur  à  venir. 

Et  d’abord,  les  deux 
femelles  délibérèr(?tit  de 
luy  faire  sçavoir  les  soup¬ 
çons  du  seigneur  de  léans, 
et  de  l’engaigier  à  se  tenir 
coi. 

Vécy  doncques  la  bonne 
lavandière  qui  s’encharge 
de  buée  comme  ung  mu¬ 
let,  et  veultyssir  de  l’hos- 
tel.  Mais,  au  porche,  elle 
treuva  ung  homme  d’ar¬ 
mes,  lequel  feit  la  sourde 
aureille  à  toutes  les  con¬ 
troverses  de  la  buandière. 
Alors,  elle  se  résolut,  par  un  espécial  dévouement,  de  prendre 
le  souldard  par  son  endroict  foible,  et  l’esmoustilla  par  tant 
de  mignardises,  qu’il  ioua  trez-bien  avecques  elle,  quoiqu’il  feust 
houzé  comme  pour  aller  en  guerre  ;  mais,  après  le  ieu,  point  ne 
voulut  la  laisser  aller  en  la  rue,  et,  encores  qu’elle  essayast  de 
se  faire  sceller  ung  passe-port  par  quelques-ungs  des  plus  beaulx, 
les  croyant  plus  guallans,  nul  des  archiers,  gens  d’armes  et  aultres, 
n’osa  lui  ouvrir  ung  seul  des  pertuys  les  plus  estroits  du  logiz. 

— ■  Vous  estes  des  meschans  et  des  ingrats,  leur  dit-elle,  de  ne 
pas  me  rendre  la  pareille. 

Heureusement,  à  ce  mestier,  elle  s’enquit  de  tout,  et  revint  en 
grant  haste  près  de  sa  maist^esse,  à  qui  elle  raconta  les  estranges 
machinations  du  comte. 


Les  souldards  ayant  charge  de  faire  bonne  guette. 


CONTES  DROLATIQUES. 


î:3  les  contes  drolatiques 

Les  deux  femmes  recommencèrent  à  tenir  conseil,  et  n’eurent 
pas  tant  seulement  devisé  le  temps  de  chanter  deux  Alléluia  sur 
cet  appareil  de  guerre,  de  guettes,  deffenses,  ordres  et  disposi¬ 
tions  équivocques,  sourdes,  spécieuses  et  diabolicques,  que  elles 
recogneurent,  par  le  sixiesme  sens  dont  toute  femelle  est  guarnie,. 
l’espécial  dangier  qui  menassoyt  le  paouvre  amant. 

Madame,  ayant  bientost  sceu  que  elle  seule  avoyt  licence  de 
sortir  du  logiz,  se  hazarda  vitement  à  proufficter  de  son  droict  ^ 
mais  elle  n’alla  pas  siloingque  le  gectd’ungcrannequin,  veu  que  le 
connestable  avoyt  commandé  à  quatre  de  ses  paiges  d’estre  tous- 
'ours  en  debvoir  d’accompagner  la  comtesse,  et  à  deux  enseignes 
de  sa  compaignie  de  ne  la  point  quitter. 

Lors  la  paouvre  connestable  revint  à  sa  chambre,  en  pleurant 
autant  que  plourent  ensemble  toutes  les  Magdeleines  qu’on  veoit 
cz  tableaux  d’ecclise. 

—  Las!  disoyt-ellc,  mon  amant  va  doneques  estre  desconfit,  et 
plus  ne  le  verray!...  luy  qui  estoyt  si  doulx  de  paroles,  si  gracieux 
au  déduict!  Geste  belle  teste  qui  ha  si  souventes  foys  reposé  sur 
mes  genoilz  sera  doneques  meurdrie !... 

Comment!  ie  ne  sçauroys  gecter  à  mon  mary  une  teste  vuyde 
et  de  nul  prix,  en  place  de  ceste  teste  pleine  de  charmes  et  de 
valeur!...  une  teste  orde,  pour  une  teste  perfumée!  une  teste 
haïe,  pour  une  teste  d’amour!.,. 

—  Ha!  madame,  s’escria  la  lavandière,  si  nous  faisions  pouiller 
des  vestemens  d'homme  noble  au  fils  du  queux,  lequel  est  fol  de 
moy  et  m’ennuye  bien  fort,  puis  que,  l’ayant  ainsi  accoustré,  nous 
le  bouttions  dehors  par  la  poterne? 

Là-dessus,  les  deux  femmes  s'entre-resguardèrent  d’un  œil  as¬ 
sassin  en  diable. 

—  Ce  guaste-saulce,  reprint-elle,  une  foys  occiz,  tous  ces  soul- 
dards  s’envoleroyent  comme  des  grues. 

—  Oui,  mais  le  com;e  ne  recognoistra-t-il  pas  le  marmiteux? 

Et  la  comtesse  se  congnant  au  cueur,  s’escria  en  branslant  le 
chief  : 

—  -  Non!  non!  ma  mye,  icy,  c'est  du  sang  noble  qu’il  faut  verser, 
seuls  espargne  aulcunc. 


LA  CONNESTABLE  179 

Puis  elle  pensa  ung  petit,  et,  saultant  de  ioye,  elle  accola  tout  à  - 
coup  la  lavandière  en  disant  : 

—  Pour  ce  que  i’ay  saulvé  mon  amy  par  ton  conseil,  ie  te  solde- 
I  ray  ceste  vie  iusques  à  ta  mort. 

Sur  ce,  la  comtesse  seichia  ses  pleurs,  se  fît  ung  visaige  de 
fiancée,  prit  son  aumosnière,  son  livre  d’Heures,  et  devalla  vers 
j  1  ecclise  de  Sainct-Paul,  dont  elle  entendoyt  sonner  les  cloches, 
veu  que  la  darrenière  messe  alloyt  se  dire.  Ores,  à  ceste  belle  dc- 


La  bonne  lavandière. 


votion  ne  failloyt  iamays  la  connestable,  en  femme  noiseuse  comme 
toutes  les  dames  de  la  court.  Aussy  nommoyt-on  ceste  messe  la 
messe  attornée,  pour  ce  que  il  ne  s’y  rencontroyt  que  muguets, 
beaulx  fils,  ieunes  gentilshommes  et  femmes  bien  gorgiasées  de 
haults  perfums;  brief,  il  ne  s'y  voyoyt  point  de  robbes  qui  ne 
feussent  armoiriées,  ni  d'esperons  qui  ne  feussent  dorez. 

Doncques,  la  comtesse  Bonne  s’y  départit,  laissant  à  l'hostel  la 
buandière  bien  esbahie  et  cnchargiée  d’avoir  l’œil  au  grain;  puis 
vint  en  grant  pompe  à  la  paroisse,  accompaignée  de  ses  paiges,  de 
deux  enseignes  et  gens  d’armes. 

11  est  occurrent  de  dire  que,  parmi  la  bande  de  iolis  chevaliers 
qui  frétilloyent  dans  l’ecclise  autour  des  dames,  la  comtesse  en 


i8o  LES  CONTES  DROLATIQUES 

avoyt  plus  dliug  dont  elle  faisoyt  la  ioye,  et  qui  s’estoyt  adonné 
de  cueur  à  elle,  suivant  la  coustume  du  icune  aage,  où  nous  en 
couchons  tant  et  plus  sur  nos  tablettes,  seulement  à  ceste  fin  d’en 
conquester  au  moins  une  sur  le  grant  numbre. 

De  ces  oiseaulx  de  line  proye,  lesquels  ouvroyent  tousiours  le 
bec  et  resguardoyent  plus  souvent  à  travers  les  bancs  et  les  paste- 
nostrcs  que  devers  fautcl  et  les  prcbstres,  il  y  en  avoyt  ung  au¬ 
quel  la  comtesse  faisoyt  par  toys  raumosne  d’un  coup  d’ceil,  pour 


Messyre  le  Connestable. 


ce  quïl  estoyt  moins  vétillant  et  plus  profundément  entrcprins  que 
tous  aultres. 

Celuy-là  se  tenovt  coi,  tousiours  collé  au  mesme  pilier,  n’en 
bougeant  point,  et  vrayment  ravy  de  la  seule  veue  de  la  dame  qu’il 
avoyt  csleue  pour  sienne.  Son  pasle  visaige  estoyt  doulcement 
mélancliûlisé.  Sa  physionomie  faisoyt  preuve  d’ung  cueur  bien  es- 
tofPé,  ung  de  ceulx  qui  se  nourrissent  d’ardentes  passions  et 
s’abyment  délicieusement  dans  les  désespérances  d'ung  amour  sans 
advenir.  De  ces  gens,  il  y  en  ha  peu,  pour  ce  que,  d’ordinaire,  on 
ayme  plus  ceste  chouse  que  vous  sçavez  que  les  félicitez  in- 
cogneues  gisant  et  florissant  au  tresfund  de  l'ame. 

Ce  dict  gentilhomme,  encores  que  ses  vcstcmcns  feusscnt  de 


LA  COXXESTABLE 


bonne  fasscn  et  propres 
et  simples,  ayant  mcsmcs 
ung  certain  goust  respandu 
dans  les  agencenicns,  scm- 
bloyt  à  la  connestable 
debvoir  estre  ung  paouvre 
chevalier  querant  fortune 
et  venu  de  loing  avecques 
sa  cappe  et  son  espée  pour 
tout  potaige.  Aussy,  tant 
par  soupçon  de  sa  secrette 
misère  ;  tant  pour  ce  qu’elL 
en  estoyt  bien  aymée;  ung 
peu  pour  ce  qu'il  avoyt 
bonne  contenance,  beaulx 
cheveulx  noirs,  bien  longs, 
belle  taille,  et  qu’il  restoyt 
humble  et  soubmis  à  tout, 
la  connestable  luysoubhai- 
toyt  la  faveur  des  femmes 
et  de  la  fortune.  Puis,  pour 
ne  point  chommer  de  gual- 
lans,  et  par  ung  pensier  de 
bonne  mesnaigiere,  elle  le 
reschauffoyt,  suivant  scs 
phantaisies,  par  quelques 
menus  suffraiges,  petits 
resguards,  qui serpentoyent 
devers  luy  comme  de  mor- 
dans  aspics;  se  mocquant 
de  tout  riicur  .  de  ceste 
ieune  vie,  en  princesse  accoustumée  à  iouer  des  obiects  plus 
prétieux  que  n’cstoyt  ung  simple  chevalier.  En  elfect,  son  mary, 
le  connestable,  hasardoyt  le  royaulme  et  tout,  comme  vous  feriez 
d’ung  teston  au  picquet. 

Finablement,  il  n’y  avoyt  pas  plus  de  trois  iours  que,  au  deshu- 


II  cheut  en  ungr  amour  vray. 


î82  LES  CONTES  DROLATIQUES 

chier  des  Vespres,  la  connestable,  monstrant  de  l’œil  à  la  Royne 

ce  poursuivant  d’amour,  se  print  à  dire  en  riant  : 

—  Voilà  ung  homme  de  qualitez. 

Ce  mot  resta  dans  le  beau  languaige.  Plus  tard,  il  devint  une 
fasson  de  désigner  les  gens  de  la  Court.  Ce  feut  à  la  connestable 
d’Armignac  et  non  à  d’aultres  sources  que  le  françoys  feut  rede¬ 
vable  de  ceste  iolye  expression. 

Par  cas  fortuit,  la  comtesse  avoyt  rencontré  vray  à  l’endroict  du 
gentilhomme.  C’estoyt  ung  chevalier  sans  bannière  qui  avoyt  nom 
Julien  de  Boys-Bourredon,  lequel,  n’ayant  pas  hérité  sur  son  fief 
assez  de  bois  pour  se  faire  mesmes  ung  cure-dent,  et  ne  se  cognois- 
sant  pas  de  plus  beaulx  biens  que  la  riche  nature  dont  sa  deffuncte 
mère  l’avoyt  guarni  fort  à  proupos,  conceut  d’en  tirer  rente  et 
prouffict  à  la  Court,  saichant  combien  les  dames  y  estoyent 
friandes  de  ces  bons  revenus,  et  les  prisent  hault  et  chier  quand 
ils  peuvent  tousiours  estre  perceus  sans  faulte  entre  deux  soleils. 
Il  y  ha  beaucoup  de  ses  pareils  qui  ont  ainsy  prins  l’estroite  voye 
des  femmes  pour  faire  leur  chemin  ;  mais,  luy,  loing  de  mettre  son 
amour  en  coupes  réglées,  despensa  le  funds  et  tout,  si  tost  que, 
venu  à  la  messe  attornée,  il  veit  la  triomphale  beaulté  de  la  com¬ 
tesse  Bonne.  Alors,  il  client  en  ung  amour  vray,  lequel  feut  gran- 
îenient  de  mise  pour  ses  escuz,  veu  qu’il  en  perdit  le  boire  et  le 
mangier. 

Ceste  amour  est  de  la  pire  espèce,  pour  ce  qu’il  vous  incite  à 
l’amour  de  la  diette,  pendant  la  diette  de  l’amour;  double  maladie 
dont  une  suffit  à  estaindre  ung  homme. 

Voilà  quel  estoyt  le  ieune  sire  auquel  avoyt  songié  la  bonne 
connestable,  et  vers  lequel  elle  venoyt  vite  pour  le  convier  à 
mourir. 

En  entrant,  elle  vit  le  paouvre  chevalier  qui,  fidelle  à  son  plai¬ 
sir,  l’attendoyt,  le  dos  au  pilier,  comme  ung  souffreteux  aspire  au 
soleil,  au  printemps,  à  l’aurore.  Alors,  elle  destourna  la  veue  et 
voulut  aller  à  la  Royne  pour  en  requérir  assistance  en  ce  cas 
desespéré,  car  elle  eut  pitié  de  son  amant;  mais  ung  des  capitaines 
luy  dit  avecques  une  grant  teincte  de  respect  : 

Madame,  il  y  ha  ordre  de  ne  pas  vous  laisser  la  licence  de 


LA  CONNESTABLE 


183 


parler  à  femme  ou  homme,  quand  mesmcs  ce  seroyt  la  Royne  ou 
vostre  confesseur.  Et  comptez  que  nostre  vie  à  tous  est  au  ieu. 

—  Vostre  estât,  respondit-elle,  n’est-il  doncques  pas  de  mourir> 

—  Et  aussy  d’obéir,  repartit  le  souldard. 

Doncques  la  comtesse  se  mit  en  oraison  à  sa  place  accoustumée  ; 
et,  resguardant  encores  son  serviteur,  elle  luy  treuva  la  face  plus 
maigre  et  plus  creuse  que  iamais  elle  n’avoyt  esté. 


—  Bah!  se  dit-elle,  i’auray  moins  de  soulcy  de  son  trespas.  Il 
est  quasi-mort. 

Sur  cette  paraphrase  de  son  idée,  elle  gecta  audict  gentilhomme 
une  de  ces  oeillades  chauldes  qui  ne  sont  permises  qu’aux  prin¬ 
cesses  et  aux  galloises;  et  la  faulse  amour  dont  tesmoignèrent 
ses  beaulx  yeulx  fit  ung  bon  mal  au  guallant  du  pilier.  Qui 
n’ayme  pas  la  chaloureuse  attaque  de  la  vie  alors  qu’elle  afflue 
ainsy  autour  du  cueur  et  y  gonfle  tout?  La  connestable  cognent, 
avecques  ung  plaisir  tousiours  neuf  en  l’aame  des  femmes,  l’omni¬ 
potence  de  son  magnificque  resguard,  à  la  response  que  feit  le 
chevalier  sans  rien  dire.  Et,  de  faict,  la  rougeur  dont  sesioues  s’em¬ 
pourprèrent  parla  mieulx  que  les  meilleures  paroles  des  orateurs 
grecs  et  latins,  et  feut  bien  entendue  aussy.  Ace  doulx  aspect,  la 
comtesse,  pour  estre  seure  que  ce  n’estoyt  point  un  ieu  de  nature, 


I84  les  contes  drolatiques 

print  plaisir  à  expérimenter  iusqu’où  alloyt  la  vertu  de  scs  yeulx.  Et, 
après  avoir  bien  chauffé  plus  de  trente  foys  son  serviteur,  elle  s’af¬ 
fermit  dans  la  créance  qu’il  pourroyt  bravement  mourir  pour  elle. 
Geste  idée  latouchia  si  fort,  que,  par  trois  reprinses,  entre  ses  orai¬ 
sons,  elle  fcut  chastouillée  du  désir  de  luy  mettre  en  ungtas  toutes 
les  ioyesderhomme,etde  les  luyrésouldre  enungsenl  gect  d’amour, 
afffn  de  ne  point  estre  reprouchée  un  iour  d’avoir  dissipé  non- 
seulement  la  vie,  mais  aussy  le  bonheur  de  ce  gentilhomme. 
Lorsque  l’officiant  se  retourna  pour  chanter  Y Aïlez-vous-en  à  ce 
beau  troupeau  doré,  la  conncstable  sortit  par  le  costé  du  pilier 

où  estoyt  son  courtizan,  passa  devant 
luy,  tascha  de  luy  insinuer  par  ung  bon 
coup  d’œil  le  dessein  de  la  suivre;  puis, 
pour  l’aiTermir  dans  l’intelligence  et 
interprétation  significative  de  ce  légier 
appel,  la  fine  commère  se  revira  ung 
petit  après  l’avoir  dépassé,  pour  de 
rechief  requérir  sa  compaignic.  Elle  le 
veit  qui  avoyt  ung  peu  sailly  de  sa  place 
et  n’osoyt  s’advancer,  tant  modeste  il 
estoyt;  mais,  sur  ce  darrenier  signe,  le 
gentilhomme,  seur  de  n’estre  point  oultrecuydant,  se  mesla  dans 
le  cortège,  à  pas  menus  et  peu  bruyans,  comme  ung  cocquebin  qui 
ha  paourde  se  produire  en  ung  de  ces  bons  lieux  cju'on  dict  maul- 
vais.  Et,  soit  qu’il  marchast  arrière  ou  devant,  à  dextre  ou  à 
senestre,tousiourslaconnestable  luylaschioyt  ung  luysantresguard 
pour  l’appaster  davantaige  et  mieulx  l'attirer  à  elle,  comme  ung 
pescheur  qui  doulccment  haulselefil  affinde  soubzpeserle  gouion. 
Pour  estre  brief,  la  comtesse  feit  si  bien  le  mestier  des  filles  de  ioye 
quand  elles  travaillent  pour  amener  l’eaue  benoiste  en  leurs  moulins, 
qu’eussiez  dict  que  rien  ne  ressemble  tant  à  une  pute  qu’une  femme 
de  haulte  naissance.  Et,  de  faict,  en  arrivant  au  porche  de  son 
hostel,  la  connestable  hésita  d’y  entrer;  puis,  derechief,  destourna 
le  visaige  vers  le  paouvre  chevalier  pour  l’inviter  à  l’accompaigncr, 
en  luy  descochant  une  œillade  si  diabolicque,  qu’il  accourut  à  la 
royne  de  son  cueur,  se  cuydant  appelé  par  elle.  Aussitost,  la  con- 


Le  sire  de  Savoisy. 


Ils  assaillirent  Savoisy  iouxte  la  croisée  de  la  comtesse. 


:4 


CONTES  DROLATIQUES. 


i86 


LES  CONTES  DROLATIQUES 
tesse  luy  offrit  la  main,  et  tous  deux,  bouillans  et  frissonnans  par 
causes  contraires,  se  treuvèrent  en  dedans  du  logiz.  A  ceste  male 
heure,  madame  d’Armignac  eut  honte  d’avoir  faict  toutes  ces  putai- 
neries  au  prouffict  de  la  mort,  et  de  trahir  Savoisy  pour  le  mieulx 
saulver;  mais  ce  légier  remords  estoyt  aussi  boiteux  que  les  gros, 
et  venoyt  tardivement.  Voyant  tout  mis  au  ieu,  la  connestable  s’ap¬ 
puya  bien  fort  sur  le  bras  de  son  serviteur  et  luy  dit  : 

—  Venez  viste  en  ma  chambre,  car  besoing  est  que  ie  vous 
parle... 

Et  luy,  ne  saichant  point  qu’il  s’en  alloyt  de  sa  vie,  ne  treuva 
pas  de  voix  pour  respondre,  tant  l’espoir  d’ung  prochain  bonheur 
l’estouffait.  Quand  la  lavandière  veit  ce  beau  gentilhomme  si  vite- 
ment  pesché  : 

—  En-da!  fît-elle,  il  n’y  ha  que  les  dames  de  la  court  pour  de 
telles  besongnes. 

Puis  elle  considéra  ce  courtizan  par  une  salutation  profonde  où 
se  peignoyt  le  respect  ironicque  deu  à  ceulx  qui  ont  le  grant  cou- 
raigc  de  mourir  pour  si  peu  de  chouse. 

—  Picarde,  fit  la  connestable  en  attirant  à  elle  la  lavandière  par 
la  cotte  ie  ne  me  sens  point  la  force  de  lui  advouer  le  loyer  dont 
ie  vais  payer  son  muet  amour  et  sa  belle  croyance  en  la  loyaulté 
des  femmes... 

—  Bah  !  madame,  pourquoy  luy  dire  ?  Renvoyez-le  bien  content 
par  la  poterne.  Il  meurt  tant  d’hommes  à  la  guerre  pour  des  riens! 
celluy-là  ne  sauroyt-il  mourir  pour  quelque  chouse?  l’en  referay 
un  aultre,  si  cela  peut  vous  consoler. 

—  Allons'  s’escria  la  comtesse,  ie  vais  tout  luy  dire.  Ce  sera  la 
punition  de  mon  péché... 

Cuydant  que  sa  dame  accordoyt  avecques  la  meschine  quelques 
menues  dispositions  et  chouses  secrettes  pour  n’estre  point  trou¬ 
blée  dans  le  discours  qu’elle  luy  promettoyt,  l’amant  incogneu  se 
tenoyt  discrettement  à  distance  en  resguardant  les  mousches. 
Cependant,  il  pensoyt  que  la  comtesse  estoyt  bien  hardie  ;  mais 
aussy,  comme  auroyt  faict  mesnies  ung  bossu,  il  treuva  mille 
raisons  de  la  iustifier,  et  se  creut  bien  digne  d’inspirer  une  telle  folie. 
11  estoyt  dans  ses  bonnes  pensées,  quand  la  connestable  ouvrit  l’huy.s 


LA  COXNESTABLE 


187 

de  son  pourpriz  et  convia  son  chevalier  de  l'y  suivre.  Là,  ceste 
puissante  dame  déposa  tout  l’appareil  de  sa  liaulte  fortune,  et 
devint  simple  femme  en  tombant  aux  pieds  de  ce  gentilhomme. 

—  Las!  beau  sire,  dit-elle,  ie  suis  en  grant  faulte  à  vostre 
esguard.  Écoutez.  A  vostre  départie  de  ce  logiz,  vous  treuverez  la 
mort...  L’amour  dont  ie  suis  affolée  pour  un  aultre  m’ha  esblouye  ;  . 
et,  sans  que  vous  puissiez  tenir  sa  place  icy,  vous  avez  la  sienne 
à  prendre  devant  ses  meurtriers.  Vécy  la  ioye  dont  ie  vous  ay  prié. 


—  Ah  !  respondit  Boys-Bourredon  en  enterrant  au  fund  de  son 
-cueur  ung  sombre  désespoir,  ie  vous  rends  graaces  d’avoir  usé  de 
moy  comme  d’ung  bien  à  vous  appartenant...  Oui,  ie  vous  ayme 
tant,  que,  tous  les  iours,  ie  resvoys  à  vous  offrir,  à  l’imitation  des 
dames,  une  chouse  qui  ne  se  puisse  donner  qu’une  foys  !  Ores 
doncques,  prenez  ma  vie  ! 

Et  le  paouvre  chevalier,  en  ce  disant,  la  resguardoyt  d'ung  coup 
pour  tout  le  temps  qu’il  auroyt  eu  à  la  veoir  pendant  de  longs 
iours.  Entendant  ces  braves  et  amoureuses  paroles.  Bonne  se  leva 
soudain  ; 

—  Ah  !  n’estoyt  Savoisy,  que  ie  t’aymeroys  !  dit-elle. 


i88  LES  CONTES  DROLATIQUES 

—  Las  !  mon  sort  est  doncques  accomply,  repartit  Boys-Bour- 
redon.  Mon  horoscope  prédict  que  ie  mourrai  par  ramour  d’une 
grant  dame.  Ah  !  Dieu  !  feit-il  en  empoignant  sa  bonne  espée,  ie 


Vécy  le  sire  de  Savoisy  qui  entre. 


vais  vendre  chier  ma  vie;  mais  ie  mourray  content  en  song'ant  que 
mon  trespas  asseure  l’heur  de  celle  que  i'ayme  !  le  vivrai  mieulx  eu 
sa  mémoire  qu'en  réalité. 

Au  vcü  du  geste  et  de  la  face  brillante  de  cet  homme  de  cou- 
raigc,  la  connestable  feut  férue  en  plein  dans  le  cueur.  Mais 
bientost  elle  feut  picquée  au  vif  de  ce  qu’il  sembloyt  vouloir  la 
quitter,  sans  mesmes  requérir  d’elle  une  legiere  faveur. 

—  Venez  que  ie  vous  arme,  luy  dit-elle  en  faisant  mine  de 
l'accoller. 

—  Ha  !  ma  dame,  respondit-il  en  mouillant  d’ung  légier  pleur  le 
feu  de  scs  yeulx,  voulez-voys  rendre  ma  mort  impossible,  en 
attachant  ung  trop  grant  prix  à  ma  vie  ? 

—  .i-ilons  !  s’escria-t-elle  domptée  par  ceste  ardente  amour,  ie  ne 
sçays  la  tin  de  tout  cecy  !  mais  viens.  Après,  nous  irons  périr  tous 
à  la  poterne  ! 

Mesme  flamme  embrazant  leurs  cueurs,  mesine  accord  ayant 
sonne  pour  tous  deux,  ils  s’entre-accollcrent  de  la  bonne  fasson, 
et,  dans  le  délicieux  accez  de  ceste  folle  fiebvre  que  vous  cognois- 
sez,  i'espère,  ils  tombèrent  en  ung  profund  oubli  des  dangiers  de 
Savoisy,  des  leurs,  du  connestable,  de  la  mort,  de  la  vie  et  de 
tout. 

Pendant  ce,  les  gens  de  guette  au  porche  estoyent  allez  Infor- 


LA  CONNESTABLE 


189 


mer  le  connestable  de  la  venue  du  guallant,  et  luy  dire  comment 
l’enraigé  gentilhomme  n’avoyt  tenu  compte  des  oeillades  que, 
pendant  la  messe  et  durant  le  chemin,  la  comtesse  luy  avoyt  gec- 
tées  à  celle  fin  de  l’empeschier  d’estre  desconfit.  Ils  rencontrèrent 
leur  maistre  en  grant  haste  d’arriver  à  la  poterne,  pour  ce  que,  de 
leur  costé,  ses  archiers  du  quay  l’avoyent  aussy  huchié,  de  loing, 
luy  disant  ; 

—  Vécy  le  sire  de  Savoisy  qui  entre. 

Et,  de  faict,  Savoisy  estoyt  venu  à  l’heure  assignée;  et,  comme 
font  tous  les  amans,  ne  pensant  qu’à  sa  dame,  il  n’avoyt  point  veu 
les  espies  du  comte,  et  s’estoyt  coulé  par  la  poterne.  Ce  conllict 
d’amans  l'eut  cause  que  le  connestable  arresta  tout  court  les 


_  V'ous  avez  tué  uug'  innocent,  respondit  la  comtesse. 


paroles  de  ceulx  qui  venoyent  de  la  rue  Sainct-Anthoine,  en  leUi 
disant  avccques  ung  geste  d’authorité  qu  ils  ne  s  advisèrent  pas  de 
contredire. 


igo  lls  contes  drolatiques 

le  sçays  que  la  beste 
est  prinse  !... 

Là-dessus,  tous  se  gec- 
tèrent  à  grant  bruict  par  la 
SLisdicte  poterne  en  criant  : 
—  A  mort  !  à  mort  ! 

Et  gens  d’armes,  archiers, 
connestable,  capitaines,  tous 
coururent  sus  à  Charles  Sa- 
voisy,  filleul  du  Roy,  lequel 
ils  assaillirent  iouxte  la  croi¬ 
sée  de  la  comtesse;  et,  par 
ung  cas  notable,  les  gémis- 
semens  du  paouvre  ieune 
homme  s’exhalèrent  doulou¬ 
reusement  meslez  aux  hur- 
lemens  des  souldards,  pendant  les  soupirs  passionnez  et  les 
cris  que  poulsoyent  les  deux  amans,  lesquels  se  hastèrent  en 
grant  paour. 

—  Ah  !  feit  la  comtesse  en  blanchissant  de  terreur,  Savoisy 
meurt  pour  moy  ! 

—  Mais  ie  vivray  pour  vous,  respondit  Boys-Bourredon,  et  me 
treuveray  encores  bien  heureux  en  payant  mon  bonheur  du  prix 
dont  se  paye  le  sien. 

—  Mussez-vous  dedans  ce  bahut,  cria  la  comtesse;  i’entends  le 
pas  du  connestable. 

Et,  de  faict,  mon  sieur  d’Armignac  se  monstra  bien  tost, 
avecques  une  teste  à  la  main,  et,  la  posant  toute  sanglante  sur  le 
hault  de  la  cheminée  . 

—  ’V’écy,  madame,  dit-il,  ung  tableau  qui  vous  endoctrinera  sur 
les  devoirs  d’une  femme  envers  son  mary. 

—  Vous  avez  tué  ung  innocent,  respondit  la  comtesse  sans 
paslir;  Savoisy  n’estoyt  point  mon  amant. 

Et,  sur  ce  dire,  elle  resguarda  fièrement  le  connestable  avecques 
ung  visaige  masqué  de  tant  de  dissimulation  et  d’audace  féminines, 
que  le  mary  resta  sot  comme  une  fille  qui  laisse  eschapper  quelque 


—  Mais  ie  vivray  pour  vous! 


La  conxestable 


iqi. 


note  d’en  bas  devant  une  nombreuse  conipaignie,  et  il  feut  en 
Cioubte  d’avoir  faict  ung  malheur. 

—  A  qui  songiez-vous  doncques  ce  matin?  demanda-t-il. 

—  le  resvois  du  Roy,  fît-elle. 

—  Et  doncques,  ma  mye,  pourquoy  ne  pas  me  l’avoir  dict  ? 

—  M  ’auriez-vous  creue,  dans  la  bestiale  cholère  où  vous  estiez? 

Le  connestable  se  secoua  l’aureille  et  reprint  : 

—  Mais  comment  Savoisy  aVoyt-il  une  clef  de  nostre  poterne  ? 

—  Ah  !  ie  ne  sçays  pas,  dit-elle  briefvement,  si  vous  aurez  pour 
moy  l’estime  de  croire  ce  que  i’ay  à  vous  respondre. 

Et  la  connestable  vira  lestement  sur  ses  talons,  com'me  girouette 
tournée  par  le  vent,  faisant  mine  d’aller  vacquer  aux  affaires  du 
mesnaige.  Pensez  que  M.  d’Armignac  feut  grantement  embarrassé 
de  la  teste  du  paouvre  Savoisy,  et  que,  de  son  costé,  Boys-Bour- 
redon  n’avoyt  nulle  envie  de  tousser,  en  entendant  le  comte  qui 
grommeloyt  tout  seul  des  paroles  de  toute  sorte.  Enfin,  le  con¬ 
nestable  frappa  deux  grands  coups  sur  la  table  et  dit  : 

—  le  vais  tomber  sur  ceulx  de  Poissy  ! 

Puis  il  se  départit,  et,  quand  la  nuict  feut  venue,  Boys-Bourre- 
don  se  saulva  de  l’hostel  sous  un  déguisement  quelconque. 


—  le  vais  tomber  sur  ceulx  de  Poissy 


Le  paouvre  Savoisy  feut  moult  plouré  de  sa  dame,  qui  avoyt 
faict  tout  le  plus  qu’une  femme  peut  faire  pour  délivrer  un  amy; 
et,  plus  tard,  il  feut  mieulx  que  plouré,  il  feut  regretté,  veu  que  la 


T92 


Li:S  CONTES  DROLATIQUES 


connestable  ayant  raconté  ceste  adventure  à  la  royne  Isabeau, 
celle-cy  desbaucha  Boys-Bourredon  du  service  de  sa  cousine  et 
le  mit  au  sien  propre,  tant  elle  feut  touchiée  des  qualitez  et  du 
ferme  couraige  de  ce  gentilhomme. 

Boys-Bourredon  estoyt  ung  homme  que  la  Mort  avoyt  bien 
recommandé  aux  dames.  En  effect,  il  se  benda  si  fièrement  contre 
tout,  dans  la  haulte  fortune  que  luy  fit  la  Royne,  qu’ayant  mal 
traicté  le  roy  Charles,  un  iour  où  le  paouvre  homme  estoyt  dans 


Elle  le  rendit  doulx  comme  le  poil 
d’ung  chat. 


son  bon  sens,  les  courtizans,  ialoux  de  sa  faveur,  advertirent  le 
Roy  de  son  cocquaige.  Alors,  Boys-Bourredon  feut  en  ung 
moment  cousu  dans  ung  sac  et  gecté  en  la  Seyne,  prouche  le  bac 
de  Charenton,  comme  ung  chascun  sçayt.  le  n’ay  nul  besoing 
d’adiouxter  que,  depuis  le  iour  où  le  connestable  s’advisa  deiouer 
inconsidérément  des  couteaulx,  sa  bonne  fumme  usa  si  bien  des 
deux  morts  qu’il  avoyt  faicts,  et  les  luy  gecta  si  souvent  au  nez, 
qu’elle  le  rendit  doulx  comme  le  poil  d’ung  chat,  et  le  mit  dans  la 
bonne  voye  du  mariaige.  Luy  la  proclamoyt  une  preude  et  hon- 
neste  connestable,  comme  de  faict  elle  estoyt.  Comme  ce  livre 
doibt,  suivant  les  maximes  des  grans  autheurs  anticques,  ioindre 
aulcunes  chouses  utiles  aux  bons  rires  que  vous  y  ferez  et  contenir 
des  préceptes  de  hault  goust,  ie  vous  diray  la  quintessence  de 
cettuy  conte  estre  cecy  :  Que  iamais  les  femmes  n’ont  besoing  de 
perdre  la  teste  dans  les  cas  graves,  pour  ce  que  le  dieu  d’amour 


T 


La  fin  du  L'hevalier  de  Boys-Bourredon. 


CONTES  DROLATIQUES. 


:5 


t94 


LES  CONTES  DROLATIQUES 


iamais  ne  les  abandonne,  surtout  quand  elles  sont  belles,  leunes 
et  de  bonne  maison;  puis,  que  les  guallans,  en  soy  rendant  à  des 
assignations  amoureuses,  ne  doibvent  iamais  y  aller  comme  des 
estourneaulx,  mais  avecques  mesures,  et  bien  tout  veoir  autour 
des  clapiers,  pour  ne  point  tomber  en  certaines  embusches  et  soy 
conserver;  car,  après  une  bonne  femme,  la  chouse  la  plus  pré¬ 
cieuse  est  certes  ung  ioly  gentilhomme. 


La  pucelle  de  Zhxlhoiizc 


Le  seigneur  de  Valesiies,  lieu  plai¬ 
sant  dont  le  chasteau  n'est  point  loing 
du  bourg  de  Thilhouze,  avoyt  prins 
une  chétitVe  femme,  laquelle,  par  raison 
de  goust  ou  de  desgoust,  plaisir  ou 
desolaisir,  maladie  ou  santé,  laissoyt  ieusner  son  bon  mary  des 
doLilceurs  et  sucreries  stipulées  en  tous  contracts  de  mariaige.  Pour 
estre  iuste,  il  faut  dire  que  ce  dessus  dict  seigneur  estoyt  ung  masle 
bien  ord  et  sale,  tousiours  chassant  les  bestes  faulves,  et  pas  plus 
amusant  que  n’est  la  fumée  dans  les  salles.  Puis,  par  appoinct  du 
compte,  le  susdict  chasseur  avoyt  bien  une  soixantaine  d’années 
desquelles  il  ne  sonnoyt  mot,  pas  plus  que  la  veufve  d’ung  pendu 
ne  parle  de  chordes.  Mais  la  Nature,  qui  les  tortus,  bancals, 
aveugles  et  laids,  gecte  à  pannerées  icy-bas,  sans  en  avoir  plus 
d’estime  que  des  beaulx,  veu  que,  comme  les  ouvriers  en  tapisse¬ 
ries,  elle  ne  sçayt  ce  qu’elle  faict,  donne  mesme  appétit  à  tous,  et 
à  tous  mesme  goust  au  potaige.  Aussy,  par  adventure,  chaque 
beste  trouve  une  escurie  ;  de  là  le  proverbe  :  «  Il  n’y  ha  si  vilain 


igô  LES  CONTES  DROLATIQUES 

pot  qui  ne  rencontre  son  couvercle.  »  Ores  doncques,  le  seigneur 
de  Valesnes  cherchoyt  partout  de  iolys  pots  à  couvrir  et  souve'nt, 
oultre  la  faulve,  courroyt  la  petite  beste  ;  mais  les  terres  estoyent  bien 
desguarnies  de  ce  gibier  à  haulte  robbe,  et  ung  pucelaige  coustoyt 
bien  chier  à  descotter.  Cependant,  force  de  fureter,  de  s’enquérir, 
il  advint  que  le  sieur  de  Valesnes  feut  adverti  que,  dans  Thilhouze, 


estoyt  la  veufve  d’un  tisserand,  laquelle  avoyt  ung  vray  threzor  en 
la  personne  d’une  petite  garse  de  seize  ans,  dont  ianiais  elle  n’avoyt 
quitté  les  iuppes  et  qu’elle  menoyt  elle-mesme  faire  de  reaue,^par 
haulte  prévoyance  maternelle;  puis  la  couchioyt  dedans  son 
propre  lict;  la  veilloyt,  la  faisoyt  lever  de  matin,  la  lassoyt  à  tels 
travaulx,  que,  à  elles  deux,  elles  gaignoyent  bien  huict  sols  par 
chascuniour;  et,  aux  festes,  la  tenoyt  en  laisse  à  l’ecclise;  luy 
donnant  à  grant  poine  le  loizir  de  broutter  ung  mot  de  ioyeulsetez 
avecques  les  ieunes  gars;  encores  ne  falloyt-il  point  trop  iouer  des 
mains  avecques  lapucelle.  Mais  les  temps,  de  ce  temps-là,  estoyent 
si  durs,  que  la  veufve  et  sa  fille  avoyent  iuste  du  pain  assez  pour 
ne  point  mourir  de  faim;  et,  comme  elles  demouroyent  chez  ung 
de  leurs  parens  paouvres,  souvent  elles  manquoyent  de  bois  en 
hyver  et  de  hardes  en  esté;  debvoyent  des  loyers  à  effrayer  ung 
sergent  de  iustice,  lesquels  ne  s’effrayent  point  facilement  des 
debtes  d’aultruy.  Briet,  si  la  fille  croissoyt  en  beaulté,  la  veufve 
croissoyt  en  misère,  et  s’endebtoyt  trez-fort  pour  le  pucelaige 


LA  PUCELLE  DE  TIIILIIOUZE 


'97 


de  sa  garse,  comme  ung  alquemiste  pour  son  creuset  où  il  fund 

tout. 

Lorsque  ses  enquestes  feurent  faictes  et  parfaictes,  ung  lour  de 
pluye,  ledict  sire  de  Valesnes  vint,  par  cas  fortuit,  dedans  le 
taudis  des  deux  fileuses,  et,  pour  soy  seichier,  envoyé  quenr  des 
fagots  au  plessis  voisin.  Puis,  en  attendant,  il  s’assit  sur  un  esca¬ 
beau  entre  les  deux  paouvres  femmes.  A  la  faveur  des  umbres 
grises  et  demi-iour  de  la  cabane,  il  vit  le  doulx  minois  de  la  pucelle 
de  Thilhouze;  ses  bons  bras  rouges  et  fermes;  ses  avant-postes 
durs  comme  bastions  qui  deffendoyent  son  cueur  du  froid;  sa 


Le  tabellion  dressa  bel  et  bien  ung  contract. 


taille  ronde  comme  ung  ieune  chesne  ;  le  tout  bien  frais  et  net  et 
fringuant  et  pimpant  comme  une  première  gelée;  verd  et  tendre 
comme  une  pousse  d’avril;  enfin  elle  ressembloyt  à  tout  ce  qu’il  y 
ha  de  ioly  dans  le  monde.  Elle  avoyt  les  yeulx  d’ung  bleu  modeste 
et  saige  et  le  resguard  encores  plus  coi  que  celuy  de  la  Vierge, 
veu  que  elle  estoyt  moins  advancée,  n’ayant  point  eu  d’enfant. 

Ung  qui  luy  auroyt  dict  :  «  Voulez-vous  faire  de  la  ioye  ?  »  elle 
auroyt  respondu  :  «  En-da  !  par  où  ?  »  tant  elle  sembloyt  nice  et 


igR  LES  CONTES  DROLATIQUES 

peu  ouverte  aux  compréhensions  de  la  chouse.  Aussy  le  bon  vieulx 
seigneur  tortilloyt-il  sur  son  escabelle,  flairoyt  la  fille  et  se  deshan- 
chioyt  le  col  comme  ung  cinge  voulant  attraper  des  noix  grollières. 
Ce  que  voyoyt  bien  la  mère  et  ne  souffloyt  mot,  en  paour  du  sei¬ 
gneur  qui  avoyt  àluy  toutle  pays.  Quand  le  fagot  feut  mis  enl’aatre 
et  flambla,  le  bon  chasseur  dit  à  la  vieille  ; 

—  Ah  !  ah  !  cela  reschauffe  presque  autant  que  les  yeulx  de 
vostre  fille. 

—  Las  !  mon  seigneur,  feit-elle,  nous  ne  pouvons  rien  cuyre  à 
ce  feu-là... 

—  Si,  respondit-il. 


—  Et  comment  ? 

—  Ah!  ma  mye,  prestez  vostre  garse  à  ma  femme,  qui  ha 
besoing  d’une  chamberière,  nous  vous  payerons  bien  deux  fagots 
tous  les  iours. 

—  Ha  !  mon  seigneur,  et  que  cuyroys-je  doncques  à  ce  bon  feu 
de  mesnaige? 

—  Eh  bien,  reprint  le  vieulx  braguard,  de  bonnes  bouillies,  car 
ie  vous  bailleray  à  rente  ung  minot  de  bled  par  saison. 

Et  doncques,  reprint  la  vieille,  où  les  mettroys-je? 

—  Dans  vostre  mette,  s’écria  l’acquéreur  de  pucelaiges. 

--  Mais  ie  n’ay  point  de  mette,  ni  de  bahut,  ni  rien. 

—  Eh  bien,  ie  vous  donneray  des  mettes,  des  bahuts  et  des 
poêles,  des  buyes,  ung  bon  lict  avecques  sa  pente,  et  tout. 

—  Vère,  dit  la  bonne  veufve,  la  pluye  les  guastera,  ie  n’ay  point 
de  maison. 

—  Voyez-vous  pas  d’icy,  respondit  le  seigneur,  le  logiz  de  la 


LA  PUCELLE  DE  TIIILIIOUZE 


199. 


Tourbellière,  où  deniouroyt  mon  paoiivre  picqueur  Pillegrain,  qui 
ha  esté  esventré  par  ung  sanglier  ? 

—  Oui,  feit  la  vieille. 

—  Eh  bien,  vous  vous  bouterez  là  dedans,  iusques  à  la  fin  de 
vos  iours. 

—  Par  ma  fy!  s’escria  la  mère  en  laissant  tomber  sa  quenoille, 
dictes-vous  vray? 

—  Oui. 

—  Et  doncques,  quel  loyer  donnerez-vous  à  ma  fille? 

—  Tout  ce  qu’elle  voudra  gaigner  à  mon  service,  dit  le  seigneur, 

—  Oh  !  mon  seigneur,  vous  voulez  gausser! 

—  Non,  dit-il. 

—  Si,  dit-elle. 

—  Par  sainct  Gatien,  sainct  Eleuthère,  et  par  les  mille  millions 
de  saincts  qui  grouillent  là-hault,  ie  iure  que... 

—  Eh  bien,  si  vous  ne  gaussez  point,  reprint  la  bonne  mère,  ie 
vouldroys  que  ces  fagots  fussent,  ung  petit  brin,  passez  par  devant 
le  notaire. 

—  Par  le  sang  du  Christ  et  le  plus  mignon  de  vostre  fille,  ne- 
suis-je  point  gentilhomme?  Ma  parole  vault  le  ieu. 

—  Ah  bien,  ie  ne  dis  non,  mon  seigneur;  mais,  aussy  vray 
que  ie  suis  une  paouvre  filandière,  i’ayme  trop  ma  fille  pour  la 
quitter.  Elle  est  trop  ieune  et  foible  encores,  elle  se  romproyt  au 
service.  Hier,  au  prosne,  le  curé  disoyt  que  nous  respondrons  à 
Dieu  de  nos  enfans. 

—  La  la!  fit  le  seigneur,  allez  quérir  le  notaire. 

Ung  vieulx  buscheron  courut  au  tabellion,  lequel  vint  et 
dressa  bel  et  bien  ung  contract,  auquel  le  sire  de  Valesnes  mit  sa 
croix,  ne  saichant  point  escripre;  puis,  quand  tout  feut  scellé, 
signé  : 

—  Eh  bien,  la  mère,  dit-il,  ne  respondez-vous  doncques  plus  du 
pucelaige  de  vostre  fille  à  Dieu? 

—  Ah!  mon  seigneur,  le  curé  disoyt  ;  «  Iusques  à  l’aage  de  rai¬ 
son,  »  et  ma  fille  est  bien  raisonnable. 

Lors,  se  tournant  vers  elle  ; 

—  Marie  Ficquet,  reprint  la  vieille,  ce  que  tu  as  de  plus  chier 


200  LES  CONTES  DROLATIQUES 

est  l'honneur;  et,  là  où  tu  vas,  ung  chascun,  sans  compter  mon 
seigneur,  te  le  vouldra  tollir;  mais  tu  vois  tout  ce  qu’il  vault!... 
Par  ainsy,  ne  t’en  defFais  qu’à  bon  escient  et  comme  il  faut.  Ores, 
pour  ne  point  contaminer  ta  vertu  devant  Dieu  et  les  hommes  (à 
moins  de  motifs  légitimes),  aye  bien  soing,  par  advance,  de  faire 
saupouldrer  ung  petit  ton  cas  de  inariaige,  aultrement  tu  iroys  à  mal. 

—  Oui,  ma  mère,  feit  la  pucelle. 

Et  là-dessus  elle  sortit  du  paouvre  logiz  de  son  parent,  et  vint 


—  le  le  diray  à  Madame. 


au  chasteau  de  Valesnes  pour  y  servir  la  dame,  qui  la  trouva  fort 
iolie  et  à  son  goust. 

Quand  ceux  de  Valesnes,  Sacché,  Villaines  et  aultres  lieux  ap- 
prindrent  le  hault  prix  donné  de  la  pucelle  de  Thilhouze,  les 
bonnes  femmes  de  mesnaige,  recognoissant  que  rien  n’estoyt  plus 
prouffictable  que  la  vertu,  taschèrent  d'élever  et  nourrir  toutes 
leurs  lilles  pucelles;  mais  le  mestier  feut  aussy  chanceulx  que 
celluy  d’éducquer  les  vers  à  soye,  si  subiects  à  crever,  veu  que  les 
pucelaiges  sont  comme  les  nesfles  et  meurissent  vite  sur  la  paille. 
Cependant  il  y  eut  quelques  filles,  pour  ce  notées  en  Touraine,  et 
qui  passèrent  pour  vierges  dans  tous  les  couvens  de  religieux,  ce 
dont  ie  ne  vouldroys  point  respondre,  ne  les  ayant  point  vérifiées 
en  la  manière  enseignée  par  Verville  pour  recognoistre  la  parfaicte 
vertu  des  filles.  Finablement,  Marie  Ficquet  suivit  le  saige  advis 
de  sa  mère,  et  ne  voulut  entendre  aulcune  des  doulces  requestes, 
paroles  dorées  et  cingeries  de  son  maistre,  sans  estre  ung  peu 
trempée  de  mariaige 


Cela  rcichaulïe  presque  autant  que  les  yeux  de  votre  lille. 

CONTES  drolatiques.  20 


202 


LES  CONTES  DROLATIQUES 

Quand  le  vieulx  seigneur  faisoyt  mine  de  la  vouloir  margauder, 
elle  s’effarouchioyt  comme  une  chatte  à  l’approuche  d’ung  chien, 
en  criant  ; 

—  le  le  diray  à  Madame. 

Brief,  au  bout  de  six  moys,  le  sire  n’avoyt  pas  encores  seule¬ 
ment  recouvré  le  prix  d’ung  seul  fagot.  A  toutes  ses  besongnes, 
la  Ficquet,  tousiours  plus  ferme  et  plus  dure,  une  foys  respon- 
doyt  à  la  gracieuse  queste  de  son  seigneur  : 

—  Quand  vous  me  l’aurez  osté,  me  le  rendrez-vous,  hein? 

Puis  en  d’aultres  temps  disoyt  : 

—  Quand  i’auroys  autant  de  pertuys  qu’en  ont  les  cribles,  il  n’y 
en  auroyt  pas  ung  seul  pour  vous,  tant  laid  ie  vous  treuve! 

Ce  bon  vieulx  prenoyt  ces  proupos  de  villaige  pour  fleurs  de 
vertu,  et  ne  chailloyt  point  à  faire  de  petits  signes,  longues  ha¬ 
rangues  et  cent  mille  sermens;  car,  force  de  veoir  les  bons  gros 
avant-CLieurs  de  ceste  fille,  ses  cuisses  rebondies,  qui  se  mou- 
loyent  en  relief  à  certains  mouvemens,  à  travers  ses  cottes,  et 
force  d’admirer  aultres  chouses  capables  de  brouiller  l’entende¬ 
ment  d’ung  sainct,  ce  bon  chier  homme  s’estoyt  enamouré  d’elle 
avecques  une  passion  de  vieillard,  laquelle  augmente  en  propor¬ 
tions  géométrales,  au  rebours  des  passions  des  ieunes  gens,  pour 
ce  que  les  vieulx  ayment  avecques  leur  foiblesse  qui  va  croissant, 
et  les  ieunes  avecques  leurs  forces  qui  s’en  vont  diminuant.  Pour 
ne  donner  aulcune  raison  de  refus  à  ceste  fille  endiablée,  le  sei¬ 
gneur  print  à  partie  ung  sien  sommelier,  aagé  de  plus  de  septante 
et  quelques  années,  et  luy  feit  entendre  qu’il  debvoyt  se  marier 
aflin  de  reschaufter  sa  peau,  et  que  Marie  Ficquet  seroyt  bien  son 
faict.  Le  vieulx  sommelier,  qui  avoyt  gaigné  trois  cents  livres  tour- 
noys  de  rente  à  divers  services  dans  la  maison,  vouloyt  vivre 
tranquille  sans  ouvrir  de  nouveau  les  portes  de  devant  ;  mais  le 
bon  seigneur.  Payant  prié  de  se  marier  ung  peu  pour  lui  faire 
plaisir,  l’asseura  qu’il  n’auroyt  nul  soulcy  de  sa  femme.  Alors,  le 
vieulx  sommelier  s’engarria  par  obligeance  dans  ce  mariaige.  Le 
tour  des  fiançailles,  Marie  Ficquet,  débridée  de  toutes  ses  raisons, 
et  ne  pouvant  obiecter  aulcun  grief  à  son  poursuyvant,  se  fit 
■  ctroyer  une  grosse  dot  et  ung  douayre  pour  le  prix  de  sa  deflo- 


LA  PUCELLE  DE  THILHOUZE 


203 


raison,  puis  bailla  licence  au  vieulx  cocquard  de  venir  tant  qu'il 
pourroyt  couchier  avecques  elle,  luy  promettant  autant  de  bons 
coups  que  de  grains  de  bled  donnez  à  sa  mère;  mais,  à  son  aage, 
ung  boisseau  lui  suffisoyt. 

Les  nopces  faictes,  point  ne  faillit  le  seigneur,  aussitôt  sa  femme 
mise  en  toile,  de  s’esquicher  devers  la  chambre,  bien  verrée,  natée 


Le  vieulx  sommelier  vouloyt  vivre  tranquille. 


et  tapissée,  où  il  avoyt  logié  sa  poulette,  ses  rentes,  ses  fagots., 
sa  maison,  son  bled  et  son  sommelier. 

Pour  estre  brief,  saichez  qu’il  trouva  la  pucelle  de  Thilhouze  la 
plus  belle  fille  du  monde,  iolie  comme  tout,  à  la  doulce  lumière 
du  feu  qui  petilloyt  dans  la  cheminée,  bien  noiseuse  entre  les 
draps,  cherchant  castilles,  sentant  une  bonne  odeur  de  pucelaige, 
et,  de  prime  faict,  n’eut  aulcun  regret  au  grant  prix  de  ce  biiou. 
Puis,  ne  pouvant  se  tenir  de  despescher  les  premières  bouchées 
de  ce  friant  morceau  royal,  le  seigneur  se  mit  en  debvoir  de  fan- 
frelucher,  en  maistre  passé,  ce  ieune  formulaire.  Vécy  doncques  le 
bienheureux  qui,  par  trop  grant  gloutonnerie,  vétille,  glisse,  enfin 
ne  sçayt  plus  rien  du  ioly  mestier  d’amour.  Ce  que  voyant,  après 
ung  moment,  la  bonne  fille  dict  innocemment  à  son  vieulx  cavalier- 


204 


LES  CONTES  DROLATIQUES 

—  Monseigneur,  si  vous  y  êtes,  comme  ie  pense,  donnez,  s'il 
vous  plaist,  un  peu  plus  de  volée  à  vos  cloches. 

Sur  ce  proupos,  qui  finit  par  se  répandre,  ie  ne  sçavs  comment, 
Marie  Ficquet  devint  fameuse,  et  l’on  dict  encores  en  nos  pays  : 
«  C’est  une  pucelle  de  Thilhouze!  *  en  mocquerie  d’une  mariée,  et 
pour  signifier  xmt  fricquencUe. 

Fricquenelle  se  dit  d’une  fille  que  ie  ne  vous  soubhaite  point  de 
trouver  en  vos  draps  la  première  nuict  de  vos  nopces,  à  moins  que 
vous  ne  soyez  nourri  dans  la  philosophie  du  Porticque,  où  l’on  ne 
s'estomiroyt  d’aulcun  meschief.  Et  il  y  a  beaucoup  de  gens  con- 
traincts  d’estre  stoïciens  en  ceste  conioncture  drolaticque,  laquelle 
se  rencontre  encores  assez  souvent,  car  la  nature  tourne,  mais  ne 
change  point,  et  tousiours  il  y  aura  de  bonnes  pucelles  de  Thil¬ 
houze  en  Touraine  et  ailleurs.  Que  si  vous  me  demandiez  mainte¬ 
nant  en  quoy  consiste  et  où  esclate  la  moralité  de  ce  Conte,  ie 
seroys  bien  en  droict  de  respondre  aux  dames  :  que  les  Cofites  dro- 
laticques  sont  plus  faicts  pour  apprendre  la  morale  du  plaisir  que 
pour  procurer  le  plaisir  de  faire  de  la  morale. 

Mais,  si  c’estoyt  un  bon  vieulx  braguard  bien  desreiné  qui  m’in- 
terlocutast,  ie  lui  diroys,  avec  les  gracieux  mesnagemens  deus  à 
ses  perrucques  iaunes  ou  grises  :  que  Dieu  ha  voulu  punir  le  sieur 
de  Valesnes  d’avoir  essayé  d’achepter  une  danrée  faicte  pour  estre 
donnée. 


Les  nopces  faictes. 


Le  frère 
d'Hrmes 


Au  commencement  du 
règne  du  roy  Henry  secund 
du  nom,  lequel  ayma  tant 
la  belle  Diane,  il  y  avoyt 
encores  une  quérémonie 
dont  i’usaige  s’est  beaucoup 
depuis  afFoibly,  et  qui  ha 
tout  â  faict  disparu,  comme  une  infinité  de  bonnes  chouses  des 
vieulx  temps.  Geste  belle  et  noble  coustume  estoyt  le  choix  d’ung 
frère  d’armes  que  faisoyent  tous  les  chevaliers.  Doncques,  apres 


206 


LES  CONTES  DROLATIQUES 
s’estre  cogneus  pour  deux  hommes  loyaulx  et  braves,  ung  chascun 
de  ce  gentil  couple  estoyt  marié  pour  la  vie  à  l’aultre  ;  tous  deux 
devenoyent  frères;  l'ung  debvoyt  deffendre  l’aultre  à  la  bataille 
parmi  les  ennemis  qui  le  menassoyent  et,  à  la  court,  parmi  les  amys 
qui  en  médisoyent.  En  l’absence  de  son  compaignon,  l’aultre  estoyt 
tenu  de  dire  à  ung  qui  auroyt  accusé  son  bon  frère  de  quelque  des¬ 
loyauté,  meschanterie  ou  noirceur  feslonne  .  «  Vous  en  avez  menti 
par  vostre  gorge!...  *  et  aller  sur  le  pré,  vitement,  tant  seur  on 
estoyt  de  l’honneur  l’ung  de  l’aultre.  Il  n’est  pas  besoing  d’ad- 
ioLixter  que  l’un  estoyt  tousiours  le  secund  de  l’aultre,  en  toute 
alfaire,  meschante  ou  bonne,  et  qu’ils  partageoyent  tout,  bonheur 
ou  malheur.  Ils  estoyent  mieux  que  les  frères  qui  ne  sont  conioincts 
que  par  les  hazards  de  la  nature,  veu  qu’ils  estoyent  fraternisés 
par  les  liens  d’ung  sentiment  espécial,  invoulentaire  et  mutuel. 
Aussy  la  fraternité  des  armes  ha-t-elle  produict  de  beaulx  traicts, 
aussy  braves  que  ceulx  des  anciens  Grecs,  Romains  ou  aultres... 

Mais  cecy  n’est  point  mon  subiect.  Le 
récit  de  ces  chouses  se  trouve  escript 
par  les  historiens  de  nostre  pays,  et 
ung  chascun  les  sçait. 

Doncques,  en  ce  temps-là,  deux 
ieunes  gentilshommes  de  Touraine,  dont 
l’un  estoyt  le  cadet  de  Maillé,  l’aultre 
le  sieur  de  Lavallière,  se  feirent  frères 
d’armes  le  iour  où  ils  gaignèrent  leurs 
espérons.  Ils  sortoyent  de  la  maison  de 
M.  de  Montmorency,  où  ils  feurent 
nourris  des  bonnes  doctrines  de  ce 
grant  capitaine,  et  avoyent  monstré 
combien  la  valeur  est  contagieuse  en 
ceste  belle  compaignie,  pour  ce  que, 
à  la  bataille  de  Ravennes,  ils  méritèrent 
les  louanges  des  plus  vieulx  chevaliers. 
Ce  feut  dans  la  ineslée  de  ceste  rude  iournée  que  Maillé,  saulvé 
par  le  susdict  Lavallière,  avecques  lequel  il  avoyt  eu  quelques 
noises,  vit  que  ce  gentilhomme  estoyt  un  noble  cueur.  Comme  ils 


Lavallière  estoyt  un  fils 
goldronné. 


LE  FRERE  D'ARMES 


207 


avoyent  receu  chascun  des  eschancreuves  en  leur  pourpoiact, 
ils  baptizèrent  ceste  fraternité  dans  leur  sang  et  feurent  traictés 
ensemble,  dans  ung  mesme  lict,  soubz  la  tente  de  M.  de  Mont¬ 
morency,  leur  maistre.  Il  est  besoing  de  vous  dire  que,  cà  ren¬ 
contre  des  habitudes  de  sa  famille  où  il  y  ha  tousiours  eu  de 


lis  feurent  traictés  ensemble,  dans  ung  mesme  lict. 


iolis  visaiges,  le  cadet  de  Maillé  n’estoyt  point  de  physionomie 
plaisante,  et  n’avoyt  guères  pour  luy  que  la  beaulté  du  diable; 
du  reste,  descouplé  comme  ung  levrier,  large  des  espaules  et 
taillé  en  force  comme  le  roy  Pépin,  lequel  feut  ung  terrible 
iouteur.  Au  rebours,  le  sire  de  Chateau-Lavallière  estoyt  un 
fils  goldronné,  pour  qui  sembloyent  avoir  esté  inventez  les 
belles  dentelles,  les  fins  haults-de-chausses  et  les  soliers.à 
fenestre.  Ses  longs  cheveulx  cendrés  estoyent  iolis  comme  une 


208 


LES  CONTES  DROLATIQUES 
chevelure  de  dame  ;  et  c’estoyt,  pour  estre  court,  un  enfant  avec- 
ques  lequel  toutes  les  femmes  auroyent  bien  voulu  iouer.  Aussy, 
un  iour,  la  Daulphine,  niepce  du  pape,  dit  en  riant  à  la  royne  de 
Navarre,  veu  qu'elle  ne  haïssoyt  point  ces  bonnes  drosleries, 
«  que  cettuy  paige  estoyt  un  emplastre  à  guarrir  de  tous  les 
maulx  »  !  ce  qui  feit  rougir  le  iolÿ  petit  Tourangeau,  pour  ce  que, 
n'ayant  encores  que  seize  ans,  il  print  ceste  guallanterie  comme 
ung  reprouche. 

Lors,  au  retourner  d'Italie,  le  cadet  de  Maillé  trouva  ung  bon 


Madamoiselle  d’Annebault  estoyt  une  gracieuse  fille. 

chaussepied  de  mariaige  que  luy  avoyt  traficqué  sa  mère  en  la 
personne  de  madamoiselle  d’Annebault,  laquelle  estoyt  une  gra¬ 
cieuse  hile,  riche  de  mine  et  bien  fournie  de  tout,  ayant  ung  bel 
hostel  en  la  rue  Barbette  guarny  de  meubles  et  tableaux  italians, 
et  force  domaines  considérables  à  recueillir.  Quelques  iours  après 
le  trespassement  du  roy  François,  adventure  qui  planta  la  terreur 
au  fund  de  tous  les  cas,  pour  ce  que  le  dict  seigneur  estoyt  mort 
par  suite  du  mal  de  Naples,  et  que,  doresenavant,  il  n’y  avoyt 
point  de  sécuritez  mesmes  avecques  les  plus  haultes  princesses, 
le  dessus  dict  Maillé  feut  contrainct  de  quitter  la  Court  pour  aller 
accommoder  aulcunes  affaires  de  griefve  importance  dans  le  Pied- 
mont.  Comptez  qu’il  lui  desplaisoyt  beaucoup  de  laisser  sa  bonne 
femme,  si  ieunette,  si  friande,  si  noiseuse,  au  milieu  des  dangiers, 
poursuites,  embusches  et  surprinses  de  ceste  guallante  compaignie 
où  estoyent  tant  de  beaulx  hls,  hardis  comme  des  aigles,  hers  de 


A  la  bataille  de  Ka\  ennefi. 


CONTES  DROLATIOTES. 


27 


210 


LES  CONTES  DROLATIQUES 
lesguard  et  amoureux  de  femmes  autant  que  les  gens  sont  affamés 
de  iambons  à  Pasques.  Dans  ceste  haulte  ialousie,  tout  luy  estoyt 
bien  desplaisant;  mais,  force  de  songier,  il  s’advisa  de  cadenasser 
sa  femme,  ainsy  qu’il  va  estre  dict.  Il  invita  son  bon  frère  d’armes 
à  venir  au  petit  iour,  le  matin  de  sa  départie.  Ores,  dès  qu’il  en¬ 
tendit  le  cheval  de  Lavallière  dans  sa  court,  il  saulta  hors  de  son 
lict,  y  laissant  sa  doulce  et  blanche  moitié  sommeillant  encores  de 
ce  petit  sommeil  brouïnant,  tant  aymé  de  tous  les  friands  de 
paresses.  Lavallière  vint  à  luy,  et  les  deux  compaignons  se 
mussant  dans  l’embrazure  de  la  croisée,  ils  s’accollèrent  par 
une  loyale  poignée  de  main;  puis,  de  prime  face,  Lavallière  dit 
à  Maillé  : 

—  le  seroys  venu  ceste  nuict  sur  ton  advis,  mais  i’avoys  ung 
procez  amoureux  à  vuyder  avecques  ma  dame,  qui  me  bailloyt 
assignation  :  doncques  ie  ne  pouvoys  aulcunement  faire  deffault; 
mais  ie  l’ai  quittée  de  matin...  Veux-tu  que  ie  t’accompaigne !  le 
luy  ai  dict  ton  départ,  elle  m’a  promis  de  demourer,  sans  aulcun 
amour,  sur  la  foy  des  traictez...  Si  elle  me  truphe,  un  amy  vault 
mieux  qu’une  maistresse  !... 

—  Oh!  mon  bon  frère,  respondit  Maillé  tout  esmeu  de  ces  pa¬ 
roles,  ie  veulx  te  demander  une  preuve  plus  haulte  de  ton  brave 
cueur...  Veux-tu  avoir  la  charge  de  ma  femme,  la  deffendre  contre 
tous,  estre  son  guide,  la  tenir  en  lesse,  et  me  respondre  de  l’inté¬ 
grité  de  ma  teste?...  Tu  demoureras  icy,  pendant  le  temps  de  mon 
absence,  dans  la  salle  verde,  et  seras  le  chevalier  de  ma  femme... 

Lavallière  fronssa  les  sourcils  et  dit  : 

—  Ce  n’est  ni  toy,  ni  ta  femme,  ni  moy,  que  ie  redoute,  mais  les 
meschans,  qui  prouflîcteront  de  cecy  pour  nous  brouiller  comme 
des  escheveaux  de  soye... 

—  Ne  sois  point  en  defliance  de  moy,  reprint  Maillé,  serrant 
Lavallière  contre  luy.  Si  tel  estoyt  le  bon  vouloir  de  Dieu  que 
i’eusse  le  malheur  d’estre  cocqu,  ie  seroys  moins  raarry  que  ce 
‘bustà  ton  advantaige...  Mais,  par  ma  foy,  i’en  mourroys  de  cha¬ 
grin,  car  ie  suis  bien  assotté  de  ma  bonne,  fresche  et  vertueuse 
femme. 

Sur  ce  dire,  il  destourna  la  teste  pour  ne  point  monstrer  à  Laval- 


211 


LE  FRÈRE  D’ARMES 
lière  l'eaue  qui  lui  venoyt  aux  yeulx,  mais  le  ioly  courtizan  vcit 
ccste  semence  de  pleurs,  et  lors,  prenant  la  main  de  Maillé  : 

Mon  irère,  luy  dit-il,  ie  te  iure  ma  foy  d’homme  que,  para- 


—  Si  elle  me  truphe,  un  amy  vault  mieux  qu’une 
maistresse, 

vaut  qu’ung-  quelqu’un  touche  à  ta  (emme,  il  aura  senty  ma  dague 
au  fund  de  sa  fressure...  Et,  à  moins  que  ie  ne  meure,  tu  la  retrou¬ 
veras  intacte  de  corps,  sinon  de  cueur,  pour  ce  que  la  pensée  est 
hors  du  pouvoir  des  gentilshommes... 

—  Il  est  doncques  dict  là-hault,  s’escria  Maillé,  que  ie  scray 
tousiours  ton  serviteur  et  ton  obligé!... 

Là-dessus,  le  compaignon  partit  pour  ne  point  mollir  dans  les 
interiections,  pleurs  et  aultres  saulcesque  respandent  les  dames  en 
adieux;  puis  Lavallière,  l’ayant  conduict  à  la  porte  de  la  ville, 
revint  en  l’hostel,  attendit  Marie  d’Annebault  au  deshuchier  du  Uct, 
luy  apprint  la  départie  de  son  bon  mary,  luy  oftrit  d’estre  à  ses 
ordres,  et,  le  tout,  avecques  des  manières  si  gentilles,  que  la  plus 
vertueuse  femme  eust  esté  chatouillée  du  dezir  de  guarder  à  soy 
le  chevalier.  Mais  de  ces  belles  pastenostres  n’estoyt  aulcun  besoing 
pour  endoctriner  la  dame,  veu  que  elle  avoyt  presté  l’aureille  aux 
discours  des  deux  amys,  et  s’estoyt  grantement  offensée  des 
doubtes  de  son  mary.  Hélas  !  comptez  que  Dieu  seul  est  parfaict! 
Dans  toutes  les  idées  de  l’homme,  il  y  aura  tousiours  un  costé  maul- 
vais;  et  c’est,  oui-da,  une  belle  science  de  vie,  mais  science  impos- 


213  LES  CONTES  DROLATIQUES 

sible,  que  de  tout  prendre,  mesnies  ung  baston  par  le  bon  bout. 

La  cause  de  ceste  grant  difficulté  de  plaire  aux  dames  est 

qu’il  y  ha  chez  elles  une  chouse  qui  est  plus  femme  qu’elles,  et, 

n’estoyt  le  respect  qui  leur  est  deu,  ie  diroys  un  aultre  mot.  Ores, 

nous  ne  debvons  ianiais  resveigler  les  phantaisies  de  ceste  chouse 

malivole. 

Mais  le  parfaict  gouvernement  des  femmes  est  œuvre  à  navrer 
ung  homme,  et  nous  fault  rester  en  totale  soubmission  d’elles  ; 
c’est,  ie  cuyde,  le  meilleur  sens  pour  desnouer  la  trez-angoisseuse 
énigme  du  mariaige.  Doncques,  Marie  d’Annebault  se  y  tint  heu¬ 
reuse  des  bonnes  fassons  et  offres  du  guallant;  mais  il  y  avoyt, 
en  son  soubrire,  ung  malicieux  esperit,  et,  pour  aller  rondement, 
l’intention  de  mettre  son  ieune  garde-chouse  entre  l’honneur  et 
le  plaisir;  de  si  bien  le  requérir  d’amour,  le  tant  testonner  de  bons 
soings,  le  pourchasser  de  resguardssi  chaulds,  qu’il  feust  infidelle 
à  l’amitié  au  prouffict  de  la  guallantise. 


l'out  estoyt  en  bon  poinct  pour  les  menées  de  son  dessein,  veu 
les  accointances  que  le  sire  de  Lavallière  estoyt  tenu  d’avoir 
avccques  elle  par  son  séjour  en  l’hostel.  Et,  comme  il  n’}"  ha  rien 


2i3 


LE  FRÈRE  D’ARMES 
au  monde  qui  puisse  destourber  une  femme  de  scs  visées,  en  toute 
occurrence,  la  cingesse  tendoyt  à  l’empiéger  dans  ung  lacqs. 

Tantost  le  faisoyt  rester  sis  près  d’elle,  devant  le  teu,  iusques  à 
douze  heures  de  la  nuict, 
luy  chantant  des  refrains, 
et,  sur  toute  chouse,  luy 
monstrant  ses  bonnes 
espaules,  les  tentations 
blanches  dont  son  cor- 
saige  estoyt  plein,  enfin, 
luy  gectant  mille  res- 
guards  cuysans  ;  le  tout, 
sans  avoir  la  physiono¬ 
mie  des  pensées  qu'elle 
guardoyt  sous  son  au- 
reille. 

Tantost  elle  se  pour- 

menoyt  avecques  luy,  de 

matin,  dans lesiardius  de  —  Avez-vous  coustume  de  prendre  quelque  chouse 
.  ,  ,  au  matin  ? 

son  hostel,  et  S  appuyoyt 

bien  fort  sur  son  bras,  le  pressoyt,  soupiroyt,  luy  faisoyt  nouer  le  las- 
setde  son  brodequin,  qui  tousiours  se  destortilloyt  à  poinct  nommé. 

Puis  c’estoyent  mille  gentilles  paroles,  et  de  ces  chouses  aux¬ 
quelles  entendent  si  bien  les  dames  :  petits  soings  pour  l’hoste, 
comme  venir  veoir  s’il  avoyt  ses  aises;  si  le  lict  estoyt  bon:  si  la 
chambre  propre;  s'il  y  avoyt  bon  aër;  si,  la  nuict,  il  sentoyt  aul- 
cuns  vents  coulis;  si,  le  iour,  avoyt  trop  de  soleil;  luy  demandant  de 
ne  luy  rien  celer  de  ses  phantaisies  et  moindres  voulentés,  disant: 

—  Avez-vous  coustume  de  prendre  quelque  chouse  au  matin, 
dans  le  lict?...  soit  de  l’hydromel,  du  laict  ou  desespices?  Mangez- 
vous  bien  à  vos  heures?  le  me  conformeray  à  tous  vos  dezirs... 
dictes!...  Vous  avez  paour  de  me  demander...  Allons! 

Elle  accompaignoyt  ces  bonnes  doreloteries  de  cent  mignar¬ 
dises,  comme  de  dire  en  entrant  : 

—  le  vous  gehenne,  renvoyez-moy !...  Allons  besoing  est  que 
soyez  libre...  le  m’en  vais... 


214  les  contes  drolatiques 

Et  tousiours  estoyt  gracieusement  invitée  à  rester. 

Et  tousiours  la  rusée  venoyt  vestue  à  la  légiere,  monstrant  des 
eschantillons  de  sa  beaulté  à  faire  hennir  ung  patriarche  aussy 
ruyné  par  le  temps  que  debvoyt  l’estre  le  sieur  de  Mathusalem  à 
cent  soixante  ans. 

Le  bon  compaignon,  estant  fin  comme  soye,  laissoyt  aller  toutes 
les  menées  de  la  dame,  bien  content  de  la  veoir  occupée  de  luy, 
veu  que  c’estoyt  aultant  de  gaigné  ;  mais  en  frère  loyal,  il  remet- 
toyt  tousiours  le  mary  absent  soubz  les  yeulx  de  son  hostesse. 

Or,  ung  soir,  la  iournée  ayant  esté  trez-chaulde.  Lavallière, 
redoutant  les  ieux  de  la  dame,  luy  dit  comme  Maillé  l’aimoyt  fort, 
qu’elle  avoyt  à  elle  ung  homme  d’honneur,  ung  gentilhomme  bien 
ardent  pour  elle  et  bien  chatouilleux  de  sonescu... 

—  Pourquoy  doncques,  dit-elle,  s’il  en  est  chatouilleux,  vous 
ha-t-il  mis  icy  ?... 

—  N’est-ce  pas  une  haulte  prudence?...  respondit-il.  N’estoyt-il 
pas  besoing  de  vous  confier  à  quelque  defïenseur  de  vostre  vertu? 
non  qu’il  lui  en  faille  ung,  mais  pour  vous  protéger  contre  les  maul- 
vais... 

—  Doncques,  vous  estes  mon  guardien?  fit-elle. 

—  l’en  suis  fier!  s’escria  Lavallière. 

—  Vère!  dit-elle,  il  ha  bien  mal  choisi... 

Ce  proupos  feut  accompaigné  d’une  oeillade  si  paillardement 
lascive,  que  le  bon  frère  d’armes  print,  en  manière  de  reprouche, 
une  contenance fresche,  et  laissa  la  belle  dame  seule;  laquelle  teuL 
picquée  de  ce  reffus  tacite  d’entamer  la  bataille  des  amours. 

Elle  demoura  dans  une  haulte  méditation,  et  se  mit  à  quérir 
l’obstacle  véritable  qu’elle  avoyt  rencontré  ;  car  il  ne  sçauroyt  venir 
en  l’esperit  de  aulcune  dame  qu’ung  bon  gentilhomme  puisse  avoir 
du  dédain  pour  ceste  baguatelle  qui  ha  tant  de  prix  et  si  haulte 
valeur.  Ores,  ces  pensiers  s’entrefilèrent  et  s’accointèrent  si  bien, 
l’un  accrochant  l’aultre,  que,  de  pièces  en  morceaux,  elle  attira 
toute  l’estofïe  à  elle,  et  se  treuva  couchiée  au  plus  profund  de 
l’amour;  ce  qui  doibt  enseigner  aux  dames  à  ne  iamais  iouer 
avecqucs  les  armes  de  l’homme,  veu  qu’à  manier  de  la  glue  il  en 
demeure  tousiours  aux  doigts. 


LE  FRÈRE  D’ARMES  21=! 

Par  ainsy,  Marie  d’Annebault  fina  par  où  elle  auroyt  deu  com¬ 
mencer  :  à  sçavoir,  que,  pour  se  saulver  de  ses  pièges,  le  bon 
chevalier  debvoyt  estre  prins  à  celluy  d’une  dame;  et,  en  bien 
cherchant  autour  d’elle  où  son  ieune  hoste  pouvoyt  avoir  treuvé 
ung  étuy  de  son  goust,  elle  pensa  que  la  belle  Limeuil,  l’une  des 
filles  de  la  royne  Catherine,  mesdames  de  Nevers,  d’Estrées  et 
de  Giac,  estoyent  les  amyes  desclairées  de  Lavallière,  et  que,  de 
toutes,  il  debvoyt  en  aymer  au  moins  une  à  la  folie. 

De  ce  coup,  elle  adiouxta  la  raison  de  ialousie  à  toutes  les 
aultres  qui  la  convioyent  de  séduire  son  messire  Argus,  dont  elle 
ne  vouloyt  point  couper,  mais  perfumer,  baiser  la  teste,  et  ne  faire 
aulcun  tort  au  reste. 

Elle  estoyt  certes  plus  belle,  plus  ieune,  plus  appétissante  et 
mignonne  que  ses  rivales;  du  moins,  ce  feut  le  mélodieux  arrest  de 
sa  cervelle.  Aussy,  meue  par  toutes  les  chordes,  ressorts  de  con¬ 
science  et  causes  physicques  qui  font  mouvoir  les  femmes,  elle 
revint  à  la  charge,  pour  donner  nouvel  assault  au  cueur  du  cheva¬ 
lier;  car  les  dames  ayment  à  prendre  ce  qui  est  bien  fortifié. 

Alors,  elle  feit  la  chatte,  et  se  roula  si  bien  près  de  luy,  le  cha¬ 
touilla  si  gentement,  l’apprivoisa  si  doulcement,  le  patepelna  si 
mignottenient,  que,  ung  soir  où  elle  estoyt  tombée  en  de  noires 
humeurs,  quoique  bien  gaye  au  fund  de  l’aame,  elle  se  feit  deman¬ 
der  par  son  frère  guardien  : 

—  Qu’avez-vous  doncques?... 

A  quoy,  songeuse,  elle  luy  respondit,  en  estant  escoutée  par  luy 
comme  la  meilleure  des  musicques  ; 

Qu’elle  avoyt  espousé  Maillé  à  l’encontre  de  son  cueur,  et 
qu’elle  en  estoyt  bien  malheureuse  ;  qu’elle  ignoroyt  les  doulceurs 
d’amour;  que  son  mary  ne  s’y  entendoyt  nullement,  et  que  sa 
vie  seroyt  pleine  de  larmes.  Briet,  elle  se  feit  pucelle  de 
cueur,  et  de  tout,  veu  qu’elle  advoua  n’avoir  encores  perceu  de  la 
chouse  que  des  desplaisirs.  Puis  dit  encores  que,  pour  le  seur,  ce 
manège  debvoyt  estre  fertile  en  sucreries,  friandises  de  toute  sorte, 
pour  ce  que  toutes  les  dames  y  couroyent,  en  vouloyent,  estoyent 
ialouses  de  ceulx  qui  leur  en  vendoyent;  car,  à  aulcunes,  cela 
coustoyt  chier;  que  elle  en  estoyt  si  curieuse,  que,  pour  ung  seul 


2i6 


LES  COUTES  DROLATIQUES 
bon  iour  ou  une  nuictée  d'amour,  elle  bailleroyt  sa  vie  et  seroyt 
tousiours  subiecte  de  son  amy,  sans  aulcun  murmure;  mais  que 
celuy  avecques  qui  la  chouse  luy  seroyt  plus  plaisante  à  laire  ne 


vouloyt  pas  l’entendre;  et  que,  cependant,  le  secret  pouvoyt  estre 
éternellement  guardé  sur  leurs  couclieries,  veu  la  fiance  de  son 
mary  en  luy;  finablement,  que,  s’il  la  refuzoyt  encores,  elle  en 
mourroyt. 

Et  toutes  ces  paraphrases  du  petit  canticque  que  sçavent  toutes 
les  dames  en  venant  au  monde  feurent  desbagoulées  entre  mille 
silences  entrecoupés  de  sospirs  arrachiés  du  cueur,  aornés  de 
force  tortillemens,  appels  au  ciel,  yeux  en  l’aër,  petites  rougeurs 
subites,  cheveulx  graphinés...  Enfin,  toutes  les  herbes  de  la  Sainct- 


2i3  les  contes  drolatiques 

Jean  feurent  mises  dans  le  ragoust.  Et,  comme  au  fund  de  ces 
paroles  il  y  avoyt  ung  pinçant  dezir  qui  embellit  mesmes  les  laide¬ 
rons,  le  bon  chevalier  tomba  aux  pieds  de  la  dame,  les  lui  print, 
les  luy  baisa,  tout  plourant.  Faictes  estât  que  la  bonne  femme  feut 
bien  heureuse  de  les  luy  laisser  à  baiser  ;  et  mesmes,  sans  trop 
resguarder  à  ce  qu’il  vouloyt  en  faire,  elle  luy  abandonna  sa  robbe, 
saichant  bien  que  besoing  estoyt  de  la  prendre  par  en  bas  pour  la 
lever;  mais  il  estoyt  escript  que  ce  soir  elle  seroyt  saige,  car  le 
beau  Lavallière  luy  dit  avecques  désespoir  : 

—  Ah!  madame,  ie  suis  ung  malheureux  et  ung  indigne... 

—  Non,  non,  allez  !...  feit-elle. 

—  Hélas!  le  bonheur  d’estre  à  vous  m’est  interdict. 

—  Comment?...  dit-elle. 

—  le  n’ose  vous  advouer  mon  cas!... 

—  Est-ce  doncques  bien  mal?... 

—  Ha  !  ie  vous  ferai  honte!... 

—  Dictes,  ie  me  cacherai  le  visaige  dans  mes  mains. 

Et  la  rusée  se  mussa  de  manière  à  bien  veoir  son  bien  aymé  par 
ses  entre-doigts. 

—  Las!...  feit-il,  l’aultre  soir,  quand  vous  m’avez  dict  ceste  si 
gracieuse  parole,  i’estoys  allumé  si  traistreusement,  que,  ne  cuy- 
dant  point  mon  bonheur  prouche  et  n’osant  vous  advouer  ma 
flamme,  i’ai  couru  en  ung  clappier  où  vont  les  gentilshommes;  là 
pour  l’amour  de  vous,  et  pour  saulver  l’honneur  de  mon  frère,  dont 
i’avoys  honte  de  salir  l’escu,  i’ai  été  pippé  ferme,  en  sorte  que  ie 
suis  en  daiigier  de  mourir  du  mal  italian... 

La  dame,  prinse  de  frayeur,  gecta  ung  cri  d’accouchiée,  et, 
toute  esmeue,  le  repoulsa  par  ung  petit  geste  bien  doulx;  puis,  le 
paouvre  Lavallière  se  treuvant  en  trop  piteuse  occurrence,  se 
départit  de  la  salle  ;  mais  il  n’estoyt  pas  tant  seulement  aux  tapis¬ 
series  de  la  porte,  que  Marie  d’Annebault  l’avoyt  de  rechief  com- 
templé,  disant  à  part  elle  : 

■ —  Ah!  quel  dommaige  !... 

Lors,  elle  recheut  en  grant  mélancholie,  plaignant  en  soy  le 
gentilhomme,  et  s’enamourant  d’autant  plus  qu’il  estoyt  fruict  par 
trois  foys  deffendu. 


LE  FRÈRE  D’ARMES  219 

—  N’estoyt  Maillé,  kiy  dit-elle  ung  soir  qu’elle  le  trouvoyt  plus 
beau  que  de  coustume,  ie  vouldroys  gaiguer  vostre  mal;  nous 
aurions  ensemble  les  mesmes  affres... 

—  le  vous  ayme  trop,  dit  le  frère,  pour  ne  pas  estre  saige. 

Et  il  la  quitta  pour  aller  chez  sa  belle  Limeuil.  Comptez  que,  ne 
pouvant  se  refuser  à  recepvoir  lesflamblantes  oeillades  de  la  dame, 
J  y  avoyt,  aux  heures  du  mangier  et  pendant  les  vesprées,  ung  ieu 
nourri  qui  les  eschauftoyt  beaucoup  ;  mais  elle  estoyt  contraincte 
de  vivre  sans  touchier  au  chevalier  aultrement  que  du  resguard.  A 


ce  mestier,  Marie  d’Annebault  se  trouvoyt  fortifiée  de  tout  poinct 
contre  les  guallans  de  la  court  ;  car  il  n’y  ha  pas  de  bornes  plus 
infranchissables  et  meilleur  guardien  que  l’amour;  il  est  comme  le 
diable  :  ce  qu’il  tient,  il  l’entoure  de  flammes.  Ung  soir.  Lavallière, 
ayant  conduict  la  dame  de  son  amy  à  ung  ballet  de  la  royne  Cathe¬ 
rine,  dançoyt  avecques  sa  belle  Limeuil.  dont  il  estoyt  aft'olé.  Dans 
ce  temps-là,  les  chevaliers  conduisoyent  bravement  leurs  amours 
deux  à  deux,  et  mesmes  par  troupes.  Ores,  toutes  les  dames 
estoyent  ialouzes  de  la  Limeuil,  qui  delibéroyt  en  ce  moment  de 
soy  donner  au  beau  Lavallière.  Avant  de  se  mettre  en  quadrille, 
elle  luy  avoyt  donné  la  plus  doulce  des  assignations  pour  lende¬ 
main  pendant  la  chasse.  Nostre  grant  royne  Catherine,  laquelle, 
par  haulte  politicque,  fomcntoyt  ces  amours  et  les  remuoyt  comme 


020 


LES  CONTES  DROLATIQUES 
pastissiers  font  flamber  leurs  fours  en  les  fourgonnant,  ladicte 
royne  doncques  donnoyt  son  coup  d'œil  à’tous  les  gentils  couples 
cnlassez  dedans  son  quadrille  de  femelles,  et  disoyt  à  son  mary  : 


—  Ha!  madame,  n’en  croyez  rien! 


—  Pendant  qu’ils  bataillent  icy,  peuvent-ils  faire  des  ligues 
contre  vous?...  hein? 

—  Oui,  mais  les  ceulx  de  la  Religion? 

—  Bah!  nous  les  y  prendrons  aussy!  dit-elle  en  riant.  Tenez, 
vécy  Lavallière,  que  l’on  soubçonne  estre  des  hugonneaulx,  con¬ 
verti  à  ma  chiere  Limeuil  qui  ne  va  pas  mal,  pour  une  damoisclle 
de  seize  ans...  Il  l’aura  bientost  mise  dans  son  greffe... 

—  Ha!  madame,  n’en  croyez  rien,  ht  Marie  d’Annebault,  car  il 
est  guasté  par  le  mal  de  Naples  qui  vous  ha  faict  royne!... 

A  ceste  bonne  naïveté,  Catherine,  la  belle  Diane  et  le  Roy,  qui 
estoyent  ensemble,  s’esclaffèrent  de  rire,  et  la  chouse  courut  dans 
toutes  les  aureilles.  Alors  ce  feut  pour  Lavallière  une  honte  et  des 
niocqueries  qui  ne  huèrent  plus.  Le  paouvre  gentilhomme,  monstré 
aux  doigts,  auroyt  bien  voulu  d’ung  aultre  dans  ses  chausses  ;  car 
la  Limeuil,  à  qui  les  corrivaulx  de  Lavallière  n’eurent  rien  de  plus 
hasté  que  de  l’advertir  en  riant  de  son  dangier,  feit  une  mine  de 
heurtoir  à  son  amant,  tant  grant  estoyt  l’espantement,  et  griefves 
estoyent  les  appréhensions  de  ce  maulvais  mal.  Aussy,  Lavallière 
se  vit  de  tout  poinct  abandonné  comme  uiig  lépreux.  Le  Roy  luy 
dit  un  mot  fort  desplaisant,  et  le  bon  chevalier  quitta  la  feste  suivy 
de  la  paouvre  Marie  au  désespoir  de  ceste  parole.  Elle  avoyt  de 


LE  FRÈRE  D’ARMES 


221 


tout  poinct  ruyné  celluy  qu’elle  aimoyt,  luy  avoyt  tollu  son  hon¬ 
neur  et  guasté  sa  vie,  veu  que  les  physicians  et  maistres  myres 
advançoyent,  comme  chouse  non  équivocque,  que  les  gens  italia¬ 
nisez  par  ce  mal  d’amour  y  debvoyent  perdre  leurs  meilleurs 
advantaiges,  n’estre  plus  de  vertu  générative,  et  noircis  dans  leurs 
os. 

En  sorte  que  nulle  femme  ne  se  vouloyt  plus  laisser  chausser  en 
légitime  mariaige  par  le  plus  beau  gentilhomme  du  royaulme,  s’il 
estoyt  seulement  soupçonné  d’estre  ung  de  ceulx  que  maistre 
François  Rabelais  nommoyt  ses  croustes-levés  trez-pretieux. 

Comme  le  bon  chevalier  se  taisoyt  beaucoup  et  restoyt  en  mélan- 
cholie,  sa  compaigne  luy  dit  en  retournant  de  l’hostel  d’Hercules, 
où  se  donnoyt  la  teste  : 

—  Mon  chier  seigneur,  ie  vous  ai  faict  un  grant  dommaige  !... 

—  Ha!  madame,  respondit  Lavallière,  le  mien  est  réparable, 
mais  dans  quel  estrif  estes-vous  tombée?...  Debviez-vous  estre  au 
faict  du  dangier  de  mon  amour?... 

—  Ah  !  feit-ellc,  ie  suis  doncques  bien  seure  maintenant  de  tou- 
siours  vous  avoir  à  moy,  pour  ce  que,  en  eschange  de  ce  grant 
blasme  et  deshonneur,  ie  doibs  estre  à  iamais  vostre  amye,  vostre 
hostesse  et  vostre  dame,  mieulx  encores,  vostre  meschine.  Aussy 
ma  voulenté  est-elle  de  m’adonner  à  vous  pour  effacer  les  traces 


La  chouse  courut  dans  toutes  les  auiehi,_j. 


de  ceste  honte,  et  vous  guarrir  par  mille  soings,  par  mille  veilles; 
et,  si  les  gens  de  l’estât  desclairent  que  le  mal  est  trop  entesté, 
qu’il  y  va  pour  vous  de  la  mort  comme  au  roy  deff  unct,  ie  requiers 


223 


LES  CONTES  DROLATIQUES 

vostre  compaignie,  affin  de  mourir  glorieusement  en  mourant  de 
vostre  mal.  En-da  !  fit-elle  en  plourant,  il  n'y  ha  pas  de  supplices 
pour  payer  le  mal  dont  ie  vous  ay  entaché. 

Ces  paroles  feurent  accompaignées  de  grosses  larmes  ;  son  trcz- 
vertueux  cueur  s’esvanouit,  et  elle  tomba  vrayment  pasmée. 
Lavallière,  espouvanté,  la  print  et  luy  mit  sa  main  sur  le  cueur  au- 
dessoubz  d’ung  sein  d’une  beaulté  sans  secunde.  La  dame  revint  à 
la  chaleur  de  ceste  main  aymée,  sentant  de  cuysantes  délices  à  en 
perdre  la  cognoissance  de  nouveau. 

—  Las  !  dit-elle,  ceste  caresse  maligne  et  superficielle  sera  dorese- 
navant  les  seules  iouissances  de  nostre  amour.  Elles  sont  encores 
de  mille  picques  au-dessus  des  ioyes  que  le  paouvre  Maillé  cuy- 
doyt  me  faire...  Laissez  vostre  main  là,  dit-elle...  Vraiement,  elle 
est  sur  mon  aame  et  la  touche  !... 

A  ce  discours,  le  chevalier,  restant  trez-piteux  de  mine,  confessa 
naifvement  à  sa  dame  que  il  sentoyt  tant  de  félicitez  à  ce  touchier, 
que  les  douleurs  de  son  mal  croissoyent  beaucoup,  et  que  la  mort 
estoyt  préférable  à  ce  martyre. 

—  Mourons  doncques  !  dit-elle. 

Mais  la  lictière  estoyt  en  la  court  de  l’hostel  ;  et,  comme  il  n’y 
avoyt  aulcun  moyen  de  mourir,  ung  chascun  d’eulx  se  concilia 
loing  de  l’aultre,  bien  encombré  d’amour.  Lavallière,  ayant  perdu 
sa  belle  Limeuil,  et  Marie  d’Annebault  ayant  gaigné  des  iouissances 
sans  pareilles. 

Par  cet  estrif,  qui  n’estoyt  point  préveu,  Lavallière  se  trouva  mis 
au  ban  de  l’amour  et  du  mariaige  ;  il  n’osa  plus  se  monstrer  nulle 
part,  et  il  veit  que  la  guarde  d’ung  cas  de  femme  coustoyt  bien 
chier,  mais  plus  il  despendoyt  d’honneur  et  de  vertus,  plus  il 
rencontrojt  de  plaisir  à  ces  haults  sacrifices  offerts  à  sa  fraternité. 
Cependant,  son  debvoir  luy  feut  trez-ardu,  trez-espineux  et  intolé¬ 
rable  à  faire  aux  derniers  iours  de  sa  guette.  Vécy'àiomme  : 

L’adveu  de  son  amour  qu’elle  cuydoit  partagié,  le  tort  advenu 
par  elle  à  son  chevalier,  la  rencontre  d’ung  plaisir  incogneu,  com- 
municquèrent  noult  hardiesse  à  la  belle  Marie,  qui  cheut  en  amour 
plaronicque,  légierement  tempéré  par  les  menus  suffraiges  dont  le 
dangier  estoyt  nul.  De  ce  vindrent  les  diabolicques  plaisirs  de  la 


223 


LE  FRÈRE  D’ARMES 
petite  oie,  inventée  par  les  dames  qui,  depuis  la  mort  du  roy 
Françoys,  redoutoyent  de  se  contagionner,  mais  vouloyent  estreà 
leurs  amants;  et,  à  ces  cruelles  délices  du  touchier, pour iouer  son 
roole.  Lavallière  ne  pouvoyt  aulcunement  se  reflfuser.  Par  ainsy, 
tous  les  soirs,  la  dolente  Marie  attachoyt  son  hoste  à  sa  iuppe, 
luy  tenoyt  les  mains,  le  baisoyt  par  ses  resguards,  colloyt  gente- 
ment  sa  ioue  à  la  sienne;  et,  dans  ceste  vertueuse  accointance,  où 
le  chevalier  estoyt  prins  comme  ung  diable  dans  ung  benoistier, 
elle  luy  parloyt  de  son  grant  amour,  lequel  estoyt  sans  bornes, 
veu  qu'il  parcouroyt  les  espaces  infinis  des  dezirs  inexaulcez.  Tout 
le  feu  que  les  dames  boutent  en  leurs  amours  substantielles, 
lorsque  la  nuict  n’ha  point  d’autres  lumières  que  leurs  yeux,  elle 
le  transferoyt  dedans  les  gects  mysticques  de  sa  teste,  les  ecsulta- 
tions  de  son  ame  et  les  ecstases  de  son  cueur.  Alors  naturellement, 
et  avecques  la  ioye  délicieuse  de  deux  anges  accouplez  d’intelli¬ 
gence  seulement,  ils  entonnoyent  de  concert  les  doulces  litanies 
que  répétoyent  les  amans  de  ce  temps  en  l’honneur  de  l’amour, 
antiennes  que  l’abbé  de  Thelesme  ha  paragraficquement  saulvées 
de  l’oubli,  en  les  engravant  aux  murs  de  son  abbaye,  située,  suy- 
vant  maistre  Alcofribas,  dans  nostre  pays  de  Chinon,  où  ie  les  ai 
veues  en  latin  et  translatées  icy  pour  le  prouffict  des  chrestiens. 

—  Las  !  disoyt  Marie  d’Annebault,  tu  es  ma  force  et  ma  vie, 
mon  bonheur  et  mon  thresor  ! 

—  Et  vous,  respondoyt-il,  vous  estes  une  perle,  un  ange  ' 

—  Toy,  mon  séraphin  I 

—  Vous,  mon  aame! 

—  Toy  mon  dieu  ' 

—  Vous,  mon  estoile  du  soir  et  du  matin,  mon  honneur,  ma 
beaulté,  mon  univers  ! 

—  Toy,  mon  grant,  mon  divin  maistre! 

—  Vous,  ma  gloire,  ma  foy,  ma  religion  ! 

—  Toy,  mon  gentil,  mon  beau,  mon  couraigeux,  mon  noble, 
mon  chier,  mon  chevalier,  mon  défenseur,  mon  roy,  mon  amour  ! 

—  Vous,  ma  fée,  la  fleur  de  mes  iours,  le  songe  de  mes  nuictsl 

—  Toy,  ma  pensée  de  tous  les  momens  ! 

—  Vous,  la  ioye  de  mes  yeulx! 


224 


LES  CONTES  DROLATIQUES 

—  Toy,  la  voix  de  mon  aame  ! 

—  Vous,  la  lumière  dans  le  iour! 

—  Toy,  la  lueur  de  mes  nuicts  ! 

—  Vous,  la  mieulx  ajmée  entre  les  femmes  i 

—  Toy,  le  plus  adoré  des  hommes  ! 

—  Vous,  mon  sang,  ung  moy  meilleur  que  moy  ! 


—  Vous  estes  une  perle,  un  ange! 


—  Toy,  mon  cueur,  mon  lustre  ! 

—  Vous,  ma  saincte,  ma  seule  ioye  ! 

—  le  te  quitte  la  palme  de  l’amour,  et,  tant  grant  soit  le  mien, 
le  cuyde  que  tu  m’aymes  plus  encores,  pour  ce  que  tu  es  le  sei¬ 
gneur. 

—  Non,  elle  est  à  vous,  ma  déesse,  ma  Vierge  Marie  ! 

—  Non,  ie  suis  ta  servante,  ta  meschine,  ung  rien  que  tu  peux 
dissoudre  ! 

—  Non,  non,  c’est  moy  qui  suis  vostre  esclave,  vostre  paige 
fidelle,  de  qui  vous  pouvez  user  comme  d’ung  souffle  d’air,  sur 


—  N'üi'lrc  rc-^yiiard  me  brunie! 

"9 


CONTES  DROLATlofE>. 


22Ù  LES  CONTES  DROLATIQUES 

qui  vous  debvez  marcher  comme  sur  ung  tapis.  Mon  cueur  est 

vostre  throsne. 

—  Non,  amy,  car  ta  voix  me  transfige. 

—  Vostre  resguard  me  brusle. 

—  le  ne  vois  que  par  toy. 

—  le  ne  sens  que  par  vous. 

—  Oh  bien,  mets  ta  main  sur  mon  cueur,  ta  seule  main,  et  tu 
vas  me  veoir  paslir  quand  mon  sang  aura  prins  la  chaleur  du  tien. 

Alors,  en  ces  luttes,  leurs  yeulx,  déià  si  ardens,  s’enflammoyent 
encores;  et  le  bon  chevalier  estoyt  ung  peu  complice  du  bonheur 
que  prenoyt  Marie  d’Annebault  à  sentir  ceste  main  sur  son  cueur. 
Ores,  comme  dans  ceste  légiere  accointance  se  bendoyent  toutes 
ses  forces,  se  tendoyent  tous  ses  dezirs,  se  resolvoyent  toutes  ses 
idées  de  la  chouse,  il  luy  arrivoyt  de  se  pasmer  trez-bien  et  tout  à 
faict.  Leurs  yeux  plouroyent  des  larmes  bien  chauldes,  ils  se  saisis- 
soyent  Tung  de  l’aultre  en  plein,  comme  le  feu  prend  aux  maisons; 
mais  c’estoyt  tout  !  De  faict.  Lavallière  avoyt  promis  de  rendre 
sain  et  sauf  à  son  amy  le  corps  seulement  et  non  le  cueur. 

Lorsque  Maillé  feit  sçavoir  son  retourner,  il  estoyt  grantement 
temps,  veu  que  nulle  vertu  ne  pouvoyt  tenir  à  ce  mestier  de  gril; 
et,  tant  moins  les  deux  amans  avoyent  de  licence,  tant  plus  ils 
avoyent  de  iouissance  en  leurs  phantaisies. 

Lairrant  Marie  d’Annebault,  le  bon  compaignon  alla  au-devant 
IC  son  amy  iusques  au  pays  de  Bondy,  pour  l'aider  à  passer  les 
bois  sans  male  heure  ;  et,  lors,  les  deux  frères  couchièrent 
ensemble,  suyvant  la  mode  anticque,  dans  le  bourg  de  Bondy. 

Là,  dedans  leur  lict,  ils  se  racontèrent,  l’ung  ses  adventures  de 
voyage,  l’aultre  les  cacquets  de  la  court,  histoires  guallantes  et 
cætera.  Mais  la  première  requeste  de  Maillé  feut  touchant  Marie 
d’Annebault,  que  Lavallière  iura  estre  intacte  en  cet  endroict  pre- 
tieux  où  est  logié  l’honneur  des  marys,  ce  dont  Maillé  l’amoureux 
feut  bien  content. 

Lendemain,  ils  feurent  tous  trois  reunis,  au  grant  despit  de 
Marie,  qui,  parla  haulte  iurisprudence  des  femelles,  festoya  bien  son 
bo”  mary,  mais  du  doigt  elle  monstroyt  son  cueur  à  Lavallière  par 
de  gentilles  mignardizes,  comme  pour  dire  :  «  Cecy  est  ton  bien  !  ® 


LE  FRERE  D’ARMES 


227 


Au  souper,  Lavallière  aiiiionça  son  partement  pour  la  guerre. 
Maillé  feut  bien  marry  de  ceste  grief/e  résolution,  et  vouloyt 
suivre  son  frère;  mais  Lavallière  le  refusa  tout  net. 

—  Madame,  feit-il  à  Marie  d’Annebault,  ie  vous  ayme  plus  que 
la  vie,  mais  non  plus  que  l’honneur. 

Et  il  paslit  en  ce  disant,  et  Madame  de  Maillé  paslit  en  l’escou- 
tant,  pour  ce  que  iamais,  dans  leurs  ieux  de  la  petite  oie,  il  n’y 
avoyt  eu  autant  d’amour  vray  que  dans  ceste  parole.  Maillé  voulut 
tenir  compaignie  à  son  amy  iusques  à  Meaulx.  Quand  il  revint,  il 
délibéroyt  avecques  sa  femme  les  raisons  incogneues  et  causes 
absconses  de  ceste  départie,  lorsque  Marie,  qui  se  doubtoyt  des 
chagrins  du  paouvre  Lavallière,  dit  : 

—  le  le  sçays,  c’est  qu’il  est  trop  honteux  ici,  pour  ce  que  ung 
chascun  cognoyt  qu’il  a  le  mal  de  Naples. 

—  Luy  ?  feit  Maillé  tout  estonné.  le  l’ay  veu  quand  nous  nous 
couchiasmes  à  Bondy,  l’autre  soir,  et  hier  à  Meaulx.  Il  n’en  est 
rien  !  Il  est  sain  comme  vostre  œil. 

La  dame  se  fondit  en  eaue,  admirant  ceste  grant  loyaulté,  ceste 
sublime  résignation  en  sa  parole,  et  les  haultes  souffrances  de 
ceste  passion  intérieure.  Mais,  comme  elle  aussy  guarda  son 
amour  au  fund  de  son  cueur,  elle  mourut  quand  mourut  Laval¬ 
lière  devant  Metz,  comme  l’ha  dict  ailleurs  messire  Bourdeiiles  de 
Brantosme  en  ses  cacquetaiges. 


En  ce  temps-là,  les  prebstres  ne  prenoyent  plus  aulcune  femme 
en  légitime  mariaige,  mais  avoyent,  à  eulx,  de  bonnes  concubines, 
iolies  si  faire  se  pouvoyt;  ce  qui,  depuis,  leur  feut  interdict  par 
les  conciles,  comme  ung  chascun  sçayt,  pour  ce  que,  de  faict,  il 
n'estoyt  pas  plaisant  que  les  espéciales  confidences  des  gens 
fussent  racontées  à  une  gouge  qui  s’en  rioyt,  oultre  les  aultres 
doctrines  absconses,  ménagemens  ecclésiasticques  et  spéculations 
qui  abundèrent  en  ce  cas  de  haulte  politicque  romaine.  Le  prebstre 
de  nostre  pays  qui,  théologalement,  entretint  le  darrenier  une 


LE  CURE  D’AZAY-LE-RIDEAU 


22g 


femme  dans  son  presbytère,  en  la  resgallant  de  son  amour  scho- 
laslicque,  l’eut  ung  certain  curé  d’Azay-le-Ridel,'endroict  trez-agréa- 
ble  nommé  plus  tard  Azay-le-Bruslé,  maintenant  Azay-le-Rideau, 
dont  le  chastel  est  une  des  merveilles  de  Touraine.  Ores,  ce  dict 
temps  où  les  femmes  ne  haïssoyent  pas  l’odeur  de  prebstre  n’est 
point  aussy  loing  que  aulcuns  le  pourroyent  penser;  car  encores 
estoyt  sur  le  siège  de  Paris  M.  d’Orgemont,  lils  du  précédent 
evesque,  et  les  grosses  querelles  d’vVrmignacs  n’avoyent  5né.  Pour 
dire  le  vray,  le  cettuy  curé  faisoyt  bien  d'avoir  sa  cure  en  ce 
siècle,  veu  qu’il  estoyt  fièrement  moulé,  hauit  en  couleur,  de  belle 


Les  grosses  querelles  a'Armignacs  n  avoyent  fine. 


corporence,  grant,  fort,  mangeant  et  beuvant  comme  ung  conva¬ 
lescent;  et,  de  faict,  relesvoyt  tousiours  d’une  doulce  maladie  qui 
le  prenoyt  à  ses  heures  :  doneques,  plus  tard  il  eust  esté  son 
propre  bourreau,  s’il  eust  voulu  observer  la  continence  cano- 
nicque.  Adiouxtez  à  ce  qu’il  estoyt  Tourangeau,  id  est  brun,  et 
portant  dans  les  yeulx  du  feu  pour  allumer  et  de  l’eaue  pour 
estaindic  tous  les  fours  de  mesnaige  qui  vouloyent  estre  allumez 
ou  estaincts.  Aussy,  iamais  plus  à  Azay  ne  s’est  veu  curé  pareil  ! 
ung  beau  curé,  quarré,  frais,  tousiours  bénissant,  hennissant; 
aymant  mieulx  les  nopces  et  baptesmes  que  les  trespassemens  ; 
bon  raillard,  religieux  en  Pecclise,  homme  partout.  Il  y  ha  bien 
eu  des  curés  qui  ont  bien  beu  et  bien  mangié;  d’aultres  qui  ont 
bien  béni,  et  certains  moult  henny;  mais,  à  eulx  tous,  ils  faisoyent 
à  grant  poine  en  détail  la  valiscence  de  ce  curé  susdict;  et  luy  seul 


7.50 


LES  CONTES  DROLATIQUES 
ha  dignement  rempli  sa  cure  de  bénédictions,  l’ha  tenue  en  ioye  et 
y  ha  consolé  les  affligées,  tout  si  bien,  que  nul  ne  le  voyoyt  saillir 
de  son  logiz  sans  le  vouloir  mettre  en  sa  fressure,  tant  il  estoyt 
aymé.  C’est  lui  qui,  le  premier,  ha  dict  en  ung  prosne  que  le 
diable  n’estoyt  pas  si  noir  qu’on  le  faisoyt,  et  qui,  pour  madame 
de  Candé,  transformoyt  les  perdrix  en  poissons,  disant  que  les 
perches  de  l’Indre  estoyent  perdrix  de  rivière,  et,  au  rebours,  les 
perdrix,  perches  de  l’aër.  lainais  ne  feit  de  coups  fourrez  à  l’umbre 
de  la  morale;  et,  souventes  foys,  railloyt  en  disant  qu’il  préféroyt 
cstre  couchié  en  ung  bon  lict  que  sur  ung  testament;  que  Dieu 
s’estoyt  foLirny  de  tout  et  n’avoyt  besoing  de  rien.  Au  resguard 
des  paoLivres  et  aultres,  iamais  ceulx  qui  vindrent  quérir  de  la 
laine  en  son  presbytère  ne  s’en  allèrent  tondus,  veu  qu’il  avoyt 
tousiours  la  main  à  la  poche,  et  mollissoyt  (lui  qui,  du  reste,  estoyt 
si  ferme!...)  à  la  veue  de  toutes  les  misères,  intirmitez,  et  se  ben- 
doyt  à  boucher  toutes  les  playes.  Aussy  ha-t-on  dict  long  temps 
de  bons  contes  sur  ce  roy  des  curés  !...  C’est  luy  qui  feit  tant  rire  aux 
nopces  du  seigneur  deValesnesprès  Sacché.  Comme  la  mère  du  dict 
seigneur  se  mesloyt  ung  peu  des  victuailles,  rostisseries  et  aultres 
appretz  qui  abundoyent  tant,  que  du  moins  on  eust  faict  le  plus 
d’ung  bourg,  mais  il  est  vray,  pour  tout  dire,  que  l’on  venoyt  à 
ces  espousailles  de  Montbazon,  de  Tours,  de  Chinon,  de  Lan¬ 
geais,  de  partout,  et  pour  huict  iours. 

Ores,  le  bon  curé,  qui  revenoyt  en  la  salle  où  se  gaudissoyt  la 
compaignie,  feit  rencontre  d’ung  petit  pastronnet,  lequel  vouloyt 
advertir  Madame  que  toutes  les  substances  élémentaires  et  rudi- 
mens  gras,  ius  et  saulces,  estoyent  apprestez  pour  ung  boudin 
de  haulte  qualité  dont  elle  se  iactoyt  de  surveiller  les  compila¬ 
tions,  enfonçages  et  manipulations  secrettes,  à  ceste  fin  de  res- 
galler  les  parens  de  la  fille.  Mon  dict  curé  donne  ung  petit  coup 
sur  l’aureille  du  guaste-saulce,  en  luy  disant  qu’il  estoyt  trop  ord 
et  sale  pour  se  faire  veoir  à  gens  de  haultes  conditions,  et  qu’il 
s'acquitteroyt  dudict  messaige.  Et  vécy  le  raillard  qui  poulse 
l’huys,  qui  roule  ses  doigts  gauches  en  manière  de  guaisne,  et 
dedans  ce  pertuys  fourre  à  plusieurs  foys  trez-gentement  le  doigt 
du  milieu  de  sa  dextre;  puis,  ce  faisant,  il  resguarda  finement  la 


23i 


LE  CURÉ  D’AZAY-LE-R!DE.\U 
dame  de  Valesiies  en  luy  disant;  «  Venez, 
tout  est  prest  !  »  Ceulx  qui  ne  sçavoyent 
pas  la  chouse  s’esclaffèrent  de  rire,  en 
voyant  Madame  se  lever  et  aller  à  curé, 
pour  ce  que  elle  sçavoyt  qu’il  retournoyt 
du  boudin,  et  non  de  ce  que  cuydoyent 
les  aultres. 

Mais  ung  vray  conte  est  la  manière 
dont  ce  digne  pasteur  perdit  sa  femelle, 
à  laquelle  le  promoteur  mestropolitain 
ne  souffrit  point  d’héritière;  mais,  pour 
ce,  ledict  curé  ne  faillit  point  d’ustensiles  de  mesnaige.  Dans  la 
paroësse,  toutes  se  feirent  un  honneur  de  lui  prcster  les  leurs; 
d’autant  que  c’estoyt  un  homme  à  ne  rien  guaster,  et  qui  avoyt 
grant  cure  de  bien  les  rincer,  le  chier  homme  !  Mais  vécy  le  faict. 
Ung  soir,  le  bon  curé  revint  souper,  la  face  toute  mélancholisée, 
veu  qu’il  avoyt  mis  en  pré  ung  bon  métayer,  mort  d’une  fasson 
estrangedont  ceulx  d’Azay  parlent  encores  souventcs  foys.  Voyant 
qu’il  ne  mangioyt  que  du  bout  des  dents  et  trouvoyt  de  l’amer 
dans  ung  bon  planté  de  trippes,  dont  la  coction  s’estoyt  saigement 
accomplie  à  sa  veue,  sa  bonne  femme  luy  dit  ; 

—  Avez-vous  doncques  passé  devant  le  lombard  (Voyez  Maître 
Cornélius^  — passim),  rencontré  deux  corneilles,  ou  veu  remuer  le 
moit  en  sa  fousse,  que  vous  voilà  tout  desmanché  ? 

—  Ho  !  ho  ! 

—  Vous  ha-t-on  deceu? 

—  Ha  !...  ha  !... 

—  Dictes  doncques  ! 

—  Ma  mye,  ie  suis  encores  tout  espanté  de  la  mort  de  ce 
paouvre  Cochegrue,  et  il  n’est  en  ce  moment,  à  vingt  lieues  à  la 
ronde,  langue  de  bonne  mesnaigiere- et  lèvres  de  vertueux  cocqu 
qui  n’en  parlent... 

—  Et  qu’est-ce? 

—  Oyez.  Ce  bon  Cochegrue  retournoyt  du  marché,  ayant  vendu 
son  bled  et  deux  cochons  à  lard.  Il  revenoyt  sur  sa  iolie  iument, 
laquelle,  depuis  Azay,  commençoyt  à  s’enamourer,  sans  que,  de 


Feit  rencontre  d’ung’  petit 
pastronnet. 


232 


LES  CONTES  DROLATIQUES 
ce,  il  eust  le  moindre  vent;  et  paouvre  Cochegrue  trottoyt,  trotti- 
noyt,  en  comptant  ses  proufficts.  Vécy,  au  destourner  du  vieulx 
chemin  des  Landes  de  Charlemaigne,  ung  maistre  cheval,  que  le 
sieur  de  la  Carte  nourrit  en  ung  clos,  pour  en  avoir  belle  semence 
de  chevaulx,  pour  ce  que  ce  dict  animal  est  trez-idoyne  à  la  course, 
beau  comme  peut  l’estre  ung  abbé,  hault  et  puissant,  tant  que 
M.  l’admirai  l’est  venu  veoir  et  dit  que  c’estoyt  une  beste  de  haulte 
futaye  ;  doncques  ce  diable  chevalin  flaire  ceste  iolie  iument,  faict 
le  sournoys,  ne  hennit,  ni  ne  dict  aulcune  périphrase  de  cheval; 
mais,  quand  elle  est  iouxte  le  chemin,  saulte  quarante  chaisnées 
de  vignes,  court  dessus  en  piaftant  des  quatre  l'ers,  entame  l’esco- 
petterie  d’ung  amoureux  qui  chomme  d’accointanCe,  déclicque  des 
sonneries  à  faire  lascher  vinaigre  aux  plus  hardis,  et  si  dru,  que 
ceulx  de  Champy  l’ont  entendu  et  ont  eu  grant  paour.  Cochegrue, 
se  doubtant  de  l’estrif,  enfile  les  Landes,  picque  sa  lascive  iument, 
se  fie  sur  son  rapide  cours,  et,  de  faict,  la  bonne  iument  l’escoute, 
obéit  et  vole,  vole  comme  ung  oiseau;  mais,  à  portée  de  crane- 
quin,  le  grand  braguard  de  cheval  suyv'oyt,  tapoyt  de  ses  pieds  la 
terre  comme  si  mareschaulx  eussent  battu  ung  fer;  et,  toutes  ses 
forces  bendées,  tous  crins  espars,  respondoyt  au  ioly  train  du 
grant  galop  de  la  iument  par  son  effroyable  patapan!  patapan!... 
Lors,  bon  fermier,  sentant  accourir  la  mort  avecques  l’amour  de 
la  beste,  tf’esperonner  sa  iument,  et  iument  de  courir;  enfin, _Co- 
chegrue,  pasle  et  mi-mort,  atteint  la  grant  court  de  sa  métairie; 
mais,  trouvant  la  porte  de  ses  escueyries  fermée,  il  crie  :  «  Au  se- 

Puis  il  tourne,  tourne  autour  de  sa 
mare,  cuydant  esviter  le  mauldit 
cheval  auquel  les  amourettes  brus- 
loyent,  qui  faisoyt  raige,  et  croissoyt 
d’amour  au  grief  pourchaz  de  sa 
iument.  Tous  les  siens,  espouvantez 
de  ce  dangier,  n’osoyent  aller  ou¬ 
vrir  riiuys  de  l’escueyrie,  redoutant 
l’estrange  accollade  et  les  coups  de 
pied  de  ramoureux  ferré.  Brief,  la 
Cochegrue  y  va;  mais,  iouxte  la 


cours!  à  moy!  ma  femme!...  » 


lamais  plus  à  Azay  ne  s’esl  veu 
curé  pareil. 


Lavallière  mourut  devant  *Metz. 


CONTES  DROLATIQUES. 


234  les  contes  drolatiques 

porte  que  la  bonne  iument  avoyt  enfilée,  le  damné  cheval  l’assaille, 
l’estrainct,  luy  donne  sa  sauvaige  venue,  l’embrasse  des  deux 
iambes,  la  serre,  la  pince,  la  trentemille  ;  et,  pendant  ce,  pestrit 
et  mulcte  si  dur  leCochegrue,  que  dudict  il  n’ha  esté  trouvé  qu’ung 
desbris  informe,  concassé  comme  ung  gasteau  de  noix,  après  l’huile 
distillée.  C’estoyt  pitié  de  le  veoir  escarbouillé  tout  vif  et  meslant 
ses  plaintes  à  ces  grands  soupirs  d’amour  de  cheval. 

—  Oh!  la  iument,  s’escria  la  bonne  gouge  de  curé 

—  Qnoy?  feit  le  bon  prebstre  estonné. 

—  Mais  oui!  Vous  aultres  ne  feriez  point  tant  seulement  crever 
une  prune. 

—  En-da!  respartit  le  curé,  vous  me  reprouchez  à  tort! 

Le  bon  mary  la  gecta  de  cholère  sur  le  lict;  et,  de  son  poinçon, 
l’estampa  si  rude,  qu’elle  s’esclatta  sur  le  coup,  toute  eschar- 
bottée;  puis  mourut,  sans  que  ni  chirurgians  ni  physicians  ayent 
eu  cognoissance  de  la  fasson  dont  se  feirent  les  solutions  de  con¬ 
tinuité,  tant  feurent  violemment  desioinctes  les  charnières  et  cloi¬ 
sons  médianes.  Comptez  que  c’estoyt  ung  fier  homme,  ung  beau 
curé,  comme  ha  esté  dessus  dict. 

Les  honnestes  gens  du  pays,  voire  les  femmes,  convindrent* 
qu’il  n’avoyt  point  eu  tort  et  qu’il  estoyt  dans  son  droict.  De  là, 
peut-estre,  est  venu  le  proverbe  tant  dict  en  ce  temps  :  Que  l'aze 
le  saille!  Lequel  proverbe  est  encores  plus  deshonneste  de  mots, 
que  ie  ne  le  dis  par  révérence  des  dames.  Mais  ce  grant  et  noble 
curé  n’estoyt  pas  fort  que  de  là,  et,  paravant  ce  malheur,  il  feit  ung 
coup  tel,  que  nuis  voleurs  n’osoyent  plus  iamais  luy  demander  s’il 
avoyt  des  anges  dans  sa  pochette,  encores  qu’ils  eussent  esté  vingt 
et  quelques  pour  l’assaillir.  Ung  soir,  il  y  avoyt  tousiours  sa 
bonne  femme,  après  souper,  qu’il  avoyt  bien  festoyé  l’oye,  la 
gouge,  le  vin  et  tout,  et  restoyt  en  sa  chaire  à  deviser  où  il  feroyt 
construire  une  grange  neufve  pour  les  dixmes,  vécy  venir  ung 
messaige  du  seigneur  de  Sacché  qui  rendoyt  l’aame,  et  vouioyt  se 
réconcilier  à  Dieu,  le  recepvoir,  et  faire  toutes  les  quérémonies 
que  vous  sçavez. 

—  C’est  ung  bon  homme  et  loyal  seigneur,  i’y  vais!  dit-il. 

Là-dessus,  passe  à  son  ecclise,  prend  la  boëte  d’argent  où  sont 


235 


LE  CURÉ  D’AZAY-LE-RIDEAU 
les  pains  sacrez,  sonne  luy-mesme  sa  clochette  pour  ne  point  es- 
veigler  son  clerc,  et  va,  de  pied  légier,  trez-dispos,  par  les  che¬ 
mins.  louxte  le  Gué-droit,  qui  est  ung  rut  qui  se  gecte  dans  l’Indre 
à  travers  la  prairie,  mon  bon  curé  apercent  ung  malandrin.  Et 
qu’est  ung  malandrin?  C’est  ung  clerc  de  sainct  Nicholas.  Et  quoy 
cncores  cecy?  Eh  bien,  c’est  ung  qui  voit  clair  en  pleine  nuict 
s’instruit  en  compulsant  et  retournant  les  bourses,  et  prend  ses 


Lors  bon  fermier  d’esperonner  sa  iument. 


degrez  sur  les  routes.  Y  estes-vous?  Doncques,  ce  malandrin 
attendoyt  la  boëte  qu’il  sçavoyt  estre  de  bien  grant  prix. 

—  Oh!  oh!  feit  le  prebstre  en  desposant  le  cyboire  iuz  la  pierre 
du  pont,  toi,  reste  là  sans  bougier. 

Puis  il  marche  au  voleur,  luy  donne  ung  croc-en-iambe,  luy  ar¬ 
rache  son  baston  ferré,  et  alors  que  ce  maulvais  gars  se  releve 
pour  lucter  avecques  luy,  il  vous  l’estrippe  d’ung  coup  bien  adressé 
dans  les  escoutilles  du  ventre. 

Puis  il  reprint  le  viaticque  en  luy  disant  bravement  : 

—  Hein!  si  ie  m’estoys  fié  à  ta  providence,  nous  estions 
fondus!... 

àlais  proférer  ceste  impiété  sur  le  grant  chemin  de  Sacché, 


236 


LES  CONTES  DROLATIQUES 
c’estoyt  ferrer  des  cigales,  veu  qu'il  la  disoyt,  non  pas  à  Dieu,  mais 
bien  à  l'archevesque  de  Tours,  lequel  l’avoyt  durement  tancé,  me- 
nassé  d’interdict  et  admonesté  au  Chapitre,  pour  avoir  dict  en 


Il  vous  l'estrippe  d'ung  coup  bien  adressé. 


chaire  à  gens  lasches  que  les  moissons  ne  venoyent  point  par  la 
graace  de  Dieu,  ains  par  bons  labours  et  grant  poine  :  ce  qui  scn- 
toyt  le  fagot.  Et,  de  faict,  il  avoyt  tort,  pour  ce  que  les  fruicts  de 
la  terre  ont  besoing  de  l’un  et  de  l’aultre;  mais  il  mourut  dans 
ceste  hérésie,  car  il  ne  voulut  iamais  comprendre  que  moissons 
pussent  venir  sans  la  pioche,  s’il  plaisoyt  à  Dieu  ;  doctrine  que  les 
sçavans  ont  prouvée  estre  vraye,  en  demonstrant  que  iadis  le  bled 
estoyt  bien  poulsé  sans  les  hommes...  Point  ne  lairray  ce  beau 
modèle  de  pasteur  sans  enclore  icy  l’ung  des  traicts  de  sa  vie, 
lequel  prouve  avecques  quelle  ferveur  il  imitoyt  les  saincts  dans  le 
partaige  de  leurs  biens  et  manteaulx,  qu’ils  donnoyent  iadis  à 
paouvres  et  passans.  Un  iour,  il  revenoyt  de  Tours  tirer  sa  révé¬ 
rence  à  l’official,  et  gaignoyt  Azay,  monté  sur  sa  mule.  Chemin 
faisant,  à  ung  pas  de  Ballan,  il  rencontre  une  belle  fille  qui  alloyt 
à  pied,  et  feut  marry  de  veoir  ceste  femme  voyageant  comme  les 


LE  CURÉ  D'AZAY-LE-RIDEAU  287 

chiens,  d’autant  qu’elle  estoyt  visiblement  fatiguée  et  levoyt  son 
arrière-train  à  contre-cueur.  Alors,  il  la  liuchia  doulcement,  et 
belle  fille  de  soy  retourner  et  arrester.  Le  bon  prebstre,  qui  s’en- 
tendoyt  à  ne  point  eft’arouchier  les  fauvettes,  surtout  les  coëftees, 
la  requit  si  gcntement  de  se  mettre  en  croupe  sur  la  mule,  et  de  si 
bonne  manière,  que  la  garse  monta,  non  sans  faire  quelques  re¬ 
serves  et  cingeries,  comme  elles  en  font  toutes  quand  on  les 
convie  à  mangier  ou  à  prendre  de  ce  qu'elles  veulent.  L’ouaillc 
appareillée  avecques  le  pasteur,  la  mule  va  son  train  de  mule:  et 


—  Estes-vous  bien?  dit  le  curé. 


la  garse  de  glisser  de  cy,  de  la,  vétillant  si  mal,  que  le  curé  luy 
remonstra,  au  sortir  de  Ballan,  que  ce  seroyt  mieulx  de  se  tenir  à 
luy;  et  aussitost  la  belle  fille  de  croiser  ses  bras  potelés  sur  le  pec¬ 
toral  de  son  cavalier,  tout  en  n'ozant. 

—  La!  ballottez-vous  encores?  Estes-vous  bien?  dit  le  curé. 


238 


LES  CONTES  DROLATIQUES 

—  En-da!  oui,  ie  suis  bien.  Et  vous? 

—  Moy,  feit  le  prebstre,  ie  suis  mieulx. 

Et,  de  faict,  il  estoyt  à  l’aise,  et  feut  bientost  gracieusement 
chauffé  dans  le  dos  par  deux  tangentes  qui  le  froissoyent,  et  finèrent 
par  vouloir  s’empreindre  dans  ses  omoplates,  ce  qui  eust  esté  dom- 
maige,  veu  que  ce  n’estoyt  point  le  lieu  de  ceste  bonne  et  blanche 
marchandise.  Peu  à  peu,  le  mouvement  de  la  mule  mit  en  con- 
iunction  la  chaleur  interne  de  ces  deux  bons  cavaliers,  et  feit  mou¬ 
voir  leur  sang  plus  vite  veu  qu’il  avoyt  le  bransle  de  la  mule  avec- 
ques  le  sien;  et,  par  ainsy,  la  bonne  garse  et  le  curé  finèrent  par 
cognoistre  leurs  pensées,  mais  non  celles  de  la  mule.  Puis,  quand 
ung  chascun  se  feut  acclimaté,  le  voisin  chez  la  voisine,  et  voisine 
au  voisin,  ils  sentirent  ung  remue-mesnaige  qui  se  résolut  en 
secrets  dezirs. 

—  Hein!  fit  le  curé,  qui  se  retourna  devers  sa  compaigne,  vécy 
une  belle  radiée  de  bois  qui  ha  poulsé  bien  espaisse... 

—  Elle  est  trop  près  de  la  route,  reprint  la  fille.  Les  maulvais 
gars  couperont  les  branches,  ou  les  vasches  mangeront  les  ieunes 
poulses. 

—  Et  n'estes-vous  point  mariée  ?  demanda  le  curé  reprenant  le 
trot. 

—  Non,  fit-elle. 

—  Pas  du  tout? 

—  Ma  fy  !  non. 

—  Hé!  c'est  honteux  à  vostre  aage... 

—  En-da,  oui,  monsieur;  mais,  voyez-vous,  une  paouvre  fille 
qui  ha  faict  ung  enfant  est  ung  bien  maulvais  bestail. 

Lors,  le  bon  curé,  ayant  pitié  de  ceste  ignorance,  et  saichant 
que  les  canons  disoyent,  entre  aultres  chouses,  que  les  pasteurs 
debvoyent  endoctriner  leurs  ouailles  et  leur  remonstrer  leurs  deb- 
voirs  et  charges  en  ceste  vie,  creut  bien  faire  son  office  en  appre¬ 
nant  à  celle-cy  le  faix  que  elle  auroyt  un  iour  à  porter.  Alors,  il  la 
pria  doulcement  qu’elle  ne  fust  point  paoureuse,  et  que,  si  elle 
voLiloyt  se  fier  en  sa  loyaulté,  iamais  ne  seroyt  sceu  de  personne 
l’essay  du  chausse-pied  de  mariaige  qu’il  luy  proposoyt  de  faire 
incontinent;  et,  comme,  depuis  Ballan,  à  ce  pensoyt  la  fille,  que 


LE  CURÉ  D’AZAY-LE-RIDEAU 


289 

son  envie  avoyt  esté  soigneusement  entretenue  et  accreue  par 
le  chauld  mouvement  de  la  beste,  elle  respondit  druement  au 
curé  : 

—  Si  vous  parlez  ainsy,  ie  vais  descendre. 

Lors,  le  bon  curé  continua  ses  doulces  requestes,  si  bien  qu’ils 
atteignirent  les  bois  d’Azay,  et  que  la  fille  voulut  descendre;  et, 
de  faict,  le  prebstre  la  descendit,  car  il  estoyt  besoing  d’estre 
à  cheval  aultrement  pour  achever  ce  desbat.  Alors,  la  vertueuse 


—  Ah!  feit-elle,  le  suis  de  Ballan. 


fille  se  saulva  dedans  le  plus  espais  du  bois  pour  fuir  le  curé, 
criant  : 

—  Oh!  meschant,  vous  ne  sçaurez  point  ou  le  suis. 

La  mule  arrivée  en  une  clairière  où  la  pelouze  estoyt  belle,  la 
fille  tresbuchia  à  l’encontre  d’une  herbe,  et  rougit.  Le  curé  vint  à 
elle;  puis,  là,  comme  il  avoyt  sonné  la  messe,  il  la  dit;  et  tous 
deux  prindrent  un  gros  à-compte  sur  les  ioyes  du  paradiz.  Le  bon 
prebstre  eut  à  cueur  de  la  bien  instruire,  et  treuva  sa  catéchumène 
bien  docile,  aussi  doulce  d’aame  que  de  peau,  vrai  biiou.  Aussy 
feut-il  bien  contrit  d’avoir  si  fort  abrégié  la  leçon  en  la  donnant  si 
près  d’Azay,  veu  qu’il  seroyt  bien  peu  aisé  de  la  recommencer, 
comme  font  tous  les  docteurs,  qui  disent  souvent  la  mesme  chouse 
à  leurs  élèves. 

—  Ah!  mignonne,  s'escria  le  bonhomme,  pourquoy  doncques 


340  LES  CONTES  DROLATIQUES 

has-tu  tant  fretinfretaillé,  que  nous  nous  soyons  accordez  seu¬ 
lement  iouxte  Azay? 

— •  Ah!  feit-elle,  ie  suis  de  Ballan. 

Pour  le  faire  de  brief,  ie  vous  diray  que,  lorsque  ce  bon  homme 
mourut  en  sa  cure,  il  y  eut  ung  grand  numbre  de  gens,-entans  et 


Les  paouvres  affligez. 


aultres,  qui  vindrent  désolez,  affligez,  plourant,  chagrins,  et  tous 
dirent  :  . 

—  Ah!  nous  avons  perdu  nostre  père. 

Et  les  garses,  les  veufves,  les  mariées,  les  garsettes  s’entreres- 
guardoyent,  en  le  regrettant  mieulx  qu’ung  amy,  et  toutes  di- 
soyent  ; 

—  Ce  estoyt  bien  plus  qu’ung  prebstre,  c’estoyt  ung  homme!  De 
ces  curés,  la  grayne  en  est  au  vent,  et  ne  se  reproduira  plus, 
maulgré  les  séminaires. 

Voire  mesmes  les  paouvres,  à  qui  son  espargne  feut  laissée, 
treuvèrent  qu'ils  y  perdoyent  encores.  Et  ung  vieulx  estropié  dont 


Mon  bon  curé  apcrcout  un  inabuulrin. 


CONTES  UROLATIQUES, 


242  LES  CONTES  DROLATIQUES 

il  avoyt  soing  beugloyt  dans  la  court,  criant  :  «  le  ne  mourray 
point,  moy!  »  cuydant  dire  ;  «  Pourquoy  la  mort  ne  m"ha-t-elle  pas 
prins  en  sa  place?  » 

Ce  qui  faisoyt  rire  aulcuns;  ce  dont  l'umbre  du  bon  curé  ne 
deut  point  estre  faschée. 


La  belle  buandière  de  Portillon-lez-Tours,  dont  ung  mot  dro- 
lactique  ha  déià  esté  consigné  dans  ce  livre,  estoyt  une  fille  dotée 
de  tant  de  malice,  qu’elle  avoyt  volé  celle  de  six  prebstres  ou  de 
trois  femmes  au  moins.  Aussy  les  mignons  ne  lui  manquoyent  point, 
et  tant  en  avoyt,  qu’eussiez  dict,  en  les  voyant  autour  d’elle,  des 
raousches  voulant  rentrer  le  soir  dans  leur  rusche.  Ung  vieulx 
taincturier  de  soyeries  qui  demouroyt  en  la  rue  Montfumier  et  y 
possédoyt  ung  logiz  scandaleux  de  richesse,  venant  de  son  clos  de 
la  Grenadière,  situé  sur  le  ioly  costeau  de  Sainct-Cyr,  passoyt  à 
cheval  devant  Portillon  pour  gaigner  le  pont  de  Tours.  Lors,  par 
la  chaulde  soirée  qu’il  faisoyt,  il  feut  allumé  par  ung  dezir  fou,  en 
voyant  la  belle  buandière  assise  sur  le  pas  de  sa  porte.  Ores, 


24 J  LES  CONTES  DROLATIQUES 

comme  depuis  longtemps  il  resvoyt  de  ceste  ioyeuse  fille,  sa  réso¬ 
lution  l'eut  prinse  d'en  faire  sa  femme;  et  bientost  de  lavandière 
elle  devint  tainctiuière,  bonne  bourgeoyse  de  Tours,  ayant  des 
dentelles,  du  beau  linge,  des  meubles  à  foison,  et  feut  heureuse, 
nonobstant  le  taincturier,  veu  qu'elle  s’entendit  trez-bien  à  le  pel- 
lauder.  Le  bon  taincturier  avoyt  pour  compère  ung  iabricateur  de 
méchanicques  à  soyeries,  lequel  estoyt  petit  de  taille,  bossu  pour 
toute  sa  vie  et  plein  de  meschanterie.  Aussy,  le  iour  des  nopces, 
il  disoyt  au  taincturier  : 

■ —  Tu  as  bien  faict  de  te  marier,  mon  compère,  nous  aurons  une 
iolie  femme... 

Puis  mille  gaudrioles  matoises  comme  il  est  coustume  d’en  dire 
aux  mariez. 

De  faict,  ce  dict  bossu  courtoisa  la  taincturière,  qui,  de  sa  nature, 
aimant  peu  les  gens  mal  bastis,  se  mit  à  rire  des  requestes  du 
méchanicien,  et  le  plaisanta  trez-bien  sur  ses  ressorts,  engins  et 
aultres  bobines  dont  il  avoyt  sa  bouticque  trop  pleine.  Enfin,  ceste 
grant  amour  dudict  bossu  ne  se  rebuta  de  rien,  et  devint  si  fort 

poisante  à  la  taincturière,  qu’elle 
se  résolut  de  la  guarrir  par  mille 
maulvais  tours.  Ung  soir,  après 
de  sempiternelles  poursuites,  elle 
dit  à  son  amoureux  de  venir  à  la 
petite  porte  du  logiz,  et  que,  vers 
minuict,  elle  luy  ouvriroyt  tous 
lespertuys.  Ores,  c’estoyt,  notez, 
par  une  belle  nuict  d’hyver  ;  la  rue 
Ce  bossu  courtoisa  la  taincturière.  Moiitfumier  aboutit  à  la  Loyre, 

et  dans  ce  pertuys  citadin,  s’en¬ 
gouffrent,  mesmes  en  esté,  des  vents  picquans  comme  ung  cent 
d’esguilles.  Le  bon  bossu,  bien  empapillotté  dans  son  manteau,  ne 
faillit  point  à  venir,  et  se  pourmena  pour  se  tenir  chauld  en  attendant 
l’heure.  Vers  minuict,  il  estoyt  à  moitié  gelé,  tempestoyt  comme 
trente-deux  diables  prins  dans  une  estole,  et  alloyt  renoncer  à  son 
bonheur,  quand  une  foible  lumière  courut  par  les  fentes  des  croisées 
et  descendit  iusqu’à  la  petite  porte. 


L’APOSTROPHE 


245 


—  Ah!  c’est  elle!...  feit-il. 

Et  cet  espoir  le  reschaufia.  Lors, 

il  se  colla  sur  la  porte  et  entendit 
une  petite  voi.x. 

—  Estes-vous  là?  lui  dit  la  tainc- 
turière. 

—  Oui! 

—  Toussez,  que  ie  voye... 

Le  bossu  se  mit  à  tousser. 

—  Ce  n’est  pas  vous. 

Alors,  le  bossu  dit  a  haulte  11  y  avoyt  plaisir  à  veoir  les  plats. 

voi.x  : 

—  Comment,  ce  n’est  pas  moi!  Ne  recognoissez-vous  point 
ma  voix?  Ouvrez! 

—  Qui  est  là?  demanda  le  taincturier  en  levant  sa  croisée. 

—  Las  !  vous  avez  resveiglé  mon  mary,  qui  est  revenu  d’Amboise, 
ce  soir, à  l'improviste... 

Là-dessus,  voilà  le  taincturier  qui,  voyant  au  clair  de  la  lune  un 
homme  en  sa  porte,  luy  gecte  une  bonne  potée  d’eaue  froide  et 
crie  ;  «  Au  voleur!  »  en  sorte  que  force  feut  au  bossu  de  s’ciiftiir; 
mais  dans  sa  paour,  il  saulta  fort  mal  par-dessus  la  chaisne  tendue 
au  bout  de  la  rue,  et  tomba  dans  le  trou  punais  que,  lors,  les 
eschevins  n’avoyent  point  faict  encores  remplacer  par  une  vanne 
à  deschargier  les  boues  en  Loyre. 

De  ce  bain  pensa  crever  le  méchanicien,  qui  mauldit  la  belle 
Tascherette,  veu  que,  son  mary  se  nommant  Taschereau,  les 
gens  de  Tours  avoyent  ainsy  désigné  sa  gentille  femme,  par 
mignonnerie. 

Carandas,  c’cstoyt  le  facteur  d’engins  à  tisser,  hier,  bobiner  et 
enrouler  les  soyes,  n’estoyt  point  assez  entreprins  pour  croire  à 
l'innocence  de  la  taincturière,  et  luy  iura  une  haine  de  diable.  Mais, 
quelques  iours  après,  quand  il  feut  remis  de  sa  trempette  dans 
l’esgout  des  taincturiers,  il  vint  souper  chez  son  compère.  Alors, 
la  taincturière  l’arraisonna  si  bien,  luy  mit  tant  de  miel  dans  quelques 
paroles  et  l'entortilla  de  si  belles  promesses,  qu’il  n’eut  plus  soup¬ 
çons.  11  demanda  nouvelle  assignation,  et  la  belle  Tascherette, 


246  LES  CONTES  DROLATIQUES 

avecques  le  visaige  d’une  femme  occupée  de  ces  cliouses-là,  luy 

dit  : 

—  Venez  demain  soir.  Mon  mary  restera  trois  iours  à  Chenon- 
ceaux.  La  Royne  veut  faire  taindre  de  vieilles  estofîes  et  deslibé¬ 
rera  des  couleurs  avecques  luy;  cela  sera  long... 

Carandas  se  chaussa  de  ses  plus  belles  nippes,  ne  feit  point  def- 
fault,  comparut  à  l’heure  .dicte,  et  treuva  ung  brave  souper  :  la 
lamproye,  le  vin  de  Vouvray,  nappes  bien  blanches,  car  il  ne  fal- 
loyt  point  en  remonstrer  à  la  taincturière  sur  le  tainct  des  buées  ; 
et  tout  estoyt  si  bien  appresté  que  il  y  avoyt  plaisir  à  veoir  les  plats 
d’estain  bien  nets,  à  sentir  la  bonne  odeur  des  metz,  et  mille  iouis- 
sances  sans  nom  à  mirer,  au  mitan  de  la  chambre,  la  Tascherette 
leste,  pimpante  et  appétissante  comme  une  pomme  par  ung  iour  de 
grant  chaleur.  Ores,  le  méchanicien,  oultre-chauffé  par  ces  ardentes 
perspectives,  voulut  de  prime  sault  assaillir  la  taincturière, 
lorsque  maistre  Taschereau  frappa  de  grands  coups  à  la  porte  de 
la  reue. 

—  Ha!  feit  la  Portillone,  qu’est-il  advenu?...  Mettez-vous  dans 
le  bahut!...  Car  i’ai  esté  vitupérée  à  vostre  endroict;  et,  si  mon 
mary  vous  trouvoyt,  il  pourroyt  vous  deffaire,  tant  violent  il  est 
dans  ses  maulvaisetez. 

Et  tost  elle  boute  le  bossu  dedans  le  bahut,  en  prend  la  clef  et 
va  vite  à  son  bon  mary,  quelle  sçavoyt  debvoir  revenir  de  Chenon- 
ceaux  pour  souper.  Lors  le  taincturier  feut  baisé  chauldement  sur 
les  deux  yeulx,  sur  les  deux  aureilles  ;  et  luy,  de  mesmes,  accola  sa 
bonne  femme  par  de  gros  baisers  de  nourrice  qui  claquoyent  tant 
et  plus.  Puis  les  deux  espoux  se  mirent  à  table,  iocquetèrent, 
finèrent  par  se  concilier,  et  le  méchanicien  entendit  tout,  con- 
trainct  d’estre  debout,  de  ne  point  faire  de  tousserie  ni  mouve¬ 
ment  aulcun.  Il  estoyt  parmi  des  linges,  serré  comme  une  sardine 
dans  ung  poinçon,  et  n’avoyt  de  l’aër  que  comme  les  barbeaulx  ont 
du  soleil  au  fund  de  l’eaue;  mais  il  eut,  pour  soy  divertir,  les  mu- 
sicques  de  l’amour,  les  sospirs  du  taincturier,  et  les  iolis  proupos 
de  la  Tascherette.  Enhn  quand  il  creut  son  compère  endormi,  le 
bossu  feit  mine  de  crocheter  le  bahut. 

—  Qui  est  là?  dit  le  taincturier. 


L’APOSTROPHE 


247 


—  Qu’as-tu  mon  mignon?  reprint  sa  femme  en  levant  le  nez  au- 
dessus  de  la  courte-poincte. 

—  l’entends  gratter,  dit  le  bonhomme. 

—  Nous  aurons  de  l’eaue  demain,  c’est  la  chatte,  respondit  la 
femme. 

Le  bon  mary  de  remettre  sa  teste  sur  la  plume,  après  avoir  esté 
papelardé  légierenient  par  la  taincturière. 

—  La!  mon  fils,  vous  avez  le  somme  bien  légier.  Ah!  il  ne  fau- 
droyt  point  s’adviser  de  vouloir  faire  de  vous  un  mary  de  haulte 


Elle  boule  le  bossu  dedans  le  bahut. 


•futaye.  La!  tiens-toi  saige  !  Oh!  oh!  mon  papa,  ton  bonnet  est  de 
travers.  Allons!  recoëffe-toy,  mon  petit  bouchon,  car  il  tant  estre 
•beau,  mesme  en  dormant.  La!  es-tu  bien? 

—  Oui. 

—  Dors-tu?  fit-elle  en  le  baisant. 

—  Oui. 

Au  matin,  la  belle  taincturière  vint,  de  pied  coi,  ouvrir  au  mécha- 
nicien,  qui  estoyt  plus  pasle  qu’un  trespassé. 

—  Oh!  de  l’aër,  de  l’aër!  fit-il. 

Et  il  se  saulva,  guarri  de  son  amour,  emportant  autant  de  haine 
en  son  cueur  qu’une  poche  peut  contenir  de  bled  noir.  Le  dict 
bossu  laissa  Tours  et  s’en  alla  dans  la  ville  de  Bruges,  où  aulcuns 
merchands  l’avoyent  convié  de  venir  arrangier  des  méchanicques  à 
taire  des  haubergeons.  Pendant  sa  longue  absence,  Carandas,  qui 


248 


LHS  CONTES  DROLATIQUES 


avoit  du  sang- 
maure  dans  les 
veines,  veu  qu’il 
descendoyt 
d’ung  ancien 
Sarrasin  quitté 
quasi-mort  dans 
le  grant  combat 
qui  se  donna 
entre  les  Mori- 
caudsetlesFran- 
çoys  en  la  com¬ 
mune  de  Ballan 
(dont  est  ques¬ 
tion  au  Conte 
précédent), 
auquel  lieu  sont 
lesLandesdictes 
de  Charlemai- 
gne,  où  il  ne 
pousse  rien, 
pour  ce  que  des 
mauldits,  des 
m  e  s  c  r  é  a  n  s  y 
sont  ensevelis, 
et  que  l’herbe  y 
damne  mesmes 
les  vasches  ; 
doncques,  ce 

Carandas  ne  se  levoyt  ni  ne  se  couchioyt  en  pays  estrangér, 
sans  songier  comment  il  donneroyt  pasture  à  ses  dezirs  de 
vengeance,' et  il  y  resvoyt  tousiours  et  ne  vouloyt  guères  moins 
que  le  trespas  de  la  bonne  buandière  de  Portillon,  et  souventes 
foys  se  disoyt  : 

—  le  mangeroys  de  sa  chair.  Da!  ie  feroys  cuire  l’un  de  ses  tet- 
tins  et  le  crocqueroys,  mesmes  sans  saulce. 


Le  dict  bossu  s’en  alla  dans  la  ville  de  Bruges. 


l'iie  bonne  potée  d'eaue  froide. 


COXTES  DROLATKIUES. 


25o  les  contes  drolatiques 

C’estoyt  une  haine  cramoisie  de  bon  tainct,  une  haine  cardinale, 
une  haine  de  guespe  ou  de  vieille  fille  ;  mais  c’estoyent  toutes  les 
haines  cogneues,  fondues  en  une  seule  haine,  laquelle  rebouilloyt, 
se  concoctionnoyt  et  se  resolvoyt  en  un  élixir  de  fiel,  de  sentimens 
liaulvais  et  diabolicques,  chauffé  au  feu  des  plus  flambans  tisons 
de  l’enfer;  enfin,  c’estoyt  une  maistresse  haine. 

Ores,  ung  beau  iour,  ledict  Carandas  revint  en  Touraine 
avecques  force  deniers  qu’il  rapporta  des  pays  de  Flandres,  où  il 
avoyt  trafficqué  de  ses  secrets  méchanicques.  Il  achepta  ung  beau 
logiz  dans  la  rue  Montfumier,  lequel  se  veoit  encores  et  faict 
Vestonnement  des  passans,  pour  ce  que  il  y  ha  des  rondes-bosses 
bien  plaisantes  practicquées  sur  les  pierres  des  murs.  Carandas  le 
haineux  trouva  de  bien  notables  changemens  chez  son  compère  le 
taincturier,  veu  que  le  bonhomme  avoyt  deux  iolis  enfans,  les 
quels,  par  cas  fortuit,  ne  présentoyent  aulcune  ressemblance  ni 
avecques  la  mère,  ni  avecques  le  père;  mais,  comme  besoing  est 
que  les  enfants  ayent  une  ressemblance  quelconque,  il  y  en  ha  de 
rusés  qui  vont  chercher  les  traicts  de  leurs  ayeulx,  quand  ils  sont 
beaulx,  les  petits  flatteurs  !  Doncques,  en  revanche,  il  estoyt 
treuvé  par  le  bon  mary  que  ses  deux  gars  ressembloyent  à  ung 
sien  oncle,  iadis  prebstre  à  Nostre-Dame  de  l’Esgrignolles; 
mais,  pour  aulcuns  diseurs  de  gogues,  ces  deux  marmots  estoyent 
les  petites  pourtrayctures  vivantes  d’ung  gentil  tonsuré  desservant 
de  Nostre-Dame  la  Riche,  célèbre  paroësse  située  entre  Tours  et 
le  Plessis.  Ores,  croyez  une  chouse  et  inculquez-la  dans  vostre 
esperit;  et  quand,  en  cettuy  livre,  vous  n’auriez  broutté,  tiré  à 
vous,  extraict,  puisé  que  ce  principe  de  toute  vérité,  resguardez- 
vous  comme  bien  heureux  :  à  sçavoir,  que  iamais  un  homme  ne 
pourra  se  passer  d’ung  nez,  id  est,  que  tousiours  l’homme  sera 
morveux,  c’est-à-dire  qu’il  demourera  homme,  et,  par  ainsy,  con¬ 
tinuera  dans  tous  les  siècles  futurs  à  rire  et  boire,  à  se  treuver  en 
sa  chemise  sans  y  estre  meilleur,  ni  pire,  et  aura  mesmes  occupa¬ 
tions;  mais  ces  idées  préparatoires  sont  pour  vous  mieux  ficher  en 
l’entendement  que  ceste  aame  à  deux  pattes  croira  tousiours  pour 
vraies  les  chouses  qui  chatouillent  ses  passions,  caressent  ses 
haines  et  servent  ses  amours  :  de  là.  la  logique  !  Par  ainsy,  du 


L’APOSTROPHE 


25i 


premier  iour  que  le  dessus  dict  Carandas  veil  les  enfans  de  son 
compère,  veit  le  gentil  prebstre,  veit  la  belle  taincturière,  veit  le 
Taschereau,  tous  assiz  à  table,  et  veit,  à  son  détriment,  le  meilleur 
tronsson  de  la  lamproye  donné  d'ung  certain  aër  par  la  Tasche- 
rette  à  son  amy  prebstre,  le  méchanicien  se  dit  : 

—  Mon  compère  est  cocqu,  sa  femme  couche  avecques  le  petit 
confesseur,  les  enfans  ont  été  faicts  avecques  son  eauc  benoiste,  et 


Besoing  est  que  les  enfants  aj'ent  une 
ressemblance  quelconque. 


ie  leur  demonstrerai  que  les  bossus  ont  quelque  chouse  de  plus 
que  les  aultres  hommes. 

Et  cela  estoyt  vray,  comme  il  est  vray  que  Tours  ha  esté  et  sera 
tousiours  les  pieds  dedans  la  Loyre,  comme  une  iolie  fille  qui  se 
baigne  et  ioue  avecque  l'eau,  taisant  flicq  flacq  en  fouettant  les 
ondes  avecques  ses  mains  blanches;  car  ceste  ville  est  rieuse, 
rigoleuse,  amoureuse,  fresche,  fleurie,  perfumée  mieuLv  que  toutes 
les  aultres  villes  du  monde,  qui  ne  sont  pas  tant  seulement  dignes 
de  luy  peigner  ses  cheveulx,  ni  de  luy  nouer  sa  ceincture.  Et 
comptez,  si  vous  y  allez,  que  vous  luy  trouverez,  au  milieu  d’elle, 
une  iolie  raye,  qui  est  une  rue  délicieuse  où  tout  le  monde  se 
pourmène,  où  tousiours  il  y  ha  du  vent,  de  l’umbre  et  du  soleil, 
de  la  pluys  et  de  l'amour.  Ha!  ha!  riez  doncques,  allez-y 
doncques!  C’est  une  rue  tousiours  neufve,  tousiours  royale,  tou- 


252  LES  CONTES  DROLATIQUES 

siours  impériale,  une  rue  patrioticque,  une  rue  à  deux  truiioirs, 
une  rue  ouverte  des  deux  bouts,  bien  percée,  une  rue  si  large  que 
iamais  nul  n'y  a  crié  ;  «  Gare  !  »  une  rue  qui  ne  s'use  pas,  une  rue 
qui  mène  à  l’abbaye  de  Grand-Mont  et  à  une  trenchée  qui  s’em¬ 
manche  trez-bien  avecques  le  pont,  et  au  bout  de  laquelle  est  ung 
beau  champ  de  foire;  une  rue  bien  pavée,  bien  bastie,  bien  lavée, 
propre  comme  ung  mirouer,  populeuse,  silencieuse  à  ses  heures, 
cocquette,  bien  coëflfée  de  nuict  par  ses  iolis  toicts  bleus;  brief, 
c'est  une  rue  où  ie  suys  né,  c’est  la  royne  des  rues,  tousiours 
entre  la  terre  et  le  ciel,  une  rue  à  fontaine,  une  rue  à  laquelle  rien 
ne  manque  pour  estre  célébrée  parmy  les  rues  !  Et,  de  faict,  c’est 
la  vraye  ru?,  la  seule  rue  de  Tours.  S’il  y  en  a  d’aultres,  elles  sont 
noires,  tortueuses,  estroites,  humides,  et  viennent  toutes  respec¬ 
tueuses  saluer  ceste  noble  rue,  qui  les  commande.  Où  en  suis-je? 
car,  une  fois  dans  ceste  rue,  nul  n’en  veut  yssir,  tant  plaisante  elle 
est.  Mais  ie  debvoys  cet  hommaige  filial,  hymne  descriptive,  venue 
du  cueur,  à  ma  rue  natale,  aux  coins  de  laquelle  manquent  seule- 


1!  picque  de  tous  costez  le  taincturier. 


ment  les  braves  figures  de  mon  bon  maistre  Rabelais  et  du  sieur 
Descartes,  incogneus  aux  naturels  du  pays.  Doncques,  le  dessus 
dict  Carandas  feut,  à  son  retourner  de  Flandres,  festoyé  par  son 
compère  et  par  tous  ceulx  dont  il  estoyt  aymé  pour  ses  gogues, 


L’APOSTROPHE 


253 


drosleries  et  facétieuses  paroles.  Le  bon  bossu  parut  deschargié 
de  son  ancien  amour,  feit  des  amitiés  à  la  Tascherette,  au  prebstre, 
embrassa  les  enfans;  et,  quand  il  feut  seul  avecques  la  tainctu- 


rière,  lui  ramenteva  la  nuict  du  bahut,  la  nuict  de  l’esgout,  en  luy 
disant  : 

—  Hein  !  comme  vous  vous  estes  gaussée  de  moy  ! 

— •  Cela  vous  estoyt  deu,  répondit-elle  en  riant.  Si  vous  vous 
estiez  laissé,  par  grant  amour,  turlupiner,  trupher,  goguenarder, 
encores  ung  tronsson  de  temps,  vous  m'auriez  peut-estre  fanfrelu- 
chée  comme  tous  les  aultres!... 

Là-dessus,  Carandas  se  print  à  rire  en  enraigeant.  Puis,  voyant 
ledict  bahut  où  il  avoyt  failli  crever,  sa  cholère  devint  d’autant 
plus  chaulde,  pour  ce  que  la  belle  taincturière  s'estoyt  encore 
embellie  comme  toutes  celles  qui  s’enraieunissent  en  soy  trempant 
dans  les  eaues  de  louvence,  lesquelles  ne  sont  aultres  que  les 
sources  d’amour.  Le  méchanicien  estudia  l'allure  du  cocquaige 


254  LES  CONTES  DROLATIQUES 

chez  son  compère,  affin  de  soy  venger  :  car,  autant  sont  de  logiz, 
autant  sont  de  variantes  en  ce  genre;  et,  quoique  tous  les  amours 
se  ressemblent  de  la  mesme  manière  que  les  hommes  ressemblent 
tous  les  uns  aux  aultres,  il  est  prouvé  aux  abstracteurs  de  chouses 
vraies  que,  pour  le  bonheur  des  femmes,  chaque  amour  ha  sa 
physionomie  espéciale  et  que,  si  rien  ne  ressemble  tant  à  ung 
homme  qu’ung  homme,  il  n’y  ha  aussy  rien  qui  diffère  plus  d’ung 
homme  qu’ung  homme.  Voilà  qui  confund  tout,  ou  explique  les 
mille  phantaisies  des  femmes,  lesquelles  querrent  le  meilleur  des 
hommes  avecques  mille  poines  et  mille  plaisirs,  plus  de  l’ung  que 
de  l’aultre. 

Mais  comment  les  vitupérer  de  leurs  essays,  changemens  et 
visées  contradictoires  ?  Quoy!  la  Nature  frétillé  tousiours,  vire, 
tourne,  et  vous  voulez  qu’une  femme  reste  en  place  !  Sçavez-vous 
si  la  glace  est  vraiement  froide  ?  Non.  Eh  bien,  vous  ne  sçavez  pas 
non  plus  si  le  cocquaige  n'est  pas  ung  bon  hazard,  producteur  de 
cervelles  bien  guarnies  et  mieulx  faictes  que  toutes  aultres.  Cher¬ 
chez  doncques  mieulx  que  des  ventositez  sous  le  ciel.  Cecy  fera 
bien  ronfler  la  réputation  philosophicque  de  ce  livre  concentricque. 
Oui,  oui,  allez,  celluy  qui  crie  :  Vccy  la  mort  aux  rats\  est  plus 
advancé  que  ceulx  occupés  à  trousser  la  Nature,  veu  que  c’est  une 
tière  pute,  bien  capricieuse  et  qui  ne  se  laisse  veoir  qu’à  ses 
heures.  Entendez-vous!  Aussy,  dans  toutes  les  langues,  elle  appar¬ 
tient  au  genre  féminin,  comme  chouse  essentiellement  mobile, 
féconde  et  fertile  en  pipperies. 

Aussy,  bientost  recogneut  Carandas  que,  parmi  les  cocquaiges, 
le  mieulx  entendu,  le  plus  discret  estoyt  le  cocquaige  ecclésias- 
ticque.  De  faict,  vécy  comme  la  bonne  taincturière  avoyt  establi 
ses  traisnées.  Elle  se  départoyt  tousiours  devers  sa  closerie  de  la 
Grenadière-lez-Saint-Cyr,  la  veille  du  dimanche,  laissant  son  bon 
mary  parachever  ses  travaulx,  compter,  vérifier,  payer  les  labeurs 
d’ouvriers;  puis  Taschereau  la  venoyt  reioindre  lendemain  matin, 
et  treuvoyt  ung  bon  déieuner,  sa  bonne  femme  gaye,  et  tousiours 
amenoyt  le  prebstre  avecques  luy.  De  faict,  le  damné  prebstre 
traversoyt  la  Loyre  en  ung  bateau  la  veille,  pour  aller  tenir  chauld 
à  la  taincturière  et  luy  calmer  ses  phantaisies,  affin  qu’elle  dormist 


L’APOSTROPHE 


255 


bien  pendant  la  nuict,  ouvraige  auquel  s’entendent  bien  les  ieunes 
gars.  Puis,  le  beau  brideur  de  phantaisies  revenoyt  au  matin  en 
son  logiz,  à  l’heure  où  le  Taschereau  advenoyt  le  requérir  de  se 
divertir  à  la  Grenadière,  et  tousiours  le  cocqu  trouvoyt  le 


Comment  les  vitupérer  de  leurs  essays  et  changemens. 


prebstre  en  son  lict.  Le  batelier  bien  payé,  nul  ne  sçavoyt  ceste 
allure,  veu  que  l’amant  ne  voyageoyt  la  veille  que  de  nùict,  et  le 
dimanche  de  grant  matin.  Lorsque  Carandas  eut  bien  vérifié 
l’accord  et  constante  praticque  de  ces  dispositions  guallantes,  il 
attendit  un  iour  où  les  deux  amans  se  reioindroyent  bien  affamés 
l’ung  de  l’aultre,  après  quelque  caresme  fortuit.  Geste  rencontre 
eut  lieu  bientost,  et  le  curieux  bossu  veit  le  manège  du  batelier 
attendant  au  bas  de  la  grève,  prouche  le  canal  Saincte-Anne,  le  sus- 
dict  prebstre,  lequel  estoyt  un  ieune  blond,  bien  gresle,  gentil  de 
formes,  comme  le  guallant  et  couard  héros  d’amour  tant  célébré 
par  messire  Ariosto.  Alors,  le  méchanicien  vint  trouver  le  vieulx 
taincturier,  qui  tousiours  aymoyt  sa  femme  et  se  croyoyt  seul  à 
mettre  le  doigt  dans  son  ioly  benoistier. 

—  Hé  !  bonsoir,  mon  compère,  feit  Carandas  à  Taschereau. 


256 


LES  CONTES  LROLATIQUES 

Et  Taschereau  d’oster  son  bonnet. 

Puis,  vécy  le  méchanicien  qui  raconte  les  secrettes  festes  de 
l’amour,  desbagoule  des  paroles  de  toute  sorte  et  picque  de  tous 
costez  le  taincturier. 

Enfin,  le  voyant  prest  à  tuer  sa  femme  et  le  prebstre,  Carandas 
luy  dict  ; 

—  Mon  bon  voisin,  i’ay  rapporté  de  Flandres  une  espée  empoi¬ 
sonnée,  laquelle  occit  net  quiconque,  pourveu  qu'elle  luy  fasse 
une  esgratigneure  ;  ores,  dès  que  vous  en  aurez  tant  seulement 
touchié  vostre  gouge  et  son  concubin,  ils  monrront. 

—  Allons  la  quérir,  s’escria  le  taincturier... 

Puis  les  deux  merchans  d’aller  à  grant  erre  au  logiz  du  bossu, 
de  prendre  l’espée  et  de  courir  en  campaigne. 

—  Mais  les  treuverons-nous  couchiez?  disoyt  Taschereau. 

—  Vous  attendrez,  feit  le  bossu  se  gaussant  de  son  compère. 

De  faict,  le  cocqu  n’eut  pas  la  griefve  poine  d’attendre  la  ioye 

des  deux  amans.  La  iolie  taincturière  et  son  bien  aymé  estoyent 
occupez  à  prendre,  dans  ce  ioly  lacqs  que  vous  sçavez,  cet  oyseau 


l'ay  rapporté  de  Flandres  une  espée  empoisonnée. 


mignon  qui  tousiours  s’en  eschappe;  et  rioyent,  et  tousiours 
essayoient,  et  tousiours  rioyent. 

—  Ah!  mon  mignon,  disoyt  la  Tascherette  en  restreignant 
comme  pour  se  l’engraver  dessus  l’estomach,  ie  t’ayme  tant  que  ie 


Arrcbtc,  malheureux,  tu  vas  tuer  le  pere  de  te>  enfanta  ! 


COXTES  DROLATIQUES. 


258  LES  CONTES  DROLATIQUES 

voLildroys  te  crocquer.  Non.  Encores  mieul.x,  t’avoir  en  ma  peau 

pour  que  tu  ne  me  quittasses  iamais. 

—  le  le  veulx  bien,  respondoyt  le  prebstre;  mais  ie  ne  puis  y 
estre  tout  entier,  il  faut  se  contenter  de  m’avoir  en  destail. 

Ce  feut  en  ce  doulx  moment  que  le  mary  entra  l’espée  haulte  et 
nue.  La  belle  taincturière,  à  qui  le  visaige  de  son  homme  estoyt 
bien  cogneu,  veit  que  c’en  estoyt  faict  de  son  bien  aymé  le 
prebstre.  Mais,  tout  à  coup,  elle  s’élança  vers  le  bourgeoys,  demi- 
nue,  les  cheveux  espars,  belle  de  honte,  plus  belle  d’amour,  et 
luy  dit  : 

— ■  Arrête,  malheureux,  tu  vas  tuer  le  père  de  tes  enfans! 

Sur  ce,  le  bon  taincturier,  tout  esblouy  par  la  maiesté  pater¬ 
nelle  du  cocquaige  et  peut-estre  aussy  par  la  flamme  des  yeulx  de 
sa  femme,  laissa  tomber  l’espée  sur  le  pied  du  bossu  qui  le  suivoyt, 
et,  par  ainsy,  le  tua. 

Cecy  nous  apprend  à  n’estre  point  haineux. 


Épilogue 


Cy  fine  le  premier  dixjin  de  ces  Contes,  miesvre  eschantillon 
des  oeuvres  de  la  Muse  drolaticque  iadis  née  en  nos  pays  de  la 
Touraine,  laquelle  est  bonne  fille  et  sçayt  par  cueur  ce  beau 
dicton  de  son  amy  Verville,  escript  dans  le  Moyen  de  parvenir  ; 
Il  ne  faut  qiC  estre  effronté  pour  obtenir  des  faveurs.  Las!  folle 
mignonne,  recouche-toy,  dors,  tu  es  essoufflée  de  ta  course;  peut- 
estre  as-tu  esté  plus  loing  que  le  présent.  Doncques,  essuye  tes 
iolis  pieds  nus,  bousche-toy  les  aureilles  et  retourne  à  l’amour. 
Si  tu  resves  d’aultres  poésies  tissues  de  rires,  pour  en  parachever 
les  comicques  inventions,  tu  ne  doibs  escouter  les  sottes  clameurs 
et  iniures  de  ceulx  qui,  entendant  chanter  un  ioyeulx  pinson  gau- 
loys,  diront  ;  <i  Ah  !  le  vilain  oiseau  !  » 


Deaxiesjvie  dixhi)v 


prologue 

Aukuiis  ont  à  rAutheur  reprouché  de  ne  pas  plus  sçavoir  le  lan- 
guaige  du  vieulx  temps  que  les  lièvres  ne  se  cognoissent  à  faire 
des  fagots.  ladis  ces  gens  eussent  esté  nommez,  à  bon  escient, 
cannibales,  agelastes,  sycophantes,  voire  mesmes  ung  peu  yssus 
de  la  bonne  ville  de  Gomorrhe.  Mais  l’Autheur  consent  à  leur 
espargner  ces  iolies  fleurs  de  la  criticque  ancienne,  il  se  rabat  à  ne 
point  soubhaiter  estre  en  leur  peau,  x^eu  que  il  auroyt  honte  et 
mesestime  de  luy-mesme,  et  se  cuyderoyt  le  darrenier  des  caco- 
graphes  de  calumnier  ainsy.img  paouvre  livre  qui  n’est  dedans  la 
voye  d’aulcLin  guaste-papier  de  cettuy  temps.  Hé!  maulvaises  gens, 
vous  gectez  par  les  fenestres  une  prétieuse  bile  dont  feriez  meil¬ 
leur  employ  entre  vous!  L’Autheur  s’est  consolé  de  ne  point  plaire 
à  tous,  en  songiant  que  ung  vieulx  Tourangeau,  d’éterne  mémoire, 
eut  telles  contumelies  de  gars  de  mesme  estoffe  que  elles  av^oyent 
lassé  sa  patience,  et  s'estoyt,  dit-il  en  ung  de  ses  prologues,  ciéli- 


PROLOGUE 


261 


béré  de  ne  plus  escripre  ung  iota.  Aultre  aage,  mesmes  mœurs. 
Rien  ne  chet  en  métamorphose,  ni  Dieu,  là-hault,  ni  les  hommes, 
icy-bas.  Doncques  l’Autheur  s’est  afFermy  sur  sa  besche  en  riant  et 
se  repousant  sur  l’advenir  du  loyer  de  ses  griefves  poines.  Et 
certes  est-ce  bien  ung  grief  labeur  que  d’excogiter  cent  contes 
DROLATicQUES,  veu  que,  après  avoir  essuyé  le  feu  des  ruffians  et 
envieux,  celluy  des  amys  ne  luy  ha  point  faict  deffault,  lesquels 
sonf  venus  à  la  male  heure,  disant  :  «  Estes-vous  fol?  y  songiez- 
vous?  iamais  homme  ha-t-il  eu  dedans  la  bougette  de  son  imagina- 


Ung  vieulx  Tourangeau,  d  éterne  mémoire. 


tion  une  centaine  de  contes  pareils?  Quittez  l’hyperbolicque  esti- 
quette  de  vos  sacs,  bon  homme!  Au  bout  point  n’iriez!  »  Ceux-là 
ne  sont  point  des  misanthropes,  ni  des  cannibales;  pour  ruftians, 
ie  ne  sçays;  mais  sont,  pour  le  seur,  de  bien  bons  amys,  de  ceulx 
qui  ont  le  couraige  de  vous  desbagouler  mille  duretez  tout  le  long 
de  la  vie,  sont  aspres  et  resches  comme  estrilles,  soubz  prétexte 
que  ils  se  donnent  à  vous  de  foye,  de  bourse  et  de  pieds,  en  les 
énormes  meschiefs  de  la  susdicte  vie,  et  descouvrent  tout  leur 
prix  en  l'heure  de  l’extresme  onction.  Encores  si  tels  gens  s'en 
tenoyent  à  ces  tristes  gentillesses;  mais  point.  Quand  sont  démen¬ 
ties  leurs  terreurs,  ils  disent  triumphaiement  :  »  Ha!  ha!  ie  le  sça- 
voys!  JBien  l’avoys-je  prophétisé.  » 

A  cc'Ste  fin  de  ne  point  descouraiger  les  beaulx  sentimens,  uU- 


2-32  LES  CONTES  DROLATIQUES 

cores  que  ils  soyent  intolérables,  l’Autheur  lègue  à  ces  amys  ses 
vieilles  pantophles  fenestrées,  et  leur  baille  asseurance,  pour  les 
reconforter,  que  il  ha,  en  toute  propriété  mobilière,  exempte  de 
saisies  de  iustice,  dedans  le  réservoir  de  nature  ez  replis  du  cer¬ 
veau,  septante  iolys  Contes.  Vray  Dieu!  de  beaulx  fils  d’entende¬ 
ment,  bien  nippez  de  phrases,  soigneusement  fournis  de  péripé¬ 
ties,  amplement  vestus  de  comicque  tout  neuf,  levé  sur  la  pièce 
diurne,  nocturne  et  sans  defFault  de  trame  que  tisse  le  genre  hu¬ 
main  en  chaque  minute,  chaque  heure,  chaque  semaine,  mois  et  an 
du  grant  Comput  ecclésiasticque  commencé  en  ung  temps  où  le 
soleil  n’y  voyoyt  goutte  et  où  la  lune  attendoyt  qu’on  luy  monstrast 
son  chemin.  Ces  septante  subiects,  qu’il  vous  octroyé  licence  d’ap¬ 
peler  de  maulvais  subiects,  pleins  de  pipperies,  eflfrontez,  pail¬ 
lards,  pillards,  raillards,  loueurs,  ribleurs,  estant  ioincts  aux  deux 
Dixains  présentement  escloz,  sont,  ventre  Mahom  !  ung  légier 
à-compte  sur  la  dessus  dicte  centaine.  Et  n’estoyt  la  male  heure 
des  bibliopoles,  bibliophiles,  bibliomanes,  bibliographes  et  biblio- 
thecques,  qui  arreste  la  bibliophagie,  il  les  eust  donnez  d’une  ra- 
zade  et  non  goutte  à  goutte,  comme  s’il  estoyt  affligé  d’une  dysurie 
de  cervelle.  Ceste  infirmité  per  Braguettain^  nullement  à  re¬ 

douter  en  luy,  veu  que  souvent  il  faict  bon  poids,  boutant  plus 
d’ung  conte  en  ung  seul,  comme  il  est  apertement  demonstré  par 
plusieurs  de  ce  Dixain.  Comptez  mesmes  que  il  ha  esleu,  pour 
finer,  les  meilleurs  et  plus  ribaulds  d’entre  eulx,  à  ceste  fin  de 
n'estre  point  accusé  d’un  senile  décours.  Doneques,  meslez  plus 
d'amitiez  en  vos  haines,  et  moins  de  haines  en  vos  amitiez.  Ores, 
mettant  en  oubly  l’avaricieuse  rareté  de  la  Nature  à  l’endroict  des 
conteurs,  lesquels  ne  sont  pas  plus  de  sept  parfaicts  en  l’océan 
des  escriptures  humaines,  d’aultres,  tousiours  amys,  ont  esté  d’ad- 
vis  que,  en  ung  temps  où  chascun  va  vestu  de  noir,  comme  en 
deuil  de  quelque  chouse,  besoing  estoyt  de  concoctionner  des  ou- 
vraiges  ennuyeusement  graves  ou  gravement  ennuyeux;  que  ung 
scriptolastre  ne  pouvoyt  vivre  désormais  qu’en  logiant  son  esperit 
en  de  grans  esdifices,  et  que  ceux  qui  ne  sçavoyent  point  rebastir 
les  cathédrales  et  chasteaulx,  dont  aulcune  pierre  ni  ciment  ne 
bouge,  moLirroyent  incogneus  comme  les  mules  des  papes.  Ces 


PROLOGUE 


zu3 

amys  feurent  requis  de  déclairer  ce  que  mieulx  ils  aymoyent,  ou 
d’une  pinte  de  bon  vin  ou  d’ung  fouldre  de  cervoise;  d'ung  dia¬ 
mant  de  vingt-deux  carats  ou  d’ung  caillou  de  cent  li'Tes;  de  l'an¬ 
neau  d’Hans  Carvel  conté  par  Rabelais  ou  d’ung  escript  moderne 
piteusement  expectoré  par  ung  escholier?  Ceux-là  demourant  qui- 
naulds  et  pantois,  il  leur  feut  dict  sans  cholère  :  «  Avez-vous  en¬ 
tendu,  bonnes  gens?  Ores  doncques,  retournez  à  vos  vignes!  » 
Mais  besoing  est  d’aiouxter  cecy  pour  tous  aultres  :  —  Le  bon 
homme  auquel  nous  debvons  des  fables  et  contes  de  sempiternelle 
authorité  n’y  ha  mis  que  son  outil,  ayant  robbé  la  matière  à  aul- 
truy  ;  mais  la  main-d’œuvre  despensée  en  ces  petites  figures  les 
ha  revestues  d’une  haulte  valeur;  et  encores  qu’il  fust,  comme 
messer  Loys  Ariosto,  vitupéré  de  songier  à  miesvreries  et  vétilles, 
il  y  ha  tel  insecte,  engravé  par  luy,  tourné  depuis  en  monument 
de  pérennité  plus  asseurée  que  n’est  celle  des  ouvraiges  les  mieulx 
massonés.  En  l’espéciale  iurisprudence  du  Gay-Sçavoir,  la  cous- 
tume  est  d’existimer  plus  chierement  ung  feuillet  extorqué  au  gé- 
zier  de  la  Nature  et  de  la  Vérité  que  tous  les  tièdes  volumes  dont, 
tant  beaulx  soyent-ils,  ne  sçauriez  extraire  ni  ung  rire,  ni  ung 
pleur.  L’Autheur  ha  licence  de  dire  cecy  sans  aulcune  incongruité, 
veu  que  il  n’ha  point  intention  de  se  dresser  en  pieds  à  ceste  fin 
d’obtenir  une  taille  supernaturelle,  mais  pour  ce  qu’il  s’en  va  de  la 
maiesté  de  l’art  et  non  de  luy-mesme,  paouvre  greffier  dont  le 
mérite  est  d’avoir  de  l’encre  en  son  galimart,  d’escouter  Messieurs 
de  la  Court,  et  calligrapher  les  dires  de  ung  chascun  en  ce  verbal. 
Il  y  est  pour  la  main-d’œuvre,  la  Nature  pour  le  demourant,  veu 
que,  depuis  la  Vénus  du  seigneur  Phidias  Athénian  iusques  au 
petit  bon  homme  Godenot,  nommé  le  sieur  Breloque,  curieuse¬ 
ment  élabouré  par  ung  des  plus  célèbres  autheurs  de  ce  temps, 
tout  est  estudié  sur  le  moule  éternel  des  imitations  humaines,  qui 
à  tous  appartient.  En  cet  honneste  mestier,  heureux  les  voleurs  : 
ils  ne  sont  point  pendus,  ains  estimez  et  chéris!  Mais  est  ung  triple 
sot,  voire  sot  dix  cors  en  la  teste,  cil  qui  se  quatre,  iacte  et  pa¬ 
vane  d’un  advantaige  deu  au  hazard  des  complexions,  pour  ce  que 
la  gloire  est  seulement  en  la  culture  des  facultez  et  aussy  dans  la 
patience  et  le  couraige. 


:64  LES  CONTES  DROLATIQUES 

Quant  aux  petites  voix  flustées  et  aux  becs  gentils  de  celles  qui 
sont  venues  mignonnement  en  l’aureille  de  l’Autheur,  s’y  plaignant 
d’avoir  graphiné  leurs  cheveulx  et  guasté  leurs  iupes  en  certains 
endroicts,  il  leur  dira  :  «  Pourquoy  y  estes-vous  allées?  »  A  ces 
chou-ses,  il  est  contrainct,  par  les  insignes  maulvaisetez  d’aulcuns, 
d’adiouxter  ung  advertissement  aux  gens  bénignes,  à  ceste  fin 


ladis  ces  gens  eussent  esté  nommés  cannibales,  sycophantes. 


qu’ils  en  usent  pour  clorre  les  calumnies  des  dessus  dicts  caco- 
graphes  en  son  endroict. 

Ces  Contes  drolaticques  sont  escripts,  suyvant  toute  authorité, 
durant  le  temps  où  la  royne  Catherine,  de  la  maison  des  Médicis, 
feut  en  pieds,  bon  tronsson  de  règne,  veu  qu’elle  se  mesla  tous- 
iours  des  affaires  publicques  à  l’advantaige  de  nostre  saincte  reli¬ 
gion,  Lequel  temps  ha  prins  beaucoup  de  gens  à  la  gorge,  depuis 
nostre  deft’unct  maistre  Françoys  premier  du  nom,  iusques  aux 
Estats  de  Blois  où  cheut  monsieur  de  Guyse.  Ores,  les  escholiers 
qui  iouent  à  la  fossette  sçavent  que,  en  ceste  période  de  prinses 
d’armes,  pacifications  et  troubles,  le  languaige  de  France  feut  ung 
peu  trouble  aussy,  veu  les  inventions  de  ung  chascun  poëte  qui, 
en  cettuy  temps,  souloyt  faire,  comme  en  celluy-cy,  ung  françoys 
pour  luy  seul,  oultre  les  mots  bizarres,  grecs,  latins,  italians,  aile- 


La  foyrc  de  Tuurs. 


CONTES  DROLATIQUES, 


•'4 


206 


LES  CONTES  DROLATIQUES 


mands,  souisses,  phrases  d’oultre-mer  et  iargons  hespaignols  ad¬ 
venus  par  le  faict  des  estrangiers,  en  sorte  que  ung  paouvre 
scriptophile  ha  les  coudées  franches  en  ce  languaige  babelincque 
auquel  ont  pourveu  depuis  messieurs  de  Balzac,  Biaise  Pascal, 
Furetière,  Mesnage,  Saint-Evremond,  de  Malherbe  et  aultres,  qui 
les  premiers  balyèrent  le  françoys,  feirent  honte  aux  mots  es- 
tranges  et  donnèrent  droict  de  bourgeoysie  aux  paroles  légitimes, 
de  bon  usaige  et  sceues  de  tous,  dont  feut  quinauld  le  sieur 
Ronsard. 

Ayant  tout  dict,  l’Autheur  retourne  à  sa  dame,  et  soubhaite  mille 
ioyeulsetez  à  ceulx  dont  il  est  aymé  ;  aux  aultres,  des  noix  grol- 
lières  en  leurs  degrez.  Quand  les  hirundes  descamperont,  il  re¬ 
viendra  non  sans  le  tiers  et  quart  dixain  dont  il  baille  ici  promesse 
aux  pantagruelistes,  aux  bons  braguards  et  mignons  de  tout  es- 
taige  auxquels  desplaisent  les  tristilîcations,  méditations  et  mélan- 
cholies  des  choléographes. 


h' 


de  Saînct-JSîcboUs 

L’hostel  des  Trois-Barbeaulx  estoyt  iadis  à  Tours  l’endroict  de 
la  ville  où  se  faisoyt  la  meilleure  chiere,  veu  que  l'hoste,  réputé  le 
hault  bonnet  des  rostisseurs,  alloyt  cuyre  les  repas  de  nopces 
iusques  à  Chastelleraut,  Loches,  Vendosme  et  Blois.  Ce  sus  dict 
homme,  vieulx  reistre  parfait  en  son  mestier,  n’allumoyt  iamais  ses 
lampes  de  iour,  sçavoyt  tondre  sur  les  œufs,  vendoyt  poil,  cuir  et 
plume,  avoyt  l’œil  à  tout,  ne  se  laissoyt  point  facilement  payer  en 
monnoye  de  cinge,  et,  pour  ung  denier  de  moins  au  compte,  eust 
affronté  quiconque,  voire  mesme  ung  prince.  Au  demourant,  bon 
gausseur,  beuvant  et  riant  avecques  les  grands  avalleurs.  tousiours 
le  bonnet  en  main  devant  les  gens  munis  d’indulgences  plenières 


263 


LES  CONTES  DROLATIQUES 
au  titre  du  Sît  Nomen  Domini  bencdictum^  les  poulsant  en  des 
pense  et  leur  prouvant  au  besoing,  par  de  bons  dires,  que  les  vins 
estoyent  chiers  ;  que,  quoi  que  on  feist,  rien  ne  se  donnant  en  Tou¬ 
raine,  force  estoyt  d’y  tout  achepter,  partant  d’y  tout  payer.  Brief, 
s’il  l’eust  pu  sans  honte,  auroyt  compté  :  tant  pour  le  bon  aër,  et 
tant  pour  la  veue  du  pays.  Aussy  feit-il  une  bonne  maison  avecques 
l’argent  d’aultruy,  devint-il  rond  comme  ung  quartaud,  bardé  de 


Ils  despendoyent  escripteaux  ou  enseignes. 


lard,  et  l’appela-t-on  Monsieur.  Lors  de  la  darrenière  foyre,  trois’ 
quidams,  lesquels  estoyent  des  apprentifs  en  chicquane,  dans  qui 
se  trouvoyt  plus  d’estoffe  à  faire  des  larrons  que  des  saincts,  et 


209 


LES  TROIS  Clercs  de  sainct-nicholas 
sçavoyent  bien  déià  iusques  où  possible  estoyt  d’aller  sans  se 
prendre  en  la  chorde  des  haultes  œuvres,  eurent  intention  de  soy 
divertir  et  vivre,  en  condamnant  quelques  merchans  forains  ou 
aultres  en  tous  les  despens.  Doncques,  ces  escholiers  du  diable 
faulsèrent  compaignie  à  leurs  procureurs,  chez  lesquels  ils  estu- 
dioyent  le  grimoire  en  la  ville  d’Angiers,  et  vindrent  de  prime  abord 
se  logier  en  l’hostel  des  Trois-Bar beaulx,  où  ils  voulurent  les 
chambres  du  légat,  mirent  tout  sens  dessus  dessoubz,  feirent  les 
desgoutez,  retindrent  les  lamproyes  au  marché,  s’annoncèrent  en 


Les  trois  clercs. 


gens  de  hault  négoce,  qui  ne  traisnoyent  point  de  merchanuises 
avecques  eulx,  et  voyageoyent  seuls  de  leur  personne.  L’hoste  de 
trotter,  de  remuer  les  broches,  de  tirer  du  meilleur,  et  d’apprester  ung 
vray  disner  d’avocats  à  ces  trois  congne-festu,  lesquels  avoyent  ià 
despensé  du  tapaige  pour  cent  escuz,  et  qui,  bien  pressurez, 
n'auroyent  pas  tant  seulement  rendu  douze  sols  tournoys  que  l'ung 
d’eulx  faisoyt  frestiller  en  sa  bougette.  Mais,  s’ils  estoyent  desnuez 
d'argent,  point  ne  manquoyent  d’engin,  et  tous  trois  s’entendirent  à 
iouer  leur  roole  com-me  larrons  en  foyre.  Ce  feut  une  farce  où  il  y 
eut  à  boire  et  à  mangier,  veu  que  ils  se  ruèrent  pendant  cinq  iours 
tant  et  si  bien  sur  les  provisions  de  toute  sorte,  qu’ung  party  de 
lansquenets  en  eust  moins  guasté  qu’ils  n’en  frippèrent.  Ces  trois 
chats  fourrez  devalloyent  en  la  foyre  après  désieuner,  bien  abreu- 
Vjz,  pansez,  pansus;  et,  là,  tailloyent  en  plein  drap  sur  les  bec- 


270  LES  CONTES  DROLATIQUES 

siaunes  et  aultres,  robbant,  prenant,  louant,  perdant;  despendant 
les  escripteaux  ou  enseignes  et  les  changeant,  mettant  celluy  du 
bimbelotier  à  l’orphebvre  et  de  l’orphebvre  au  cordouanier;  gec- 
tant  de  la  poudre  ez  bouticques,  faisant  battre  les  chiens,  coupant 
la  bride  aux  chevaulx  attachez,  laschant  des  chats  sur  les  gens 
assemblez;  criant  au  voleur  ou  disant  à  chascun  : 

—  Estes-vous  pas  M.  d’Entrefesses  d’Angiers? 

Puis,  ils  donnoyent  des  poulsées  au  monde,  faisoyent  des  trouées 
aux  sacs  de  bled,  cherchoyent  leur  raouschenez  en  l’aumosnière 
des  dames  et  en  relesvoyent  les  cottes,  plourant,  questant  un  ioyau 
tombé,  et  leur  disant  : 

—  Mes  dames,  il  est  dans  quelque  trou  ! 

Ils  esguaroyent  les  enfants,  tappoyent  en  la  pance  de  ceulx  qui 
bavoyent  aux  corneilles,  ribloyent,  escorchioyent  et  conchioyent 
tout.  Brief,  le  diable  eust  esté  saige  en  comparaison  de  ces  damnez 
escholiers,  qui  se  feussent  pendus,  s’il  leur  avoyt  fallu  faire  acte 
d’honneste  homme  ;  mais  autant  auroyt  valu  demander  de  la  cha¬ 
rité  à  deux  plaideurs  enraigez.  Ils  quittoyent  le  champ  de  loyre 
non  fatiguez,  mais  lassez  de  malfaisances,  puis  s’en  venoyent 
disner  iusques  à  la  vesprée,  où  ils  recommençoyent  leurs  ribleries 
aux  flambeaux.  Doncques,  après  les  forains,  ils  s’en  prenoyent  aux 
filles  de  ioye  auxquelles,  par  mille  ruses,  ils  ne  donnoyent  que  ce 
qu’ils  en  recevoyent,  suyvant  l’axiome  de  lustinian  :  Ciiicum  ius 
tribiiere^  à  chascun  son  ius.  Puis,  en  se  gaussant  après  le  coup, 
disoyent  à  ces  paouvres  garses  ; 

—  Que  le  droict  estoyt  à  eulx  et  le  tort  à  elles. 

Enfin,  à  leur  souper  n’ayant  point  de  subiects  à  pistolander,  ils 
se  congnoyent  entre  eulx  ou,  pour  se  gaudir  encores,  se  plaignoyent 
des  mousches  à  l’hoste  en  luy  remonstrant  qu’ailleurs  les  hostelicrs 
les  faisoyent  attacher,  pour  que  les  gens  de  condition  n’en  feussent 
point  incommodez.  Cependant,  vers  le  cinquiesme  iour,  qui  est  le 
iour  criticque  des  fiebvres,  l’hoste  n’ayant  iamais  veu,  encores  qu'il 
escarquillast  trez-bien  ses  yeulx,  la  royale  figure  d'un  escu  chez 
ses  chalands,  et  saichant  que,  si  tout  ce  qui  resluit  estoyt  or, 
il  cousteroyt  moins  chier,  commença  de  renfroigner  son  muzeau  et 
de  n’aller  que  d’ung  pied  froid  à  ce  que  vouloyent  ces  gens  de 


LES  TROIS  CLERCS  DE  SAINCT-NICHOLAS 


haultnegOce.Ores,  redoutant  de  faire  ung  maulvais  trafficq  avecques 
eulx,  il  entreprint  de  sonder  l’aposteume  de  leurs  bougettes.  Ce 
que  voyant,  les  trois  clercs  luy  dirent,  avecques  l’asseurance  d’ung 


Ils  s’en  prenoyent  aux  filles  de  loye. 


prevost  pendant  son  hoinine,  de  vitement  leur  servir  ung  bon  sou¬ 
per,  attendu  que  ils  alloyent  partir  incontinent.  Leur  ioyeulse  con¬ 
tenance  desgreya  l’hoste  de  ses  soulcys.  Ores,  pensant  que  des 
drolles  sans  argent  debvoyent  estre  graves,  il  appresta  ung  digne 
souper  de  chanoines,  soubhaitant  mesmes  de  les  veoir  yvres,  affîn 
de  les  serrer  sans  desbats  en  la  geôle,  le  cas  eschéant.  Ne  saichant 


LES  CONTES  DROLATIQUES 


comment  tirer  leurs  grègues  de  la  salle  où  ils  estoyent  autant  à 
l’aise  que  sont  les  poissons  en  la  paille,  les  trois  compaignons 
raangièrent  et  beurent  de  raige,  resguardant  la  longitude  des  croi¬ 
sées,  espiant  le  moment  de  descamper,  mais  ne  rencontroyent  ni 
ioinct  ni  desioinct.  Mauldissant  tout,  l’ung  vouloyt  aller  destacher 
ses  chausses  en  plein  aër  pour  raison  de  cholicque;  l’aultre  quérir 
ung  médecin  pour  le  troisiesme,  qui  s’esvanouiroyt  comme  faire 
se  pourroyt.  Le  mauldict  hostelier  baguenaudoyt  tousiours  de  ses 
fourneaux  à  la  salle,  et  de  la  salle  aux  fourneaux,  guettoyt  les  qui¬ 
dams,  avançoyt  ung  pas  pour  saulver  son  deu,  en  reculoyt  deux 
pour  ne  point  estre  congné  de  ces  seigneurs,  au  cas  où  ce  seroyent  de 
vrays  seigneurs,  et  alloyt  en  brave  hostelier  prudent,  qui  aymoyt 
les  deniers  et  haïssoyt  les  coups.  Mais,  soubz  umbre  de  les  bien 
servir,  tousiours  avoytune  aureille  en  la  salle,  ung  pied  en  la  court  ; 
puis  se  cuydoyt  tousiours  appelé  par  eulx,  venoyt  au  moindre 
esclat  de  rire,  leur  monstroyt  sa  face  en  guyse  du  compte  et  tou¬ 
siours  leur  disoyt  : 

—  Messeigneurs,  que  vous  plaist-il? 


—  Messeigneurs,  que  vous  plaist-iU 


Interroguat  en  response  duquel  ils  auroyent  voulu  luy  donner 
dix  doigts  de  ses  broches  dedans  le  gozier,  pour  ce  que  il  laisoyt 
mine  de  bien  sçavoir  ce  qui  leur  plaisoyt  en  ceste  coniuncture,  veu 
que,  pour  avoir  vingt  escuz  tresbuchians,  ils  eussent  vendu  chas- 
cun  le  tiers  de  leur  éternité.  Comptez  que  ils  estoyent  sur  leurs 
bancs  comme  sur  des  grilz,  que  les  pieds  leur  desmangioyent  trez- 
bien,  et  que  le  cul  leur  brusloyt  ung  peu.  Déià  l’hoste  leur  avoyt 


L  lloste  des  Trois-Barbeaulx. 


CONTES  DR0L.\T1QUE>. 


274 


LES  CONTES  DROLATIQUES 
mis  les  poires,  le  fourmaige  et  les  compotes  soubz  le  nez;  mais 
eulx,  beuvant  à  petits  coups,  maschant  de  travers,  s’entreresguar- 
doyent  pour  veoir  si  l’ung  d’eulx  trouveroyt  en  son  sac  ung  bon 
tour  de  chicquane  ;  et  tous  commençoyent  à  se  divertir  trez-triste- 
ment.  Le  plus  rusé  des  trois  clercs,  qui  estoyt  ung  Bourguignon, 
soubrit  et  dit  en  voyant  le  quart  d’heure  de  Rabelais  arrivé  : 

—  Besoing  est  de  remettre  à  huictaine,  messieurs,  comme  s’il 
eust  esté  au  palais. 

Et  les  deux  aultres,  nonobstant  le  dangier,  se  hastèrent  de  rire. 

—  Que  debvons-nous?  demanda  celluy  qui  avoyt  en  sa  ceincture 
les  dessus  dicts  douze  sols  :  il  les  mouvoyt  comme  s’il  eust  cuydé 
leur  faire  engendrer  des  petits  par  cet  enraigé  mouvement. 

Cettuy  estoyt  ung  Picard,  cholère  en  diable,  et  homme  à  s’offenr» 
ser  d’ung  rien  pour  pouvoir  bouter  l’hoste  par  la  croisée  en  toute 
seureté  de  conscience.  Doncques,  il  dit  ces  paroles  avecques  un 
aër  rogue,  comme  s’il  eust  eu  dix  mille  doublons  de  rente  au  soleil. 

—  Six  escuz,  messeigneurs,  respondit  l’hoste  en  tendant  la  main. 

—  le  ne  souffrirai  pas,  vicomte,  estre  resgallé  par  vous  seul..., 
feit  le  tiers  estudiant,  qui  estoyt  ung  Angevin,  rusé  comme  une 
femme  enamourée. 

—  Ni  moy  !  dit  le  Bourguignon. 

—  Messieurs,  messieurs!  respartit  le  Picard,  vous  voulez  gaus¬ 
ser.  le  suisvostre  serviteur!... 

—  Sambreguoy!  s’escria  l’Angevin,  vous  ne  vous  lairrez  pas 
payer  trois  foys...  Nostre  hoste  ne  le  souffriroyt  mie. 

—  Eh  bien,  feit  le  Bourguignon,  cil  de  nous  qui  dira  le  pire 
conte  satisfera  l’hoste. 

—  Qui  sera  le  iuge?  demanda  le  Picard,  renguaisnant  ses  douze 
sols. 

—  Pardieu!  nostre  hoste.  Il  doit  s’y  entendre,  veu  qu’il  est  ung 
homme  de  hault  goust,  dit  l’Angevin.  Allons!  maistre  queux,  bou- 
tez-vous-là,  beuvons,  et  prestez-nousvos  deux  aureilles.  L’audience 
est  ouverte. 

Là-dessus  l’hoste  s’assit,  non  sans  se  verser  amplement  à  bovre. 

—  A  moy!  dit  l’Angevin,  ie  commence. 

»  En  nostre  duschié  d’Aniou,  les  gens  de  la  campaigne  sont 


LES  TROIS  CLERCS  DE  SAINCT-NICIIOLAS  2j5 

trez-fidelles  servateurs  de  nostre  saincte  religion  catholicque,  et 
pas  ung  ne  quitteroyt  sa  part  du  paradiz,  faulte  de  faire  pénitence 
ou  de  tuer  ung  héréticque.  Enda!  si  ung  ministre  des  liffres-lofï'res 
passoyt  par  là,  tost  il  seroyt  mis  en  pré,  sans  sçavoir  d’où  luy 
tomberoyt  la  male  mort.  Doncques,  ungbonhomme  de  larzé,  revenant 
ung  soir  de  dire  ses  vespres  en  vuydant  le  piot  à  la  Pomme-de-Pin, 
où  il  avoyt  laissé  son  entendoire  et  sapience  mémoriale,  tomba 
dedans  la  rigole  d’eaue  de  sa  mare,  cuydant  estre  en  son  lict.  Ung 
sien  voisin  qui  ha  nom  Godenot,  l’advisant  déià  prins  dans  la 
gelée,  veu  qu’il  s’en  alloyt  de  l’hyver,  luy  dit  en  gaussant  : 


—  le  ne  le  souffriray  pas,  vicomte! 


»  —  Eh!  qu’attendez-vous  doncques  là? 

»  —  Le  desgel,  feit  le  bon  yvrogne,  se  voyant  empesché  par  la 
glace. 

»  Lors,  Godenot,  en  bon  chrestien,  le  désencanche  de  sa  mor¬ 
taise  et  luy  ouvre  l'huys  du  logiz,  par  hault  respect  du  vin,  qui  est 
seigneur  de  ce  pays.  Le  bonhomme  vint  lors  se  couchier  en  plein 
lict  de  sa  servante,  laquelle  estoyt  ieune  et  gente  fillaude.  Puis  le 
vieulx  manouvrier,  fort  de  vin,  en  besongna  le  chauld  sillon,  cuy- 
dant  estre  en  sa  femme,  et  la  mercia  du  restant  de  pucelaige  qu’il 
luy  treuvoyt.  Ores,  entendant  son  homme,  la  femme  se  mit  à  crier 
comme  mille,  et,  par  ces  cris  horrificques,  le  laboureur  feut  adverti 
que  il  n’estoyt  point  dedans  la  voye  du  salut,  ce  dont  paouvrc 
laboureur  de  se  navrer  plus  qu’on  ne  sçauroyt  le  dire. 


-~lb 


LES  CONTES  DROLATIQUES 

»  —  Ha!  fit-il,  Dieu  m'ha  puni  de  n’avoir  point  esté  à  vespres 
en  l’ecclise. 

»  Puis  s’excusa  de  son  mieux  sur  le  piot  qui  avoyt  brouillé  la 
mémoire  de  sa  braguette,  et,  en  revenant  au  lict,  ragottoyt  à  sa 
bonne  mesnaigière  que,  pour  sa  meilleure  vasche,  il  vouldroyt 
n’avoir  point  ce  meschief  sur  la  conscience. 

»  — ■  Ce  n’est  rien!...  disoyt  à  son  homme  la  femme,  à  qui  la 
tille  ayant  respondu  que  elle  resvoyt  de  son  amant,  la  battoyt  un 
peu  ferme  pour  luy  enseigner  à  ne  point  dormir  si  fort.  Mais  le 
chier  homme,  veu  l’énormité  du  cas,  se  lamentoyt  dessus  son  gra¬ 
bat  et  plcuroyt  des  larmes  de  vin  par  crainte  de  Dieu. 


Il  tomba  dans  la  rigole  d'eaue  cuydant  estre  dans  son  lict. 


»  —  Mon  mignon,  feit-elle,  drez  demain  va  en  confession  et  n’en 
parlons  plus. 

»  Le  bonhomme  trotte  au  confessionnal  et  raconte  en  toute 
humilité  son  cas  au  recteur  de  la  paroësse,  lequel  estoyt  ung  bon 
vieulx  prebstre  capable  d’estre  là-hault  la  pantophle  de  Dieu. 

»  —  Erreur  n’est  pas  compte,  feit-il  à  son  pénitent,  vous  ieus- 
ncrez  demain,  et  vous  absous. 


LES  TROIS  CLERCS  DE  SAINCT-NICHOLAS  277 

ï  —  leusner!  Avecques  plaisir!  dit  le  bonhomme.  Ça  n’em- 
pesche  point  de  boyre. 


Lors,  il  la  mène  au  corps  de  garde.. 


ï  — •  IIo!  respondit  le  curé,  vous  boyrez  de  l’eaue,  pois  ne  man¬ 
gerez  rien  aultre  chouse,  sinon  ung  quarteron  de  pain  et  une 
pomme. 

»  Lors,  le  bonhomme,  qui  n’avoyt  nulle  fiance  en  son  entende¬ 
ment,  revint,  répétant  à  part  soy  la  pénitence  ordonnée.  Mais, 
ayant  loyalement  commencé  par  ung  quarteron  de  pain  et  une 
pomme,  il  arriva  chez  luy  disant  ; 

»  —  Ung  quarteron  de  pommes  et  ung  pain. 

»  Puis,  pour  se  blanchir  l’aame,  se  mit  en  debvoir  d’accomplir 
son  ieusne,  et  sa  bonne  mesnaigiere  luy  ayant  tiré  ung  pain  de  la 
mette,  et  descroché  les  pommes  du  planchier,  il  ioua  trez-mélan- 
cholicquement  de  l’espée  de  Caïn.  Comme  il  faisoyt  ung  soupir  en 
arrivant  au  darrenier  boussin  de  pain,  ne  saichant  où  le  mettre, 
veu  qu’il  en  avoyt  iusques  en  la  fossette  du  col,  sa  femme  luy 
remonstra  que  Dieu  ne  vouloyt  point  la  mort  du  pécheur,  et  que, 
faulte  de  mettre  ung  rusteau  de  pain  de  moins  en  sa  panse,  il  ne 
luy  seroyt  point  reprouché  d’avoir  mis  ung  petit  son  chouse  au  verd. 


270  LES  CONTES  DROLATIQUES 

»  —  Tais-toy,  femme  !  dit-il.  Quand  ie  debvroys  crever,  faut  que 
ie  ieusne... 

»...  Fai  payé  mon  escot.  A  toy,  vicomte!...  adiouxta  FAngevin 
en  resguardant  le  Picard  d’ung  aër  narquois. 

—  Les  pots  sont  vuydes,  dit  Fhoste.  Holà!  du  vin... 

—  Beuvons,  s'escria  le  Picard.  Les  lettres  mouillées  coulent 
mieulx. 

Là-dessus,  il  lampa  son  verre  plein,  sans  y  laisser  une  crotte  de 
vin,  et,  après  une  belle  petite  tousserie  de  prosneur,  dit  cecy  ; 

—  Ores,  vous  sçavez  que  nos  petites  garses  de  Picardie,  premier 
que  de  se  mettre  en  mesnaige,  ont  accoustumé  de  gaigner  saige- 
ment  leurs  cottes,  vaisselle,  bahuts,  brief,  tous  ustensiles  de  ma- 
riaige.  Et,  pour  ce  faire,  vont  en  maison  à  Péronne,  Abbeville, 
Amiens  et  aultres  villes,  où  sont  chamberières,  fouettent  les  verres, 
torchent  les  plats,  ployent  le  linge,  portent  le  disner  et  tout  ce 
qu’elles  peuvent  porter.  Puis  sont  tost  espousées  dès  que  elles 
sçavent  faire  quelque  chouse,  oultre  ce  qu’elles  apportent  à  leurs 
marys.  Ce  sont  les  meilleures  mesnaigieres  du  monde,  pour  ce  que 
elles  cognoissent  le  serAÛce,  et  tout  trez-bien.  Une  de  Azonville, 
qui  est  le  pays  dont  ie  suis  seigneur  par  héritaige,  ayant  ouy  par¬ 
ler  de  Paris  où  les  gens  ne  se  Daissoyent  point  pour  ramasser  six 
blancs,  et  où  l’on  se  substantoyt  pour  ung  iour  à  passer  devant  les 
rostisseurs,  rien  qu’à  humer  l’aër,  tant  graisseux  il  estoyt,  s’in¬ 
génia  d'y  aller,  espérant  rapporter  la  valeur  d’ung  tronc  d’ecclise. 
Elle  marche  à  grant  renfort  de  pieds,  arrive  de  sa  personne,  munie 
d’ung  panier  plein  de  vuyde.  Là,  tombe  à  la  porte  Sainct-Denys, 
en  ung  tas  de  bons  souldards  plantez  pour  ung  temps  en  vedette, 
à  cause  des  troubles,  veu  que  iceulx  de  la  Religion  faisoyent  mine 
de  s’envoler  à  leurs  presches.  Le  sergent,  voyant  venir  ceste  dan- 
rée  coëffée,  boute  son  feutre  sur  le  costé,  en  secoue  la  plume, 
retrousse  sa  moustache,  haulse  la  voix,  affarouche  son  œil,  se  met 
la  main  sur  la  hanche,  et  arreste  la  Picarde  comme  pour  veoir  si 
elle  est  deument  percée,  veu  qu’il  est  defîendu  aux  tilles  d’entrer 
aultrement  à  Paris.  Puis  luy  demande,  pour  faire  le  plaisant,  mais 
de  mine  griefve,  en  quel  pensier  vient-elle,  cuydant  que  elle  vou- 
’oYt  prendre  d’assault  les  clefs  de  Paris.  A  quoy  la  naïfve  garse  res- 


LES  TROIS  CLERCS  DE  SAINCT-NICHOLAS  2'/<> 

pondit  que  elle  y  cherchioyt  une  bonne  condition  en  laquelle  elle 
pust  servir,  et  n’auroyt  cure  d’aulcun  mal,  pourveu  qu’elle  gaignast 
quelque  cliouse. 

»  —  Bien  vous  en  prind,  ma  commère,  dit  le  raillard  ;  ie  suis  Picard , 
et  vais  vous  faire  entrer  icy,  où  vous  serez  traictée  comme  une  royne 
vouldroyt  l’estre  souvent,  et  vous  y  guignerez  de  bonnes  chouses. 

»  Lors,  il  la  mène  au  corps  de  garde,  où  il  luy  dict  de  balyer  les 
planchiers,  bien  escumer  le  pot,  attiser  le  feu  et  veigler  à  tout, 
adiouxtant  que  elle  auroyt  trente  sols  parisis  par  ung  cliascun 
homme,  si  leur  service  luy  plaisoyt.  Ores,  veu  que  l’escouade 
estoyt  là  pour  ung  mois,  elle  gaigneroyt  bien  dix  escuz  ;  puis,  à 
leur  départie,  trouveroyt  les  nouveaux  venus  qui  s’arrangeroyent 
trez-fort  d’elle,  et  à  ceste  honeste  mestier  emporteroyt  force  de¬ 
niers  et  présens  de  Paris  en  son  pays.  La  bonne  fille  de  rendre  la 
chambre  nette,  de  tout  nettoyer,  de  si  bien  apprester  le  repas  et 
tout,  chantant,  rossignolant,  que,  ce  iour,  les  bons  souldards 
treuvèrent  à  leur  taudis  la  mine  d’ung  réfectouère  de  bénédictins. 
Aussy,  tous  contens,  donnèrent-ils  chascun  ung  sol  à  leur  bonne 
chamberière.  Puis,  bien  repue,  la  concilièrent  au  lict  de  leur  com¬ 
mandant,  qui  estoyt  en  ville  chez  sa  dame,  et  l’y  dodinèrent  bien 
congruement  avecques  mille  gentillesses  de  souldards  philosophes, 
id  est,  amoureux  de  ce  qui  est  saige.  La  voilà  bien  attifée  en  ses 
draps.  Ores,  pour  éviter  les  noises  et  querelles,  mes  gaule-bon- 
temps  tirèrent  au  sort  le  tour  de  chascun;  puis  se  mirent  à  la  ran- 
gette,  allant  trez-bien  à  la  Picarde,  tout  chaulds,  ne  soufflant  mot, 
bons  souldards,  ung  chascun  en  prenant  au  moins  pour  six-vingts 
sols  tournoys.  Encores  que  ce  feust  service  ung  peu  dur  dont  elle 
n’avoyt  coustume,  la  paouvre  fille  s’y  employa  de  son  mieulx,  et, 
par  ainsy,  ne  ferma  point  l’œil  ni  rien  de  toute  la  nuict.  Au  matin, 
voyant  les  souldards  bien  endormis,  elle  leva  le  pied,  heureuse  de 
n’avoir  aulcune  escorcheure  au  ventre  après  avoir  porté  si  lourde 
charge,  et,  quoique  légierement  fatiguée,  gaigna  le  large  à  travers 
champs  avecques  ses  trente  sols.  Lors,  sur  la  route  de  Picardie, 
voit  une  de  ses  amyes  qui,  à  son  imitation,  vouloyt  taster  du  ser¬ 
vice  de  Paris,  et  venoyt  toute  affriolée,  laquelle  l’arreste  et  l’inter- 
rogue  sur  les  conditions. 


280 


LES  CONTES  DROLATIQUES 
»  —  Ah!  Perrine,  n’y  va  pas,  il  y  fauldroyt  ung  cul  de  fer,  en- 
cores  l’useroyt-on  bientost!  luy  dit-elle. 

»  ...  A  toy,  grosse  panse  de  Bourgongne,  feit-il  en  rabattant 
l’aposteurae  naturel  de  son  voysin  par  une  tape  de  sergent.  Crache 
ton  conte,  ou  paye  !... 

Par  la  royne  des  andouilles!  respondit  le  Bourguignon,  par 
ma  fey!  par  le  morbey!  par  Dieu!  par  diable!  ie  ne  sçays  que  des 


La  bonne  fille  de  bien  apprester  le  rep.as. 


histoires  de  la  court  de  Bourgongne,  lesquelles  n’ont  cours'qu’avec- 
ques  nostre  monnoye... 

—  Eh!  ventre-Dieu!  sommes-nous  pas  en  la  terre  de  Beauffre- 
mont?  s’escria  l’aultre,  monstrant  les  pots  vuydez. 

—  le  vous  diray  doneques  une  adventure  bien  cogneue  à  Diion, 
laquelle  est  advenue  au  temps  où  i’y  commandoys,  et  ha  deu  estre 
mise  par  escript.  Il  y  avoyt  ung  sergent  de  iustice  nommé  Franc- 
Taupin,  lequel  estoyt  ung  vieulx  sac  à  maulvaisetez,  tousiours 
grongnant,  tousiours  battant,  faisant  à  tout  une  mine  de  verglas, 
ne  réconfortant  iainais  par  quelques  gaudriolles  ceulx  qu’il  menoyt 


Elle  tombe  à  la  porte  Siar.ct-Denys  en  ung  tas  de  sûuldards. 


CONTES  DROLATIQUES 


iC:  LES  CONTES  DROLATIQUES 

pendre,  et,  pour  estre  brief,  homme  à  trouver  des  poux  en  teste 
chaulve  et  des  torts  à  Dieu.  Ce  dict  Taupin,  rebuté  de  tout  poinct, 
s'enchargea  d’une  femme,  et,  par  grant  hasard,  il  luy  en  écheut 
une  doulce  comme  pelure  d’oignon,  laquelle,  voyant  la  dcfléc- 
tueuse  complexion  de  son  mary,  se  donna  plus  de  poine  pour  luy 
cuire  de  la  ioye  au  logiz  qu’une  aultre  en  eust  prins  à  l’encorner. 
Mais,  encores  qu’elle  se  complust  à  luy  obéir  en  toute  chouse,  et, 
pour  avoir  la  paix,  eust  tasché  de  luy  fianter  de  l’or,  si  Dieu  l’eust 
voulu,  ce  niaulvais  homme  rechignoyt  perpétuellement,  et  n’espar- 
gnoyt  pas  plus  les  coups  à  sa  femme  qu’ung  débiteur  les  promesses 
aux  recors.  Ce  traictement  incommode  continuant  maulgré  les 
soings  et  travail  angélicque  de  la  paouvre  femme,  elle  feut  con- 
traincte,  ne  s’y  accoustumant  point,  à  en  référer  à  ses  parens,  les¬ 
quels  intervindrent  à  la  maison.  Lors,  eulx  venus,  leur  feut  par  le 
mary  déclairé  :  Que  sa  mesnaigiere  estoyt  despourvue  de  sens, 
qu’il  n’en  recevoyt  que  des  desplaisirs,  et  que  elle  luy  rendoyt  la 
vie  trez-dure  à  passer;  tantost  le  resveigloyt  dans  son  premier 
somme;  tantost  ne  venoyt  point  ouvrir  la  porte,  et  le  laissoyt  à  la 
bruine  ou  à  la  gelée;  puis  que  iamais  rien  n’estoyt  à  proupos 
léans.  Ses  agraphes  manquoyent  de  boutons  et  ses  aiguillettes  de 
ferrets.  Le  linge  se  chamoussoyt,  le  vin  se  picquoyt,  le  bois  suoyt, 
le  lict  crioyt  tousiours  intempestivement.  Brief,  tout  estoyt  mal.  A 
ce  dévoyment  de  faulses  paroles,  la  femme  respondit  en  monstrant 
les  hardes  et  tout,  en  bon  estât  de  réparations  locatives.  Lors,  le 
sergent  dit  que  il  estoyt  trez-mal  traicté  ;  ne  trouvoyt  iamais  son 
disner  appresté,  ou  que,  s’il  l’estoyt,  le  bouillon  n’avoyt  point 
d’yeulx,  ou  la  soupe  estoyt  froide  ;  il  falloyt  du  vin  ou  des  verres 
à  table;  la  viande  estoyt  nue,  sans  saulce  ni  persil;  la  moustarde 
estoyt  tournée;  il  rencontroyt  des  cheveulx  sur  le  rost,  ou  les 
nappes  sentoyent  le  vieulx  et  luy  ostoyent  l’appétit;  en  fin  de  tout, 
elle  ne  luy  donnoyt  iamais  rien  qui  feust  à  son  goust.  La  femme, 
estonnée,  se  contentoyt  de  nier  le  plus  honnestement  que  iaire  se 
pouvoyt  ces  estranges  griefs  à  elle  imputez. 

»  —  Ha!  feit-il,  tu  dis  non,  robbe  pleine  de  crotte!  Eh  bien, 
venez  disner  léans  vous-mesmes  auiourd’huy,  vous  serez  tesmoings 
de  ses  desportemens.  Et,  si  elle  peut  me  servir  une  foys  selon 


LES  TROIS  CLERCS  DE  SAINCT-NICHOLAS  233 

mon  vouloir,  i’auray  tort  en  tout  ce  que  i'ay  advancé,  ne  leveray 
plus  la  main  sur  elle,  ains  luy  laisseray  ma  hallebarde,  les  bra¬ 
guettes,  et  luy  quitteray  le  commandement  ici. 

»  —  Oh  bien!  dit-elle  toute  gaye,  ie  seray  doncques  désormais 
dame  et  maistresse. 

»  Lors,  le  mary,  se  fiant  en  la  nature  et  les  imperfections  de  la 
femme,  voulut  que  le  disner  leust  appresté  sous  la  treille  dans  sa 
court,  pensant  à  crier  après  elle  si  elle  tardoyt  en  trottant  de  la 


table  à  la  crédence.  La  bonne  mesnaigiere  s’employa  de  tous 
crins  à  bien  faire  son  office.  Et  si  donna-t-elle  des  plats  nets  à  s’y 
mirer,  de  la  moustarde  fresche  et  du  bon  faiseur,  ung  disner  bien 
concoctionné,  chauld  à  emporter  la  gueule,  appétissant  comme 
ung  fruict  desrobbé,  les  verres  bien  fringuez,  le  vin  rafreschy,  et 
tout  si  bien,  si  blanc,  si  reluysant,  que  son  repas  eust  faict  hon¬ 
neur  à  la  Margot  d’un  évesque.  Mais,  au  moment  où  elle  se  pour- 
leschioyt  devant  sa  table,  en  y  gectant  l’œillade  superflue  que  les 
bonnes  mesnaigieres  ayment  à  donner  à  tout,  son  mary  vient  à 
heurter  la  porte.  Lors,  une  mauldite  poule,  qui  avoyt  eu  l’engm 
de  monter  sur  le  treilliz  pour  se  saouler  de  raizins,  laissa  cheoir 
une  ample  ordeure  au  plus  bel  endroict  de  la  nappe.  La  paouvre 


284  LES  CONTES  DROLATIQUES 

femme  taillit  à  tomber  quasi-morte,  tant  grant  feut  son  désespoir, 
et  ne  sceut  aultrement  remédier  à  l’intempérance  de  la  poule  qu’en 
en  couvrant  le  cas  incongreu  d’une  assiette  où  elle  mit  des  fruicts 
qui  se  treuvoyent  en  trop  dedans  sa  poche,  n’ayant  plus  aulcun 
soLilcy  de  la  symétrie.  Puis,  à  ceste  fin  que  nul  ne  s’aperceust  de 


Le  diable  de  mary,  restoyt  sombre. 


la  chouse,  apporta  promptement  le  potaige,  feit  seoir  ung  chascun 
en  son  ban  et  les  convia  gayement  tous  à  se  rigoller. 

»  Ores,  tous  voyant  ceste  belle  ordonnance  de  bonnes  platées, 
se  rescrièrent,  moins  le  diable  de  mary,  lequel  restoyt  sombre, 
refrongnoyt,  iouoyt  des  sourcils,  grommeloyt,  resguardoyt  tout, 
cherchant  ung  festu  à  veoir  pour  en  assommer  sa  femme.  Lors, 
elle  se  print  à  luy  dire,  bien  heureuse  de  pouvoir  l’aguasser  à 
l’abri  de  ses  prouches  : 

»  —  Voilà  vostre  repas  bien  chauld,  bien  dressé,  le  linge  bien 
blanc,  les  salières  pleines,  les  grez  bien  nets,  le  vin  frais,  le  pain 
doré.  Que  raanque-t-il ?  Que  querez-vous?  Que  voulez-vous?  Que 
ovus  faut-il? 


LES  TROIS  CLERCS  DE  SAINCT-NICIIOLAS 


:ûj 

*  —  Du  bran!  dit-il  par  haulte  cholère. 

La  mesnaigiere  descouvre  vilement  l’assiette  et  respond  : 

»  —  Mon  amy,  en  voilà! 

»  Ce  que  voyant,  le  sergent  demoura  quinauld,  pensant  que  le 
diable  estoyt  passé  du  costé  de  sa  femme.  Là-dessus,  il  feut  griet- 
vement  reprouché  par  les  parens  qui  luy  donnèrent  tort,  luy  chan¬ 
tèrent  mille  pouilles,  et  luy  dirent  plus  de  gogues  en  une  aulne  de 


temps  qu’ung  greffier  ne  faict  d'escriptures  en  son  mois.  Depuis 
ce  iour,  le  sergent  vesquit  trez-bien  en  paix  avecques  sa  femme, 
laquelle,  à  la  moindre  équivocque,  fronsseure  de  sourcils,  hrv 
disoyt  : 

»  Veux-tu  du  bran?... 

*  ...  Qui  a  faict  le  pire?  s’escria  l’Angevin  en  frappant  ung  petit 
coup  de  bourreau  sur  l’espaule  de  l’hoste. 

—  C’est  luy!  c’est  luy!  dirent  les  deux  aultres. 

Et  lors  commencèrent  à  disputer  comme  de  beaulx  Pères  en  ung 
concile,  cherchèrent  à  s'entrebattre,  à  se  gecter  les  pots  à  la  teste, 
se  lever  et,  par  un  hasard  de  bataille,  courir  et  gaigner  les  champr. 


286 


LES  CONTES  DROLATIQUES 

—  le  vais  vous  accorder,  s’escria  l'hoste,  voyant  que  là  où  il 
avoyt  eu  trois  débiteurs  de  bonne  voulenté,  maintenant  aulcun  ne 
pensoyt  au  vray  compte. 

Ils  s’arrestèrent  espouvantés. 

—  le  vais  vous  en  faire  ung  meilleur;  par  ainsy,  vous  me  don¬ 
nerez  dix  sols  par  chaque  panse. 

—  Escoutons  l’hoste!  feit  l’Angevin. 

—  Il  y  avoyt  dans  nostre  faulxbourg  de  Nostre-Dame  la  Riche, 
duquel  dépend  ceste  hostellerie,  une  belle  fille  qui,  oultre  ses  aa- 
vantaiges  de  nature,  avoyt  une  bonne  charge  d’escuz.  Doncques, 
aussitost  que  elle  feut  en  aage  et  force  de  porter  le  faix  du  ma- 
riaige,  elle  eut  autant  d’amans  qu’il  y  ha  de  sols  au  tronc  de 
Sainct-Gatien  le  iour  de  Pasques.  Ceste  fille  en  esleut  ung  qui, 
sauf  vostre  respect,  pouvoyt  faire  de  la  besongne  le  iour  et  la 
nuict  autant  que  deux  moynes.  Aussy  feurent-ils  bientost  accordez 
et  le  mariaige  en  bon  train.  Mais  le  bonheur  de  la  première  nuictée 
ne  s’approuchoyt  point  sans  causer  une  légiere  appréhension  à 
l’accordée,  veu  qu’elle  estoyt  subiecte,  par  infirmité  de  ses  con- 
duicts  soubterrains,  à  excogiter  des  vapeurs  qui  se  résolvoyent  en 
manière  de  bombe. 

»  Ores,  redoubtant  de  laschier  la  bride  à  ses  folles  ventositez,. 
pendant  que  elle  penseroyt  à  aultre  chouse,  en  ceste  première 
nuict,  elle  fina  par  advouer  son  cas  à  sa  mère,  dont  elle  invocqua 
l’assistance.  Lors,  la  bonne  dame  lui  déclaira  que  ceste  propriété 
d’engendrer  le  vent  estoyt  en  elle  un  héritaige  de  famille,  et  que 
elle  avoyt  esté  fort  empeschée  en  son  temps.  Mais  que,  sür  le  tard 
de  la  vie,  Dieu  luy  avoyt  faict  la  graace  de  serrer  sa  cropière,  et 
que  depuis  sept  ans,  elle  n’avoyt  rien  évaporé,  sauf  une  darre- 
nière  foys  où,  par  fasson  d’adieu,  elle  avoyt  notablement  esventé 
son  deffunct  mary. 

»  —  Mais,  dit-elle  à  sa  fille,  i’avoys  une  seure  recepte  que  me 
légua  ma  bonne  mère,  pour  amener  à  rien  ces  paroles  de  sur¬ 
plus  et  les  exhaler  sans  bruict.  Ores,  veu  que  ces  souffles  n’ont 
point  odeurs  maulvaises,  le  scandale  est  parfaictement  évité.  Pour 
ce,  doncques,  besoing  est  de  laisser  miioter  la  substance  venteuse 
et  la  retenir  à  l’yssue  du  pertuys;  puys,  de  poulser  ferme;  alors, 


LES  TROIS  CLERCS  DE  SAINCT-NICIIOL AS 


287 


Elle  eut  autant  d'amans  qu'il  y  ha  de  sols 
au  tronc  de  Sainct-Gatien. 


l'aër,  s’estant  amenuisé,  coule 
comme  ung  soubpçon.  Et,  en 
nostre  famille,  cecy  s’appelle 
estrangler  les  pets. 

»  La  fille,  bien  contente  de 
sçavoir  estrangler  les  pets,  mer- 
cia  sa  mère,  dança  de  la  bonne 
fasson,  tassant  ses  flatuositez  au 
fund  de  son  tuyau  comme  ung 
souffleur  d’orgue  attendant  le 
premier  coup  de  la  messe.  Puis, 
venue  en  la  chambre  nuptiale, 
elle  se  délibéra  d’e.vpulser  tout 

en  montant  au  lict  ;  mais  le  fantasque  élément  s’estoyt  si  bien  cuict, 
qu’il  ne  voulut  point  yssir.  Le  mary  vint  ;  ie  vous  laisse  à  penser 
comme  ils  s’escrimèrent  à  la  iolie  bataille  où  avecques  deux  chouses 
en  en  faict  mille,  si  l’on  peut.  Au  mitan  de  la  nuict,  l’espousée  se 
leva,  sOLibz  ung  petit  prétexté  menteur,  puis  revint  vitement; 
mais,  en  eniambant  à  sa  place,  son  pertuys,  ayant  eu  lors  la 
phantaisie  d’esternuer,  feit  une  telle  descharge  de  coulevrine,  que 
vous  eussiez  creu  comme  moy  que  les  rideaulx  se  deschiroyent. 

»  —  Ha!  i’ai  manqué  mon  coup,  feit-elle. 

»  —  Tudieu!  iuy  dis-je,  ma  mye,  alors  espargnez-les.  Vous  gai- 
gneriez  vostre  vie  à  l’armée  avecques  ceste  artillerie. 

»  C’estoyt  ma  femme... 

—  Ho!  ho!  ho!  feirent  les  clercs. 

Et  ils  se  respandirent  en  esclats,  se  tenant  les  costes,  louant 
l’hoste. 

—  As-tu,  vicomte,  entendu  meilleur  conte? 

—  Ha!  quel  conte! 

—  C’est  ung  conte! 

—  C’est  ung  maistre  conte'. 

—  Le  roy  des  contes! 

—  Ha!  ha!  il  estrippe  tous  les  contes,  et 
contes  que  contes  d’hostellerie. 

—  Foy  de  chrestien!  vécy  le  meilleur  conte  quei’aieouyde  ma  vie. 


n’y  ha  désormais 


288 


LES  COXTES  DROLATIQUES 

—  Moy,  i’en'ends  le  pet. 

—  Moy,  ie  vouldroys  baiser  l’orchestre. 

—  Ha!  monsieur  l’hoste,  dit  gravement  l’Angevin,  nous  ne  sçau- 
rions  sortir  de  léans  sans  avoir  veu  l’hostesse;  et,  si  nous  ne  de¬ 
mandons  pas  à  baiser  son  instrument,  c’est  par  grant  respect  pour 
un  si  bon  conteur. 

Là-dessus,  tous  exaltèrent  si  bien  l’hoste,  son  conte  et  le  chouse 
de  sa  femme,  que  le  vieulx  rostisseur,  ayant  fiance  en  ces  rires 
naïfs  et  pompeux  éloges,  huchia  sa  femme.  Mais,  elle  ne  venant 
point,  les  clercs  dirent,  non  sans  intention  frustratoire  : 

—  Allons  la  veoir! 

Doncques,  tous  sortirent  de  la  salle.  Puis  l’hoste  print  la  chan¬ 
delle,  monta,  premier,  par  les  degrez,  pour  leur  monstrer  le  che¬ 
min  en  les  éclairant  ;  mais,  voyant  la  porte  de  la  rue  entrebayée, 
les  chicquaniers  s’évadèrent,  légiers  comme  des  umbres,  laissant  à 
riioste  licence  de  prendre  pour  solde  un  aultre  pet  de  sa  femme. 


Les  chicquaniers  s’évadèrert. 


Ung  chascun  sçayt  par  quelle  adventure  le  roy  Françoys,  pre¬ 
mier  du  nom,  feut  prins  comme  ung  oyseau  niais  et  mené  dedans 
la  ville  de  Madrid  en  Hespaigne.  Là,  l’empereur  Charles  cin- 
quiesme  le  serra  trez-estroictement,  ainsy  que  chouse  d’ung  hault 
prix,  en  ung  sien  chasteau,  ce  dont  nostre  defFunct  maistre, 
d’éterne  mémoire,  conceut  beaucoup  d’ennuy,  veu  qu’aymant  le 
grand  aër,  ses  aises  et  tout,  il  ne  s’entendoyt  pas  plus  à  demourer 
en  caige  qu’une  chatte  à  renger  des  dentelles.  Aussy  tomba-t-il  en 

3? 


CONTES  DROLATIQUES. 


290  les  contes  drolatiques 

des  tristifîcations  si  estranges,  que,  ses  lettres  leues  en  plein  con¬ 
seil,  madame  d’Angoulesme,  sa  mère  ;  madame  Catherine,  la 
Daulphine;  le  cardinal  Duprat,  monsieur  de  Montmorency  et  eeulx 
qui  avoyent  en  charge  l’Estat  de  France,  cognoissant  tous  la 
haulte  paillardise  du  Roy,  feurent  d’advis,  après  meure  délibéra¬ 
tion,  de  luy  députer  la  royne  Marguerite,  de  laquelle  il  recevroyt 
seurement  allégeance  en  ses  soulcys,  la  bonne  dame  estant  bien 
aymée  de  luy,  ioyeulse  et  docte  en  toute  sapience.  Mais,  elle,  allé¬ 
guant  qu'il  s’en  alloyt  de  son  aame,  pour  ce  qu’elle  ne  sçauroyt 
sans  grant  dangier  estre  seule  avecques  le  Roy  en  sa  geôle,  il  feut 
despesché  devers  la  Court  de  Rome  ung  secrétaire  habile,  le  sieur 
de  Fizes,  avecques  mandat  d’impétrer  le  Pontife  ung  brief  d’espé- 
ciales  indulgences,  contenant  valables  absolutions  des  légierA 
péchez  que,  veu  la  consanguinité,  pourroyt  faire  ladicte  Royne  en 
veue  de  guarrir  la  mélancholie  du  Roy. 

En  ce  temps,  le  Batave  Hadrien  VII  chaussoyt  encores  la  tiare,, 
lequel,  bon  compaignon  au  demourant,  ne  mit  point  en  oubly, 
maulgré  les  liens  scholasticques  qui  l’uniSiOyent  à  l’Empereur, 
que  il  s’agissoyt  du  lîls  aisné  de  l’Ecclise  catholicque,  et  eut  la 
guallantise  d’envoyer  en  Hespaigne  ung  exprès  légat  muny  de 
pleins  pouvoirs  à  ceste  fin  d’adviser  à  saulver,  sans  trop  nuyre  à 
Dieu,  l’aame  de  la  Royne  et  le  corps  du  Roy.  Ceste  affaire  de 
gtiefve  urgence  mit  martel  en  teste  aux  seigneurs  de  la  Court  et 
desmangeaison  entre  les  pieds  des  dames,  lesquelles,  par  grant 
dévouement  envers  la  couronne,  se  f eussent  presque  toutes 
offertes  d’aller  à  Madrid,  n’estoyt  la  noire  deffiance  de  Charles- 
Quint,  qui  ne  laissoyt  point  au  Roy  licence  de  veoir  aulcuns  de 
ces  subiects  ni  mesmes  les  gens  de  sa  famille.  Aussy  feut-il  besoing 
de  négocier  le  départ  de  la  Royne  de  Navarre.  Doncques,  il  n’es¬ 
toyt  bruit  que  de  ce  ieusne  desplourable  et  du  deffault  d’exercice 
amoureux  si  contraire  à  ung  prince  qui  en  estoyt  si  grant  coustu- 
mier.  Brief,  de  plaincte  en  querimonie,  les  femmes  finèrent  par 
plus  penser  à  la  braguette  du  Roy  qu’à  luy-mesme.  La  Royne 
feut  première  à  dire  que  elle  soubhaitoyt  avoir  des  aësles.  A  ce 
respondit  monseigneur  Odet  de  Chastillon  que  elle  n’avoyt  point 
besoing  de  ce  pour  estre  ung  ange.  Une,  ce  feut  madame  l’Ami- 


LE  lEUSNE  DE  FRANÇ.OYS  PREMIER  291 

raie,  s’en  prenoyt  à  Dieu  de  ne  pouvoir  envoyer  en  courrier  ce  qui 
defFailloyt  tant  au  paouvre  sire,  veu  que  chascune  d’elles  le  pres- 
teroyt  à  son  tour. 

—  Dieu  ha  bien  fai'ct  de  les  clouer,  s’escria  gentement  la  Daul- 


phine.  Car  nos  marys  nous  lairroyent,  en  leurs  absences,  bien 
traistreusement  despourveues. 

Tant  feut  dict,  tant  feut  pensé,  que  la  Royne  des  Marguerites 
feut,  à  sa  départie,  enchargiée  par  ces  bonnes  chrestiennes  de 
bien  baiser  le  captif  pour  toutes  les  dames  du  royaulme;  et,  s’il 
leur  eust  esté  loysible  de  faire  provision  de  liesse  comme  de 
moustarde,  la  Royne  en  eust  esté  encombrée  à  en  vendre  aux 
deux  Castilles. 

Ce  pendant  que  Madame  Marguerite  passoyt  les  monts,  maulgré 
les  neiges,  à  grant  renfort  de  mules,  courant  à  ces  consolations 
comme  au  feu,  le  Roy  se  trouvoyt  arrivé  à  la  plus  ardue  pesan- 


292  LES  CONTES  DROLATIQUES 

teur  de  reins  où  il  devoyt  estre  en  sa  vie.  Dans  ceste  extresme 
réverbération  de  nature,  il  s’ouvrit  à  l’empereur  Charles-Quint,  à 
ceste  fin  d’estre  pourvu  d’ung  miséricordieux  spécificque,  luy 
obiectant  que  ce  seroyt  honte  esternelle  à  ung  roy  d’en  laisser 
mourir  ung  aultre,  faulte  de  guallanterie.  Le  Castillan  se  monstra 
bon  homme.  Ores,  pensant  que  il  pourroyt  se  récupérer  de  ses 
Hespaignoles,  sur  la  ransson  de  son  hoste,  il  arraisonna  bouilli- 
ficquement  les  gens  commis  à  la  guarde  de  son  prisonnier,  leur 
baillant  licence  occulte  de  luy  complaire  en  cela.  Doncques,  ung 
certain  don  Hiios  de  Lara  y  Lopez  Barra  di  Ponto,  paouvre  capi¬ 
taine,  desnué  d’escuz  maulgré  sa  généalogie,  et  qui  songioyt 
depuis  ung  temps  à  quérir  fortune  en  la  Court  de  France,  cuyda 
qu’en  procurant  au  dict  seigneur  ung  doux  cataplasme  de  chair 


L’Empereur  Charles-Quint. 


vifve,  il  s’ouvriroyt  une  porte  honnestement  féconde,  et,  de  faict, 
ceux  qui  cognoissent  et  la  Court  et  le  bon  Roy  sçavent  s’il  se 
trompoyt. 

Quand  le  dessus  dict  capitaine  vint  à  son  tour  de  roole  en  la 


Il  tomba  en  des  tristilications  estrangcs. 


294 


LES  CONTES  DROLATIQUES 
chambre  du  roy  de  France,  il  luy  demanda  respectueusement  si 
son  bon  plaisir  estoyt  de  luy  permettre  une  interroguation  dont  il 
estoyt  curieux  autant  que  d’indulgences  papales.  A  quoy  le  prince, 
quittant  sa  mine  hypocondriacque  et  se  mouvant  en  la  chaire  où  il 

estoyt  sis,  feit  signe  de 
consentement.  Le  ca¬ 
pitaine  luy  dit  de  ne 
point  s’offenser  de  la 
licence  de  son  lan- 
guaige  ;  puis,  luy 
advouant  qu’il  avoyt 
renom  d’estre,luy  Roy, 
ung  des  plus  grans 
paillards  de  France,  il 
vouloyt  sçavoir  de  luy- 
mesmesi  les  dames  de 
sa  Court  estoyent  bien 
expertes  en  amour.  Le 
paouvre  Roy,  se  ra- 
mentevant  ses  bons 
coups,  lascha  ung 
sospir  tiré  de  creux  et 
dit  nulles  femmes 
d’aulcuns  pays,  y  com¬ 
pris  celles  de  la  lune, 
ne  cognoistre  mieulx  que  les  dames  de  France  les  secrets  de  cette 
alquémie,  et  que,  au  soubvenir  des  savoureuses,  gracieuses  et 
vigoureuses  mignardises  d’une  seule,  il  se  sentoyt  homme,  si  elle 
luy  estoyt  lors  offerte,  à  la  ferrer  avecques  raige,  sur  ung  aiz 
pourry,  à  cent  pieds  au-dessus  d’ung  précipice... 

En  ce  disant,  ce  bon  Roy,  ribauld  si  iamais  il  en  feut,  gectoyt 
la  vie  et  la  flamme  par  les  yeulx,  si  druement,  que  le  capitaine, 
quoique  brave,  en  sentit  des  tresmoussemens  intimes  dedans  sa 
fressure,  tant  flamba  la  trez-sacrée  maiesté  de  l’amour  royal.  Mais, 
retreuvant  son  couraige,  il  print  la  deffense  des  dames  hespai- 
gnoles,  se  iactant  que,  en  Castille  seulement,  faisoyt-on  bien 


Elles  debvoyent  prendre  plaisir  pour  toute  l’éternité. 


LE  lEUSNE  DE  FRANÇOYS  PREMIER 


395 


l’amour,  pour  ce  que  il 
y  avoyt  plus  de  religion 
qu’en  aulcun  lieu  de  la 
chrestienté,  et  que,  tant 
plus  les  femmes  y 
avoyent  paour  de  se 
damner  en  s’adonnant  à 
ung  amant,  tant  mieux 
ellesyalloyent,  saichant 
que  elles  debvoyent 
prendre  plaisir  en  la 
chouse  pour  toute  l’éter¬ 
nité.  Puis  il  adiouxta 
que,  si  le  seigneur  Roy 
vouloyt  gaiger  une  des 
meilleures  et  plus  prouf- 
fictables  seigneuries  ter¬ 
riennes  de  son  royaulme 
de  France,  il  luy  don- 
neroyt  une  nuictée 
d’amour  à l’hespaignole, 
en  laquelle  une  Royne 
fortuite  luy  tireroyt 
l’aame  par  sa  braguette, 
s’il  n’y  prenoyt  guarde. 

—  Tost,  tost!  feit  le 
Roy  se  levant  de  sa 
chaire.  le  te  bailleray, 
de  par  Dieu,  la  terre  de 
la  Ville-aux-Dames,  en 
ma  province  de  Tou¬ 
raine,  avecques  les  plus 
amples  privilèges  de 
chasse  et  de  haulte  et 
basse  iustice. 

Lors,  le  capitaine,  qui 


Ce  pendant  que  .Madame  .Marguerite  passoyt 
les  monts. 


29b  LES  CONTES  DROLATIQUES 

cognoissoyt  la  dona  du  cardinal  archevesque  de  Tolède,  la 
requit  de  rouer  de  tendresse  le  Roy  de  France,  et  luy  desmonstrer 
le  hault  advantaige  des  imaginations  castillanes  sur  le  simple 
mouvement  des  F rançoyses.  A  quoy  consentit  la  marqueza  d’Amaes- 
guy  pour  l’honneur  de  l’Hespaigne,  et  aussy  pour  le  plaisir  de 
sçavoir  de  quelle  paste  Dieu  faisoyt  les  roys,  veu  que  elle  l’igno- 
royt,  n'en  estant  encores  qu’aux  princes  de  l’Ecclise.  Doncques. 


La  marqueza  d’Amaesguy. 


elle  vint,  fougueuse  comme  ung  lion  qui  ha  brisé  sa  caige,  et  feit 
craquer  les  os,  la  moelle  du  Roy  et  tout  si  druement  qu’un  aultre 
en  seroyt  mort.  Mais  le  dessus  dict  seigneur  estoyt  si  bien  guarny, 
si  bien  affamé,  si  bien  mordant,  que  il  ne  se  sentit  point  mordre, 
et  de  ce  duel  horrificque  la  marqueza  sortit  quinaulde,  cuydant 
avoir  eu  le  diable  à  confesser. 

Le  capitaine,  confiant  en  sa  guaisne,  s’en  vint  saluer  son  seigneur, 
pensant  à  luy  faire  hommaige  de  ce  fief.  Lors,  le  Roy  luy  dit 
en  manière  de  raillerie  que  les  Hespaignoles  estoyent  d’assez 
bonne  température,  qu’elles  y  alloyent  druement,  mais  que  elles 
mettoyent  trop  de  phrenesie  là  où  besoing  estoyt  de  gentillesse, 
et  qu’il  cuydoyt  à  chasque  gaudisserie  que  ce  feust  ung  esternue- 
nient  ou  ung  cas  de  viol;  brief,  que  les  accointances  françoyses  y 
ramenoyent  le  beuveur  plus  altéré,  ne  le  lassant  iamais,  et  que 


Don  Hiios  de  Lara  y  Lopez. 


CONTES  DROLATIQUES. 


2q8  les  contes  drolatiques 

avecques  les  dames  de  sa  Court  l’amour  estoyt  une  doulceur  sans 

pareille,  et  non  labeur  de  maistre  mitron  en  son  pestrin. 

Le  paonvre  capitaine  feut  estrangément  picqué  de  celanguaige. 
Maulgré  la  belle  foy  de  gentilhomme  dont  le  Roy  faisoyt  estât,  il 


—  Sire,  c’est  ma  femme! 


crut  que  le  sire  vouloyt  le  gabeler  comme  ung  escholier  robbant 
une  transon  d’amour  en  ung  clappier  de  Paris.  Néantmoins,  ne 
saichant,  au  demourant,  si  la  marqueza  n’avoyt  point  par  trop 
hespaignolé  le  Roy,  il  demanda  revanche  au  captif,  luy  baillant  sa 
parole  que  il  auroyt,  pour  le  seur,  une  vraye  fée,  et  luy  gaigneroyt 
son  fief.  Le  Roy  estoyt  trop  courtois  et  guallant  chevalier  pour 
ne  point  octroyer  ceste  requeste,  et  aiou.xta  mesmes  une  gentille 
parole  royale,  en  tesmoignant  le  dezir  de  perdre  la  gageure. 
Doncques,  après  Vespres,  le  guarde  passa  toute  chaulde,  en  la 
chambre  du  Roy,  la  dame  la  plus  blanchement  reluysante,  la  plus 
mignonnement  folastre,  à  longs  cheveulx,  à  mains  velouxtées, 
enflant  sa  robbe  au  moindre  geste,  veu  que  elle  estoyt  gracieuse¬ 
ment  rebondie,  ayant  une  bouche  rieuse  et  des  yeulx  humides  par 
advance,  femme  à  rendre  l’enfer  saige,  et  dont  la  prime  parole 
eut  telle  puissance  chordiale  que  la  brayette  du  Roy  en  cracqueta. 
.i^endemain,  alors  que  la  belle  feut  évadée  après  le  desieuner  du 


LE  lEUSNE  DE  FRANÇOYS  PREMIER 
Rov,  le  bon  capitaine  vint  bien  heureux  et  triumphant  en  la 
chambre. 

A  sa  venue,  le  prisonnier  de  s’escrier  : 

— •  Baron  de  la  Ville-aux-Dames,  Dieu  vous  procure  ioy>>x 
pareilles!  Fayme  ma  geôle!  par  Nostre-Dame,  ie  ne  veulx  poifut 
iuger  entre  l’amour  de  nos  pays,  mais  paye  la  gageure. 

—  le  le  sçavoys  bien!  dit  le  capitaine. 

—  Et  comment?  feit  le  Roy. 

—  Sire,  c’est  ma  femme. 

Voilà  l’origine  des  Larray  de  la  Ville-aux-Dames  en  nostre  pa}"S 
veu  que,  par  corruption  de  nom,  celui  de  Lara  y  Lopez  lina  par  se 
dire  Larray.  Ce  feut  une  bonne  famille,  bien  affectionnée  au  ser¬ 
vice  des  roys  de  France,  et  qui  ha  moult  frayé.  Bientost  la  royne 
de  Navarre  vint  à  temps  pour  le  Roy,  qui,  se  desgoustant  de  la 
manière  hespaignole,  vouloyt  se  gaudir  à  la  françoyse;  mais  le 
surplus  n’est  point  le  subjet  de  ce  Conte.  le  me  réserve  de  dire 
ailleurs  comme  s’y  print  le  légat  pour  espongier  les  péchez  de  la 
chouse,  et  le  gentil  mot  de  nostre  Royne  des  Marguerites, 


La  vieille  meschante  femme  héréticque. 


laquelle  mérite  une  niche  de  saincte  en  ces  Dixains,  elle,  qui,  pre¬ 
mière,  feit  de  si  beaulx  contes.  Les  moralités  de  cettuy  sont  de 
facile  entendement. 

En  prime  enseignement,  les  roys  ne  doibvent  point  se  laisser 


3oo 


LES  CONTES  DROLATIQUES 


prendre  en  guerre  plus  que  leur  archétype  au  ieu  du  sieur  Pala- 
medes.  Mais,  de  ce,  il  conste  que  ce  est  une  bien  calamiteuse  et 
horrificque  playe  tombée  sur  le  populaire  que  la  captivité  de  son 
Roy.  Si  c’eust  esté  une  royne,  ou  mesmes  une  princesse,  quel 
pire  destin  !  Mais  aussy  ie  cuyde  que,  voire  chez  les  cannibales,  la 
chouse  n’advindroyt  point.  Y  ha-t-il  iamais  raison  d’emprisonner 
la  fleur  d’ung  royaulme?  le  pense  trop  bonnes  diableries  de  Asta- 
roth,  Lucifer  et  aultres,  pour  imaginer  que,  eulx  régnant,  ils  vou¬ 
lussent  musser  la  ioye  de  tous,  la  lumière  bien  faisante  à  quoy  se 
chauffent  les  paouvres  souffreteux.  Et  besoing  estoyt  que  le  pire 
des  diables,  id  est,  une  vieille  meschante  femme  héréticque,  se 
rencontrast  en  ung  throsne,  pour  détenir  la  iolie  Marie  d’Escosse 
à  la  honte  de  tous  les  chevaliers  de  la  chrestienté,  lesquels 
debvroyent  estre  advenus,  tous  sans  assignation,  aux  pieds  de 
Fotheringay,  n’en  laissant  aulcune  pierre. 


des  Religieuses  de  poissy 


L’abbaye  de  Poissy  ha  esté  célébrée  par  les  vieulx  autheurs 
comme  ung  lieu  de  liesse,  où  les  desportemens  des  nonnains  prin- 
drent  commencement  et  d’où  tant  de  bonnes  histoires  procédèrent 
pour  apprester  à  rire  aux  laïcques,  aux  despens  de  nostre  saincte 
religion.  Aussy  la  dessus  dicte  abbaye  est-elle  devenue  matière  à 
proverbes  que  aulcuns  sçavans  ne  comprennent  plus  de  nos  iours, 
quoique  ils  les  vannent  et  concassent  de  leur  mieulx  pour  les  digé¬ 
rer. 

Si  vous  demandiez  à  ung  d’eulx  ce  que  sont  les  olives  de  Poissy^ 
gravement  il  respondroyt  que  ce  est  une  périphrase  en  l’endroict 
des  truffes,  et  que  la  manière  de  les  accommoder ,  dont  on  parloyt 
en  se  gaussant  iadis  de  ces  vertueuses  filles,  debvoyt  comporter 


302 


LES  CONTES  DROLATIQUES 
une  saulce  espéciale.  Voilà  comme  ces  plumigères  rencontrent 
vray  une  foys  sur  cent.  Pour  en  revenir  à  ces  bonnes  recluses,  il 
estoyt  dict,  en  riant  s’entend,  que  elles  aymoyent  mieulx  trouver 
une  pute  qu’une  femme  de  bien  en  leurs  chemises.  Aulcuns  aultres- 
raillards  leur  reprouchsyent  d’imiter  la  vie  des  sainctes  à  leur 
'méthode,  et  disoyent-ils  que  de  la  Marie  Ægyptiacque  elles  n’exis- 
timoyent  que  sa  fasson  de  payer  les  bateliers.  D’où  la  raillerie  : 
Honorer  les  saincts  à  la  mode  de  Poissy  .  Il  y  ha  encores  le  cru¬ 
cifix  de  Poissy^  lequel  tenoyt  chauld  à  l’estomach.  Puis,  les 
matines  de  Poissy,  lesquelles  finoyent  par  des  enfans  de  choeur. 
Entin,  d’une  brave  galloise  bien  entendue  aux  friandises  de  l’amour 
il  estoyt  dict  ;  Ce  est  une  religieuse  de  Poissy.  Geste  certaine 
chouse  que  vous  sçavez  et  que  |,rhomme  ne  peut  que  prester,  ce 
estoyt  la  clef  de  l’abbaye  de  Poissy.  Pour  ce  qui  est  àn  portail  de 
ladicte  abbaye,  ung  chascun  le  congnoyt  de  bon  matin.  Cettuy  por¬ 
tail,  porte,  huis,  ouvrouere,  baye,  car  tousiours  reste  entrebayé, 
est  plus  facile  à  ouvrir  qu’à  fermer,  et  couste  moulte  en  répara¬ 
tions.  Brief,  il  ne  s’inventoyt  pas,  dans  cettuy  temps,  une  gentil¬ 
lesse  en  amour,  qu’elle  ne  vinst  du  bon  convent  de  Poissy.  Comp¬ 
tez  qu’il  y  a  beaucoup  de  menteries  et  d’emphases  hyperbolicques 
dans  ces  proverbes,  mocqueries,  bourdes  et  coq-à-l’asne.  Les 
nonnes  dudict  Poissy  estoyent  de  bonnes  damoiselles  qui  tri- 
choyent  bien,  ores  cy,  ores  là.  Dieu  au  prouffict  du  diable,  comme 
tant  d’aultres,  pour  ce  que  nostre  naturel  est  fragile,  et  que, 
encores  qu’elles  feussent  religieuses,  elles  avoyent  leurs  imperfec¬ 
tions.  En  elles  force  estoyt  qu’il  se  rencontrast  ung  endroict  où 
l’estoffe  manquoyt,  et  de  là  le  maulvais.  Mais  le  vray  de  cela  est 
que  ces  maulvaisetez  feurent  le  faict  d’une  abbesse,  laquelle  eut 
quatorze  enfans,  tous  vivans,  veu  qu’ils  avoyent  esté  parfaicts  à 
loysir.  Ores,  les  amours  phantasques  et  les  drôleries  d’icelle,  qui 
estoyt  une  fille  de  sang  royal,  mirent  à  la  mode  le  convent  de 
Poissy.  Et  lors  il  n’y  eut  histoire  plaisante  advenue  ez  abbayes  de 
France  qui  ne  feut  yssue  de  desmangeaisons  de  ces  paouvres  filles, 
lesquelles  auroyent  bien  voulu  y  estre  seulement  pour  la  dixme. 
Puis  l’abbaye  feut  réformée,  comme  ung  chascun  sçayt,  et  l’on 
osta  à  ces  sainctes  nonnains  le  peu  d’heur  et  de  liberté  dont  elles 


LES  BONS  PROUPOS 


3o3 


iouissoyent.  En  ung  vieulx  cartulaire  de  Tabbaye  de  Turpenay 
près  Chinon,  qui,  par  ces  darreniers  maulvais  temps,  avoyt  trouvé 
azyle  en  la  bibliothecque  d’Azay,  où  bien  le  receut  le  chastelain' 
d’auiourd’huy,  i’ay  rencontré  ung  fragment  soubz  la  rubrique  de  ; 


Elles  faisoyent  de  bonnes  causetles 
entremeslées  de  confictures. 


les  Heures  de  Poiss)'^  lequel  ha  évidemment  esté  composé  par  ung 
ioyeulz  abbé  de  Turpenay,  pour  le  divertissement  de  ses  voisines 
d’Ussé,  Azay,  Mongauger,  Sacché,  et  aultres  lieux  de  ce  pays.  le 
le  donne  soubz  l’authorité  du  froc,  mais  en  raccommodant  à  ma 
guyse,  veu  que  i’ay  esté  contrainct  de  le  transvaser  de  latin  en 
françoys.  le  commence. 

Doncques,  à  Poissy,  les  religieuses  avoyent  coustume,  quand 
Mademoiselle,  fille  du  Roy,  leur  abbesse,  estoyt  couchiée...  Ce 
feut  elle  qui  nomma  faire  la  petite  oie  s’en  tenir  en  amour  aux 
préliminaires,  prolégomènes,  avant-proupos,  préfaces,  protocolles, 
advertissemens,  notices,  prodromes,  sommaires,  prospectus,  argu- 
mens,  notes,  prologues,  épigraphes,  titres,  faulx  titres,  titres  cou- 
rans,  scholies,  remarques  marginales,  frontispices,  observations, 
dorures  sur  tranche,  iolis  signets,  fermails,  reiglets,  roses, 
vignettes,  culs-de-lampe,  gravures,  sans  aulcunement  ouvrir  le  livre 
loyeulx,  pour  lire,  relire,  estudier,  appréhender  et  comprendre  le 
contenu.  Et  si  rassembla-t-elle  en  corps  de  doctrine  toutes  les 
menues  gaudisseries  extra-iudiciaires  de  ce  beau  languaige  qui 


304  les  contes  drolatiques 

procède  bien  des  lèvres,  mais  ne  faict  aulcun  bruit,  et  le  practiqua 
si  saigement,  qu’elle  mourut  vierge  de  formes  et  point  guastée. 
Geste  gaye  science  feut  depuis  grantement  approfundie  par  les 
dames  de  la  court,  lesquelles  prenoyent  des  amans  pour  la  petite 
oie,  d’aultres  pour  l’honneur,  et,  parfoys  aussy,  ^aulcuns  qui 
avoyent  sur  elles  droict  de  haulte  et  basse  iustice,  estoyent 
maistres  de  tout,  estât  que  beaucoup  préfèrent.  le  reprends. 
Quand  doncques  ceste  vertueuse  princesse  estoyt  nue  entre  ses 
draps  sans  avoir  honte  de  rien,  lesdictes  filles,  celles  qui  avoyent 
le  menton  sans  rides  et  le  cueur  guay,  sortoyent  à  petit  bruit  de 
leurs  cellules  et  venoyent  se  musser  en  celle  d’une  de  leurs  soeurs, 
laquelle  estoyt  fort  affectionnée  de  toutes.  Là,  elles  faisoyent  de 
bonnes  causettes  entremeslées  de  confictures,  dragées,  beuveries, 
noises  de  ieunes  filles,  houspillant  les  vieilles,  les  contrefaisant  en 


Elles  mesuroyent  leurs  pieds. 


cingeries,  s’en  mocquant  avecques  innocence,  disant  des  contes  à 
plourer  de  rire,  et  iouant  à  mille  ieux.  Tantost  elles  mesuroyent 
leurs  pieds,  cherchant  les  plus  mignons;  comparoyent  les  blanches 
rondeurs  de  leurs  bras;  vérifioyent  quel  nez  avoyt  l’infirmité  de 


Quan  J  la  supérieure  était  cou:hiée. 


COXTES  DROl.ArlQVES. 


eo 


3o6 


LES  CONTES  DROLATIQUES 
rougir  après  souper;  comptoyent  leurs  grains  de  rousseur;  se 
disoyent  où  estoyent  situez  leurs  signes;  estimoyent  qui  avoyt  le 
tainct  le  plus  net,  les  plus  iolies  couleurs,  la  taille  plus  belle. 
Faictes  estât  que,  parmy  ces  tailles  appartenant  à  Dieu,  s’en  ren- 
controyent  de  fines,  de  rondes,  de  plates,  de  creusées,  de  bombées, 
de  souples,  de  gresles,  de  toute  sorte.  Puis  elles  se  disputoyent  à 
qui  falloyt  moins  d’estofFe  pour  la  ceincture,  et  celle  qui  compor- 
toyt  le  moins  d’empans  estoyt  contente  sans  sçavoir  pourquoy. 
Tantost  se  racontoyent  leurs  resves  et  ce  qu’elles  y  avoyent 
aperceu.  Souvent  une  ou  deux,  aulcunes  foys  toutes,  avoyent  son- 
gié  tenir  bien  fort  les  clefs  de  l’abbaye.  Puis  se  consultoyent  pour 
leurs  petits  maulx.  L’une  s’estoyt  eschardé  le  doigt;  l’aultre  avoyt 
ung  panariz  ;  ceste-cy  s’estoyt  levée  avecques  ung  filet  de  sang 
dedans  le  blanc  de  l’œil;  ceste-là  s’estoyt  desmanchié  l’index  à 
dire  son  rosaire.  Toutes  avoyent  ung  petit  remue-mesnaige. 

—  Ha!  vous  avez  menty  à  nostre  mère  :  vos  ongles  sont  mar¬ 
quez  de  blanc,  disoyt  l’une  à  sa  voisine. 

—  Vous  estes  restée  longtemps  à  confesse  ce  matin,  ma  sœur, 
disoyt  une  aultre;  vous  aviez  doncques  bien  des  péchez  mignons  à 
déclairer? 

Puis,  comme  il  n’y  ha  rien  qui  mieulx  qu’une  chatte  ressemble  à 
ung  chat,  elles  se  prenoyent  en  amitié,  se  querelloyent,  se  bou- 
doyent,  disputoyent,  s’accordoyent,  se  reconcilioyent,  se  ialou- 
zoyent,  se  pinçoyent  pour  rire,  rioyent  pour  se  pincer,  faisoyent 
des  tours  aux  novices. 

Puis  souvent  disoyent  : 

—  Si  ung  gendarme  tomboyt  icy  par  ung  temps  de  pluye,  où 
donc  le  bouterions-nous?... 

—  Chez  la  sœur  Ovide,  sa  cellule  est  la  plus  graat;  il  pourroyt 
y  entrer  avecques  son  penache. 

—  Qu’est-ce  à  dire?  s’escria  la  sœur  Ovide;  nos  cellules  sont- 
elles  pas  toutes  pareilles? 

Sur  ce,  mes  filles  de  rire  comme  des  figues  meures.  Ung  soir, 
elles  approuvisionnèrent  leur  petit  concile  d’une  iolie  novice  qui 
avoyt  di.x-sept  ans,  paroyssoyt  innocente  comme  enfant  qui  naist, 
auroyt  eu  le  bon  Dieu  sans  confession,  laquelle  avoyt  l’eaue  en  la 


LES  BONS  PROUPOS  3o7 

bouche  de  ces  secrettes  causeries, 
petites  beuvettes  et  iousteries  par 
lesquelles  les  ieunes  nonnes  adoul- 
cissoyent  la  sacro-saincte  captivité 
de  leurs  corps,  et  plouroyt-elle  de 
n’yestre  point  admise. 

—  Hé  bien,  lui  dit  la  sœur  Ovide, 
avez-vous  bien  dormy,  ma  petite 
bichette? 

—  Oh!  non,  feit-elle,  i’ay  esté  mordue  par  des  puces.. 

—  Ha!  vous  avez  des  puces  dans  vostre  cellule?  Mais  il  faut 
vous  en  délivrer  sur-le-champ.  Sçavez-vous  comment  la  règle  de 
nostre  Ordre  eniointde  les  chasser  pour  que  iamais  une  sœur  n’en 
revoye  la  queue  d’une  pendant  tout  e  temps  de  sa  vie  conven¬ 
tuelle? 

—  Non,  respondit  la  novice. 

—  Ores  bien,  ie  vais  vous  l’enseigner.  Voyez-vous  des  puces, 
apercevez-vous  vestiges  de  puces,  sentez-vous  odeur  de  puces,  y 
ha-t-il  aulcune  apparence  de  puces  en  ma  cellule?  Cherchez. 

—  le  n’en  treuve  point,  dit  la  petite  novice,  qui  estoyt  mada- 
moiselle  de  Viennes,  et  ne  sens  aultre  odeur  que  la  nostre! 

—  Faictes  ce  que  ie  vais  vous  dire,  et  ne  serez  plus  mordue.  Si 
tost  que  vous  serez  picquée,  ma  fille,  besoing  est  de  vous  despouil- 
1er,  de  lever  vostre  chemise  et  ne  point  pécher  en  resguardant 
vostre  corps  partout.  Vous  ne  debvez  vous  occuper  que  de  la 
mauldicte  puce  en  la  cherchant  avecques  bonne  foy,  sans  faire 
aulcune  attention  aux  aultres  chouses,  ne  pensant  qu’à  la  puce  et  à 
la  prendre,  ce  qui  est  desià  une  œuvre  difficile,  veu  que  vous  pou¬ 
vez  vous  tromper  à  de  petites  taches  noires  naturelles,  venues  en 
vostre  peau  par  héritaige.  En  avez-vous,  ma  mignonne? 

—  Oui,  feit-elle.  l’ai  deux  lentilles  violettes,  une  à  l’espaule  et 
l’aultre  dans  le  dos,  ung  peu  plus  bas;  mais  elle  est  cachée  dans  la 
raye... 

—  Comment  l’avez-vous  veue?  demanda  la  sœur  Perpétue. 

—  le  n’en  sçavoys  rien  •  c’est  M.  de  Montrezor  qui  l’ha  descou¬ 
verte. 


^o8  LES  CONTES  DROLATIQUES 

—  Ha?  ha!  dirent  les  sœurs,  et  n'iia- 
t-il  veu  que  cela  ? 

—  11  ha  veu  tout,  feit-elle,  i’estoys 
bien  petite,  Luy  avoyt  quelque  chouse 
de  plus  que  neuf  ans,  et  nous  nous 
amusions  à  iouer. 

Lors,  les  religieuses  cuydant  s’estre 
trop  pressées  de  rire,  la  sœur  Ovide 
reprint  : 

—  La  dessus  dicte  puce  ha  doneques 
beau  saulter  de  vos  iambes  à  vos  yeulx, 
vouloir  se  musser  dans  les  creux,  dans  les  forests,  dans  les 
fossez,  aller  à  val,  à  mont,  s’entester  à  vous  eschapper.,  la  règle 
de  la  maison  ordonne  de  la  poursuivre  couraigeusement  en  disant 
des  Ave.  D’ordinaire,  au  troisiesme  Ave,  la  beste  est  prinse... 

—  La  puce?  demanda  la  novice. 

—  Tousiours  la  puce!  repartit  sœur  Ovide;  mais,  pour  éviter 
les  dangiers  de  ceste  chasse,  besoing  est,  en  quelque  lieu  que 
vous  mettiez  le  doigt  sur  la  beste,  de  ne  prendre  qu’elle...  Alors, 
sans  avoir  aulcun  esguard  à  ses  cris,  à  ses  plainctes,  à  sesgémisse- 
mens,  à  ses  efforts,  à  ses  tortillemens,  si,  par  adventure,  elle  se 
révolte,  ce  qui  est  ung  cas  assez  fréquent,  vous  la  pressez  soubz 
vostre  poulce,  ou  tout  aultre  doigt  de  la  main  occupée  à  la  tenir, 
puis,  de  l’aultre  main,  vous  cherchez  une  guimpe  pour  bender  les 

■  yeulx  de  ceste  puce  et  l’empescher  de  saulter,  veu  que  la  beste,  n’y 
voyant  plus  clair,  ne  sçayt  où  aller.  Cependant,  comme  elle  pour- 
royt  encores  vous  mordre  et  seroyt  en  cas  de  devenir  enraigée  de 
cholère,  vous  luy  entr’ouvrez  légierement  le  bec  et  y  mettez  délica¬ 
tement  ung  brin  dubuys  benoist  qui  est  au  petit  benoistier  pendu  à 
vostre  chevet.  Alors,  la  puce  est  contraincte  de  rester  saige.  Mais 
songez  que  la  discipline  de  nostre  Ordre  ne  nous  octroyé  la  pro¬ 
priété  d’aulcune  chouse  sur  terre,  et  que  ceste  beste  ne  sçauroyt 
vous  appartenir.  Ores,  il  vous  faut  penser  que  ce  est  une  créature 
de  Dieu  et  tascher  de  la  luy  rendre  plus  agréable.  Doneques,  avant 
toute  chouse,  besoing  est  de  vérifier  trois  cas  graves,  à  sçavoir  : 
si  la  puce  est  masle,  si  elle  est  femelle,  si  elle  est  vierge.  Prenez 


Sœur  Ovide. 


LES  BONS  PROUPOS 


3o9 

que  elle  soit  vierge,  ce  qui  est  trez-rare,  veu  que  ces  bestes  n’ont 
point  de  mœurs,  sont  toutes  des  galloises  trez-lascives,  et  se  don¬ 
nent  au  premier  venu  ;  vous  saisissez  ses  pattes  de  derrière  en  les 
tirant  de  dessoubz  son  petit  caparasson,  vous  les  liez  avecques 
ung  de  vos  cheveulx,  et  la  portez  à  la  supérieure,  qui  décide  de 
son  sort  après  avoir  consulté  le  Chapitre.  Si  ce  est  une  masle.... 

—  A  quoy  peut-on  veoir  qu’une  puce  est  pucelle?  demanda  la 
curieuse  novice. 

—  D’abord,  reprint  la  sœur  Ovide,  elle  est  triste  et  mélancho- 
licque,  ne  rit  pas  comme  les 
aultres,  ne  mort  pas  si  dru,  ha 
la  gueule  moins  ouverte  et  rou¬ 
git  quand  on  la  touche  vous 
sçavez  où... 

—  En  ce  cas,  repartit  la 
novice,  i’ay  esté  mordue  par 
des  masles... 

Sur  ce,  les  sœurs  s’esclaf¬ 
fèrent  de  rire  tant  et  tant,  que 
l’une  d’elles  feit  ung  pet  en  la 
dieze,  si  druement  attaqué, 
qu’elle  en  laissa  cheoir  de  l’eaue, 
et  la  sœur  Ovide  la  leur  monstra  sur  le  planchier,  disant  : 

—  Voyez  !  il  n’y  ha  point  de  vent  sans  pluye. 

La  novice  en  rit  elle-même  et  cuyda  que  ces  estouffades 
venoyent  de  l’apostrophe  eschappée  à  la  sœur. 

—  Doncques,  reprint  la  sœur  Ovide,  si  c’est  une  puce  masle, 
vous  prenez  vos  ciseaulx,  ou  la  dague  de  vostre  amant,  si  par 
hazard  il  vous  l’ha  baillée  en  souvenir  de  luy  avant  vostre  entrée 
au  couvent.  Brief,  munie  ^’nng  instrument  trenchant,  vous  fendez 
avecques  précaution  le  .flanc  de  la  puce.  Attendez-vous  à  l’en¬ 
tendre  iapper,  tousser,  cracher,  vous  demander  pardon  ;  à  la  veoir 
se  tordre,  suer,  faire  des  yeulx  tendres,  et  tout  ce  qu’elle  aura 
idée  de  faire  pour  se  soustraire  à  ceste  opération;  mais  ne  vous  en 
estonnez  point.  Raffermissez  vostre  couraige  en  songiant  que 
vous  agissez  ainsy  pour  mettre  une  créature  pervertie  dedans  la 


les  contes  drolatiques 

voye  du  salut.  Alors,  vous  prenez  dextrement  la  fressure,  le  foye, 
les  poumons,  le  cueur,  le  gezier,  les  parties  nobles,  puis  vous 
trempez  le  tout  à  plusieurs  reprises  dedans  l’eaue  benoiste  en  les 


Emoi. 


y  lavant,  les  y  purifiant,  non  sans  implorer  l’Esprit  sainct  de 
sanctifier  rintérieur  de  ceste  beste.  Enfin,  vous  remettez  promp¬ 
tement  toutes  ces  chouses  intestines  dans  le  corps  de  la  puce 
impatiente  de  les  recouvrer.  Estant,  par  ce  moyen,  baptizée, 
raame  de  ceste  créature  devient  catholicque.  Aussitost  vous  allez 
quérir  une  aiguille  et  du  fil,  et  recousez  le  ventre  de  la  puce 
avecques  les  plus  grans  mesnagemens,  avecques  des  esguards,  des 
attentions,  pour  ce  que  vous  en  debvez  à  vostre  sœur  en  lésus- 
Clirist.  Vous  priez  mesmes  pour  elle,  soing  auquel  vous  la  verrez 
sensible  par  les  génuflexions  et  resguards  attentifs  que  la  dame 


LES  BONS  Î'ROUPOS  3il 

VOUS  adressera.  Brief,  elle  ne  criera  plus,  n’aura  plus  envie  de 
vous  mordre,  et  il  s’en  rencontre  souvent  qui  meurent  de  plaisir 
d’estre  ainsy  converties  à  nostre  saincte  religion.  Vous  vous  com¬ 
portez  de  mesmes  à  l’esguard  de  toutes  celles  que  vous  prenez; 
ce  que  voyant,  les  aultres  s’en  vont,  après  s’estre  estomirées  de  la 
convertie,  tant  elles  sont  perverses  et  ont  grant  paour  de  devenir 
ainsy  chrestiennes... 

—  Et  elles  ont  bien  tort  asseurement,  dit  la  novice.  Est-il  ung 
plus  grant  bonheur  que  d’estre  en  religion  ? 

—  Certes,  reprint  la  sœur  Ursule,  icy  nous  sommes  à  l’abry  des 
dangiers  du  monde,  et  de  l’amour,  où  il  s’en  rencontre  tant... 

—  Est-ce  qu’il  y  en  ha  d’aultresque  celluy  de 
faire  intempestivement  ung  enfant  ?  demanda 
une  ieune  sœur. 

—  Depuis  le  nouveau  règne,  respondit  sœur 
Ursule  en  hochant  la  teste,  l’amour  ha  hérité 
de  la  lèpre,  du  feu  Sainct-Anthoine,  du  mal  des 
Ardens,  de  la  plicque  rouge,  et 
en  ha  pilé  toutes  les  fiebvres,  an¬ 
goisses,  drogues,  souf¬ 
frances,  dans  son  ioly 
mortier,  pour  en  faire 


Tourmenteurs  de  nonnes. 


3i2  les  contes  drolatiques 

yssir  ung  effroyable  mal  dont  le  diable  ha  donné  la  recepte  heu¬ 
reusement  pour  les  convens,  pour  ce  qu’il  y  entre  ung  numbre 
infiny  de  dames  espouvantées,  lesquelles  se  font  vertueuses  par 
paour  de  cet  amour. 

Là-dessus,  toutes  se  serrèrent  les  unes  contre  les  aultres,  effra¬ 
yées  des  paroles,  mais  voulant  en  sçavoir  davantaige. 

—  Et  il  suffît  d’aymer  pour  souffrir  ?  dit  une  sœur. 

—  Oh  !  oui,  mon  doulx  lésus,  s’escria  la  sœur  Ovide. 

—  Vous  aymeriez  une  paouvre  petite  foys  ung  ioly  gentilhomme, 
reprint  la  sœur  Ursule,  que  vous  auriez  la  chance  de  veoir  vos 

dents  s’en  aller  une  à  une,  vos  cheveulx  tomber 
ung  à  ung,  vos  ioues  bleuir,  vos  cils  se  desplan¬ 
ter  .avecques  des  douleurs  sans  pareilles,  et 
l’adieu  de  vos  plus  gentilles  chouses  vous  couste 
bien  chier.  Il  y  a  de  paouvres  femmes  auxquelles 
vient  une  escrevisse  au  bout  du  nez,  d’aultres 
ont  une  beste  à  mille  pattes  qui  fourmille  tou- 
siours  et  ronge  ce  que  nous  avons  de  plus  tendre. 
Enfin,  le  pape  ha  esté  obligé  d’excommunier 
ceste  nature  d’amour. 

—  Ah  !  que  ie  suis  heureuse  de  n’avoir  rien  eu  de  tout  cela  ! 
s’escria  bien  gracieusement  la  novice. 

En  entendant  ceste  remembrance  d’amour,  les  sœurs  se  doub- 
tèrent  que  la  susdicte  s’estoyt  ung  peu  desgourdie  à  la  chaleur  de 
quelque  crucifix  de  Poissy,  et  avoyt  truphé  la  sœur  Ovide  en  se 
gaudant  d’elle.  Toutes  se  resiouirent  d’avoir  en  elle  une  bonne 
robbe,  bien  gaye,  comme  de  faict  elle  estoyt,  et  luy  demandèrent 
à  quelle  adventure  elles  debvoyent  sa  compaignie. 

—  Hélas  !  dit-elle,  ie  me  suis  laissé  mordre  par  une  grosse  puce 
qui  avoyt  ia  esté  baptizée. 

A  ce  mot,  la  sœur  au  la  dieze  ne  put  retenir  ung  second  sospir. 

—  Ah  !  dit  la  sœur  Ovide,  vous  estes  tenue  de  nous  monstrer  le 
troisiesme.  Si  vous  parliez  ce  langaige  au  chœur,  l’abbesse  vous 
mettroyt  au  régime  de  la  sœur  Pétronille.  Ainsy  boutez  une  sour¬ 
dine  à  vostre  musicque. 

—  Est-il  vray,  vous  qui  avez  cogneu  la  sœur  Pétronille  en  son 


—  Ah  !  que  ie  suis 
heureuse  ! 


3i  1  LES  CONTES  DROLATIQUES 

vivant,  que  Dieu  luyavoyt  impétré  le  don  de  n’aller  que  deuxfoys 

Fana  la  chambre  des  comptes?  demanda  la  sœur  Ursule. 

—  Oui,  feit  la  sœur  Ovide.  Et  il  luy  arriva  ung  soir  de  rester 
accropie  iusques  à  Matines,  disant  :  «  le  suis  là,  à  la  voulenté  de 
Dieu  !  »  Mais,  au  premier  verset,  elle  feut  délivrée,  pour  qu’elle 
en  manquast  point  Foflîce.  Iséantmoins  la  feue  abbesse  ne  vouloyt 
pas  que  cela  vinst  d’une  espéciale  faveur  octroyée  d’en  hault,  et 
disoyt  que  la  veue  de  Dieu  n’alloyt  point  si  bas.  Vécy  le  faict  : 
deff'uncte  nostre  sœur,  dont  nostre  Ordre  poursuict  à  ceste  heure 
la  canonisation  en  la  Court  du  Pape,  et  l’auroyt  obtenue,  s’il 
pouvoyt  payer  les  loyaulx  cousts  du  Bref,  Pétronille  doneques 
eut  l’ambition  d’avoir  son  nom  escript  au  calendrier,  ce  qui  ne 
nuisoyt  point  à  l’Ordre.  Ores,  elle  se  mit  à  vivre  en  prières, 
restoyt  en  eestase  devant  l’autel  de  la  Vierge  qui  est  du  costé  des 
prez,  et  prétendoyt  entendre  apertement  les  anges  voler  en  paradiz, 
si  bien  que  elle  en  ha  pu  noter  la  musicque.  Ung  chascun  sçayt 
qu’elle  y  ha  prins  le  gentil  chant  de  Miorc/zii/s,  dont  aulcun  homme 
n’auroyt  pu  treuver  ung  seul  sospir.  Elle  demouroyt  des  iours 
entiers  l’œil  li.xe  comme  une  estoille,  ieusnant  et  ne  mettant  pas  plus 
de  nourriture  en  son  corps  qu’il  n’en  peut  tenir  dedans  mon  œil. 
Elle  avoyt  faict  vœu  de  ne  iamais  gouster  de  viande,  ni  cuicte,  ni 
vifve,  et  ne  mangioyt  que  ung  frusteau  de  pain  par  iour;  mais,  aux 
^estes  à  doubles  basions,  elle  ioignoyt  à  son  ordinaire  ung  peu  de 
poisson  au  sel,  sans  aulcim  soupçon  de  saulce.  A  ceste  diette, 
elle  devint  maigre  elle-mesme,  iaune  comme  saffran,  seiche  comme 
ung  os  de  cimetiere,  veu  que  elle  estoyt  de  comple.xion  ardente, 
et  ung  qui  auroyt  eu  l’heur  de  la  congner  en  auroyt  tiré  du  feu 
comme  d’ung  caillou.  Cependant,  si  peu  qu’elle  mangeast,  elle 
n’avoyt  point  pu  se  soustraire  à  une  inlirmité  de  laquelle  nous 
sommes  plus  ou  moins  subiectes  pour  nostre  malheur  ou  pour 
nostre  bonheur,  puisque,  si  ce  n’estoyt  pas,  nous  pourrions  estre 
bien  embarrassées.  Ores,  ceste  chouse  est  l’obligation  d'expulser 
vilainement,  et  après  le  repas,  comme  tous  les  animaulx,  ung  bran 
plus  ou  moins  gracieux  selon  les  personnes.  Ainsy,  sœur  Pétro¬ 
nille  dilféroyt  des  aultres  en  ce  qu’elle  tîantoyt  sec  et  dur  qu’auriez 
dict  des  crottes  de  biche  en  amour,  lesquelles  sont  bien  les  coc- 


LES  BONS  PROUPOS 


3i‘ 

lions  les  mieulx  cimentées  que  aulcuns  geziers  produisent,  si,  par 
adventure,  vous  en  avez  rencontré  soubz  vos  pieds  en  ung  sentier 
de  forest.  Aussi,  pour  leur  dureté,  sont  nommées  des  nonces  en 
languaige  de  haulte  venerie.  Cecy  de  sœur  Petronille  n’estoyt 
doneques  point  supernaturel,  veu  que  les  ieusnes  entretenoyent 
son  tempérament  en  cuisson  permanente.  Suyvant  les  vieilles 
sœurs,  sa  nature  estoyt  si  bruslante,  que,  en  la  mettant  dans  de 
l’eaue,  elle  y  faisoit  frist  comme  ung  charbon.  Il  y  ha  eu  des 
sœurs  qui  l'ont  accusée  de  cuire  secrettement  des  œufs,  la  nuict, 
entre  ses  deux  orteils,  afin  de  supporter  ses  austeritez.  Mais  c’es- 
toyent  des  maulvaisetez  inventées  pour  ternir  ceste  grant  sainc- 
teté  dont  les  aultres  moustiers  concevoyent  ialousie.  Nostre  sœur 
estoyt  pilottée  en  la  voye  du  salut  et  perfection  divine  par  l’abbe 
de  Sainct-Germain  des  Prez  de  Paris,  sainct  homme,  lequel  finovt 
tousiours  ses  advis  par  ung  darrenier,  qui  disoyt  d’offrir  à  Dieu 
toutes  nos  poines  et  de  nous  soubmettre  à  ses  voulentez,  veu  que 
rien  n’arrivoyt  sans  son  exprès  commandement.  Geste  doctrine, 
saige  en  apparence,  ha  donné  matière  à  grosses  controverses  et 
ha  esté  finablement  condamnée  sur  l'advis  du  cardinal  de  Chastil- 
Ion,  lequel  ha  prétendu  qu’alors  il  n’y  auroyt  [dus  de  péchez,  ce 
qui  poLirroyt  amoindrir  les  revenus  de  l’Ecdisc.  Mais  sœur  Petro¬ 
nille  vivoyt  imbue  de  ceste  sentence  sans  en  cognoistre  le  dangicr. 
Après  le  quaresme  et  les  ieusnes  du  grant  iubilé,  pour  la  pre¬ 
mière  foys  depuis  huict  mois,  elle  eut  besoing  d'aller  en  la 
chambre  dorée,  et,  de  faict,  y  alla.  Puis,  là,  relevant  honnestement 
scs  cottes,  elle  se  mit  en  debvoir  et  posture  de  faire  ce  que  nous 
paouvres  pécheresses  faisons  ung  peu  plus  souvent.  Ains  la  sœur 
Petronille  n’eut  d’aultre  valiscence  que  d’expectorer  ung  commen¬ 
cement  de  la  chouse,  qui  la  teint  en  haleine  sans  que  le  reste 
voulust  yssir  du  réservoir.  Encores  qu’elle  tortillast  son  bagoni- 
sier,  jouast  des  sourcils  et  pressast  tous  les  ressorts  de  la  machine, 
son  hoste  preferoyt  demourer  dans  ce  benoist  corps,  mettant 
seulement  la  teste  hors  la  fenestre  naturelle,  comme  grenouille 
prenant  l’aér,  et  ne  se  sentoyt  nulle  vocation  de  tomber  en  la 
vallée  de  misère,  pariny  les  aultres,  alléguant  qu’il  n'y  serovt 
point  en  odeur  de  saincteté.  Et  il  y  avoyt  du  sens  pour  ung  simpE 


3i6 


LES  CONTES  DROLATIQUES 
crottin  qu’il  estoyt.  La  bonne  saincte,  ayant  usé  de  toutes  les 
voyes  coërcitives  iusqu’à  enfler  oultre  mesure  ses  muscles  bucci- 
nateurs  et  bender  les  nerfs  de  sa  face  maigre  de  manière  à  les  faire 
saillir,  lecogneut  que  nulle  souffrance  au  monde  n’estoyt  si  griefve 


Le  feu  sieur  de  Poissy  avoyt  mangié  et  aussi  beu,  sa  légiliine. 


et  sa  douleur  atteignant  l’apogée  des  affres  sphinctérielles  :  «  O 
mon  Dieu  !  dit-elle  en  poulsant  de  rechief,  ie  vous  l’offre!  »  Sur 
ceste  oraison,  la  matière  pierreuse  se  cassa  net  au  razibus  de 
l’orifice  et  choppa  comme  ung  caillou  contre  les  murs  du  privé, 
faisant  croc  croc  crooc  paf!  Vous  comprenez,  mes  sœurs,  qu’elle 
n’eut  aulcun  besoing  de  mouschecul,  et  remit  le  reste  à  l’octave. 

—  Adoncques,  elle  voyoyt  les  anges?  dit  une  sœur. 

—  Ont-ils  ung  derrière?  demanda  une  aultre. 

—  Mais  non,  feit  Ursule.  Ne  sçavez-vous  point  que,  en  ung 


LES  BONS  PROUPOS  3i7 

iour  d’assemblée,  Dieu  leur  ayant  ordonné  de  se  seoir,  ils  luy 
respondirent  qu’ils  n’avoyent  point  de  quoy  ? 

Là-dessus,  elles  allèrent  se  concilier,  les  unes  seules,  les  aultres 
presque  seules.  C’estoyent  de  bonnes  lîlles  qui  ne  faysoient  de 
tort  qu’à  elles. 

le  ne  les  quitteray  point  sans  raconter  une  adventure  qui  eut 
lieu  dans  leur  maison,  quand  la  réforme  y  passa  l’esponge  et  les 
feit  toutes  sainctes,  comme  ha  esté  dessus  dict.  En  cettuy  temps, 
doncques,  il  y  avoyt  au  siège  de  Paris  ung  véritable  sainct  qui  ne 
sonnoyt  point  ses  œuvres  avecques  des  crecelles,  et  n’avoyt  de 
soulcy  que  des  paouvres  et  souffreteux,  lesquels  il  logioyt  dans 
son  cueur  de  bon  vieulx  évesque,  se  mettoyt  en  oubly  pour  les 
gens  endoloris,  estoyt  en  queste  de  toutes  les  misères  aflin  de 
les  panser  en  paroles,  en  secours,  en  soings,  en  argent,  selon 
l’occurrence,  advenant  en  la  male  heure  des  riches  comme  en  celle 
des  paouvres,  raccoustrant  leurs  aames,  leur  ramentevant  Dieu, 
s'employant  des  quatre  fers  à  veigler  sur  son  troupeau,  le  chier 
bergier!  Doncques,  ce  bon 
homme  alloyt  nonchalant  de 
ses  soutanes,  manteaulx,  bra¬ 
guettes,  pourveu  que  les 
membres  nuds  de  son  Ecclise 
feussent  couverts.  Et  il 
estoyt  charitable  à  se  bouter 
en  gaige  pour  saulver 
mesmes  ung  mescréant  de 
poine.  Ses  serviteurs  estoyent 
contraincts  de  songier  à 
luy.  Souvent  il  les  rab- 
brouoyt  quand  iceulx  lui 
changeoyent,  sans  en  estre 
requis,  ses  vestemens  rongez  pour  des  neufs,  et  il  souloyt  les  faire 
rapetasser  iusques  in  extremis.  Ores,  ce  bon  vieulx  archevesque 
sceutque  le  feu  sieur  de  Poissy  laissoyt  une  fille  sans  sou  ne  maille, 
après  en  avoir  mangié  et  aussy  beu,  voire  ioué  la  légitime.  Laquelle 
damoiselle  demouroyt  en  ung  bouge,  sans  feu  en  hiver,  sans 


Le  Sainct  .\rchevesque. 


3i3 


lÆS  CONTES  DROLATIQUES 
cerizes  au  printemps,  laborant  à  menus  ouvraiges,  ne  voulant 
point  se  mésallier  ni  vendre  sa  vertu.  En  attendant  qu’il  rencon- 
trast  ung  ieune  espoux  dont  il  la  pust  fournir,  le  prélat  conceut  de 
luy  en  envoyer  le  moule  dans  la  personne  de  ses  vieilles  bra¬ 
guettes  à  raccommoder,  ouvraige  que  la  paouvre  damoiselle  feut 
moult  heureuse  d’avoir  dans  son  desnuement  de  tout.  Doncques, 
ung  iour  que  l’archevesque  délibéroyt  à  part  luy  se  rendre  au 
couvent  de  Poissy,  pour  veigler  auxdictes  filles  réformées,  il  bail- 
loyt  à  ung  sien  serviteur  le  plus  vieulx  de  ses  hault-de-chausses. 


A  rOuvraige. 


qui  imploroyt  ung  recoustraige.  «  Portez  cecy,  Saintot,  aux 
damoiselles  de  Poissy...  »  dit-il.  Nottez  que  il  cuydoyt  dire  à 
madamoiselle  de  Poissy.  Et,  comme  il  songioyt  aux  affaires  du 
cloistre,  il  n’enseigna  point  à  son  varlet  le  logiz  de  ladicte  damoi- 
sclle,  dont  il  avoyt  discrettenient  celé  la  situation  désespérée. 

Saintot  print  le  hault-de-chausses  à  braguette  et  s’achemine  vers 
Poissy,  gay  comme  ung  hosche-queue,  s’arrestant  avecques  les 
amys  qu’il  rencontre  en  chemin,  l'estant  le  piot  chez  les  cabare-, 
tiers,  et  faisant  veoir  bien  des  chouses  à  la  braguette  de  l’arche- 
vesque,  laquelle  put  s’instruire  en  ce  voyaige.  Brief,  il  arrive  au 
moustier  de  Poissy,  et  dict  à  l’abbesse  que  son  maistre  Plia  en¬ 
voyé  devers  elle  pour  luy  remettre  cecy.  Puis  le  varlet  s’en  va, 
laissant  à  la  révérende  mère  le  vestement  habitué  à  modeler  en 
relief  les  proportions  archiépiscopales  de  la  continente  nature  du 


LES  BONS  PR0UP03 


3 10 

bon  homme,  selon  le  mode  du  temps,  oultre  bimaige  de  ces 
chouses  dont  le  Père  éternel  ha  privé  ses  anges,  et  qui  ne  pé- 
chioyent  point  par  ampleur  chez  le  prélat.  .Madame  l'abbesse 
ayant  advisé  les  sœurs  d'ung  prétieu.v  messaige  du  bon  archc- 
vesque,  elles  vindrent  en  haste,  curieuses  et  affairées  comme 
foLirmys  en  la  respublicque  desquelles  tombe  une  bogue  de  chas- 
taigne.  Lors,  au  dcspacqueter  de  la  braguette,  qui  s'entrebâilla 
trez-horrilicquement,  elles  s’esclamèrent,  se  voilant  les  yeul.v  d'une 
main,  en  appréhension  de  veoir  vssir  le  diable,  l'abbesse  ayant 
dict  :  «  Mussez-vous,  mes  filles  :  cecy  est  la 
demeure  du  péché  mortel.  » 

La  mère  des  novices,  coulant  ung  resguard 
entre  ses  doigts,  raffermit  le  couraige  du 
sainct  clappier  en  iurant  par  ung  Ave  que 
aulcLine  beste  vivante  n'estoyt  logiée  en  ceste 
braguette.  Lors  toutes  rougirent  à  leur  aise  en 
considérant  cet  ILihitavil^  songiant  que  peut- 
estre  la  voulenté  du  prélat  estoyt  que  elles  y 
descouvrissent  quelque  saige  admonition  ou 
parabole  évangelicque.  Ores,  encores  que  ceste 
veue  feist  certains  ravaiges  au  cueur  de  ces  trez-vertueuses  filles, 
elles  ne  tinrent  aulcun  compte  des  tresmoussemens  de  leurs 
fressures,  et,  gectant  ung  peu  d'eaue  benoiste  au  fund  de  cet 
abysme,  une  y  touchant,  l'aultre  y  passant  le  doigt  en  ung  trou, 
toutes  s'enhardirent  à  le  veoir.  Mesmes,  ha-t-on  prétendu,  l’abbesse 
treuva,  la  prime  estouft'ade  dissipée,  une  voi.x  non  esmeue  pour 
dire  : 

—  Qu’y  ha-t-il  au  fund  de  cela?  En  quelle  intention  nostre  père 
nous  envoye-t-il  ce  qui  consomme  la  ruyne  des  femmes? 

—  Vécy  quinze  ans,  ma  mère,  que  ie  ne  avoys  eu  licence  de 
veoir  la  bougette  au  démon! 

—  Taisez-vous,  ma  fille!  vous  m’empeschez  de  songier  raison¬ 
nablement  à  ce  qu’il  est  prudent  de  faire. 

Lors  tant  feut  tournée  et  retournée,  flairée,  soubzpoisée,  mirée 
et  admirée,  tirée  et  destirée,  mise  c’en  dessus  dessoubz,  ladicte 
braguette  archiépiscopale;  tant  en  fout  délibéré,  parlé,  tant  y  feut 


Madamoisclle 
de  Poissy. 


320 


LES  CONTES  DROLATIQUES 
pensé,  tant  y  feut  resvé  la  nuict,  le  iour,  que  le  lendemain  une 
petite  sœur  dit,  après  avoir  chanté  les  matines,  en  lesquelles  le 
couvent  obmit  un  verset  et  deux  respons  : 

• —  Mes  sœurs,  i'ay  treuvé  la  parabole  de  l'archevesque.  Il  nous 
ha  baille,  par  mortification,  son  hault-de-chausses  à  raccommoder, 
en  sainct  enseignement  de  fuir  l’oisiveté,  mère  abbesse  de  tous  les 
vices. 

Là-dessus,  ce  fut  à  qui  mettroyt  la  main  aux  chausses  de  l’ar- 
chevesque;  mais  l’abbesse  usa  de  sa  haulte  authorité  pour  se  ré¬ 
server  les  méditations  de  ce  rhabillage.  Et  si  s’employa-t-elle 
avecques  la  soubz-prieure,  pendant  plus  de  dix  iours,  à  parfiler  la 
dicte  braguette,  y  passer  des  soyes,  faire  de  doubles  ourlets  bien 
cousus  en  toute  humilité.  Puis,  le  Chapitre  assemblé,  feut  conclud 
que  le  couvent  tesmoingneroyt,  par  ung  gentil  souvenir,  son  heur 
audict  archevesque  de  ce  que  il  songioyt  à  ses  filles  en  Dieu. 


li  y  eut  une  table  bordée  de  dames  de  hault  lig'iiaige. 


Doneques  toutes,  iusques  à  la  plus  novice  eut  à  faire  ung  labeur 
en  ces  chausses  de  hault  entendement,  à  ceste  fin  d’honorer  la 
vertu  du  bon  homme. 


Laquelle  Jamoiselle  demeruyt  en  uny  buuge. 


COXTE^  [IROLATIQI  ES, 


41 


322  LES  CONTES  DROLATIQUES 

Pendant  ce,  le  prélat  avoyt  tant  de  pois  à  ramer,  que  il  mit  ses 
chausses  en  oubly.  Vécy  comme.  Il  feit  cognoissance  d’ung  sei¬ 
gneur  de  la  court,  lequel,  ayant  perdu  sa  femme,  vicieuse  en 
diable  et  brehaignc,  dit  au  bon  prebstre  que  il  avoyt  la  grant  am¬ 
bition  d’en  vouloir  une  saige,  conficte  en  Dieu,  avecques  laquelle 
il  eust  la  chance  de  n’estre  point  brancheyé,  d’avoir  de  beaulx  et 
bons  enfans,  et  deziroyt  la  tenir  de  sa  main,  ayant  fiance  en  luy. 
Ores,  le  sainct  homme  luy  feit  si  grant  estât  de  madamoiselle  de 
Poissy,  que  ceste  belle  devint  tost  madame  de  Genoilhac.  Les 
nopces  se  célébrèrent  en  l’archevesché  de  Paris,  où  il  y  eut  ung 
festin  de  qualitez  et  une  table  bordée  de  dames  de  hault  lignaige, 
beau  monde  de  la  court,  où  l’espousée  parut  la  plus  belle,  veu 

que  il  estoyt  seur  que 
elle  feust  pticelle,  l’ar- 
chevesque  se  portant 
guaraut  de  sa  fleur. 

Lorsque  les  fruicts, 
compotes  et  pastisse- 
ries  l'eurent,  avecques 
force  ornemens,  sur  la 
nappe,  Saintot  dit  à 
l’archevesque  ; 

—  Monseigneur,  vos 
bien  aymées  filles  de 
Poissy  vous  envoyent 
un  beau  plat  pour  le 
milieu. 

—  Plantez-lc  !  feit  le 
bon  homme  en  admirant  ung  hault  édifice  de  atIoux,  de  satin, 
brodé  de  cannetilles  et  bobans  en  manière  de  vase  anticque,  dont 
le  couvercle  exhaloyt  odeurs  superfines. 

Aussitost  l’espousée,  le  desconvrant,  treuva  sucreries,  dragées, 
massepains  et  mille  confictures  délicieuses  dont  se  resgallèrent  les 
dames.  Puis  une  d’elles,  quelque  dévote  curieuse,  apercevant  une 
aureillette  en  soye  et  l’attyrant  à  elle,  feit  veoir  à  l’aër  l'habitacle 
de  la  boussole  humaine,  à  la  grant  confusion  du  prélat,  veu  que 


V'os  bien  aymées  filles  de  Poissy  vous  envoyent 
un  beau  plat  pour  le  milieu. 


LES  BONS  PROUPOS 


3:3 


mille  rires  esclatèrent  comme  une  escopetterie  sur  tous  les  bancs. 

—  Bien  en  ha-t-on  faict  le  plat  du  milieu,  feit  le  marié.  Ces 
damoiselles  sont  de  sai^e  entendement.  Là  sont  les  sucreries  du 
mariaige. 

Y  a-t-il  meilleures  moralitez  que  ce  que  ha  dict  monsieur  de  Gc- 
noilhac?  Aussy  point  n'en  fault  aultre. 


Le  sire  de  (ienoilliac. 


Le  Cbasteau  d’Hzay 


lehan,  fils  de  Simon  Fourniez,  dict  Simonnin,  bourgeoys  de 
Tours,  originaire  du  village  de  Moulinet,  près  de  Beaune,  dont,  à 
l’imitation  de  aulcuns  traitans,  il  print  le  nom,  alors  que  il  obtint 
la  charge  d’argentier  du  feu  roy  Loys  unze,  s’enfuyt  ung  iour  en 
Languedoc  avecques  sa  femme,  estant  tombé  en  grant  disgraace, 
et  laissa  son  iils  Jacques  tout  nud  en  Touraine.  Cettuy,  qui  ne 
possédoyt  rien  au  monde,  fors  sa  personne,  sa  cappe  et  son 
espée,  mais  que  les  vieulx  dont  la  braguette  avoyt  rendu  l’ame 
eussent  cuydé  bien  riche,  bouta  dedans  sa  cervelle  ferme  intention 
de  saulver  son  père  et  faire  sa  fortune  en  la  court,  laquelle  vint 
pour  lors  en  Touraine.  Dès  le  matin,  ce  bon  Tourangeau  laissoyt 
son  hostel,  et,  mussé  dans  son  manteau,  fors  le  nez  qu’il  mettoyt 


LE  CHASTEAU  D’AZAY 


325 


à  resvent,  le  gezier  vuyde,  se  pourmenoyt  par  la  ville,  sans  estre 
trop  encombré  de  ses  digestions.  Lors,  entroyt  dans  les  ecclises, 
les  estimoyt  belles,  inventorioyt  les  chapelles,  esmouchioyt  les 
tableaux,  numbroyt  les  nefs  en  curieux  qui  de  son  temps  et  argent 
ne  sçayt  que  faire.  A  d’aultres  foys,  feignoyt  de  réciter  des  pate- 
nostrès,  mais  faisoyt  de  muettes  prières  aux  dames,  leur  offroyt  à 
leur  départie  de  beau  benoiste,  les  suivoyt  de  loing  et  taschioyt, 
par  ces  menus  services,  de  rencontrer  quelque  adventure  où,  au 
péril  de  sa  vue,  il  se  seroyt  fourny  d’ung  protecteur  ou  d’une  gra¬ 
cieuse  maistresse.  11  avoyt  en  sa  ceincture  deux  doublons,  lesquels 
il  mesnagioyt  plus  que  sa  peau,  veu  que  elle  pouvoyt  se  refaire, 
et  les  dessus  dicts  doublons  nullement.  Par  ung  chascun  iour,  il 
prenoyt  sur  ses  deniers  le  prix  d’une  miche  et  de  quelques  mes- 


chantes  pommes  avecques  quoy  il  se  sustantoyt,  puis  beuvoyt,  à 
son  aise  et  discrétion,  l’eau  de  la  Loire.  Geste  saige  et  prudente 
diette,  oultre  que  elle  estoyt  saine  pour  ses  doublons,  l’entrcte- 
noyt  frisque  et  légier  comme  ung  levrier,  luy  faisoyt  ung  entende- 


326 


LES  CONTES  DROLATIQUES 
ment  clair  et  ung  cueur  chauld,  veu  que  l'eaue  de  la  Loire  est  de- 
tous  les  sirops  le  plus  eschaufFant,  pour  ce  que,  yssue  de  loing, 
elle  s’est  eschauffée  à  courir  sur  les  grèves  paravant  d’estre  à 
Tours.  Aussy,  comptez  que  le  paouvre  hère  ingenioyt  mille  et  une- 
fortunes  et  bonnes  rencontres  auxquelles  il  ne  s’en  manquoyt  que- 
d’ung  poulce  que  vrayes  elles  feussent.  Ho!  le  bon  temps!  Ung 
soir,  lacques  de  Beaune,  nom  que  il  guarda,  encores  que  il  ne- 
feust  point  seigneur  de  Beaune,  alloyt  le  long  des  levées,  occupé 
de  mauldire  son  estoile  et  tout,  veu  que  le  darrenier  doublon  fai- 
soyt  mine  de  le  quitter  sans  nul  respect,  alors  que,  au  destourner 
d’une  petite  rue,  il  faillit  aheurter  une  dame  voilée  qui  luy  donna 
par  les  nazeaux  une  bourrasque  superhue  de  bonnes  odeurs  de 
femme. 

Cette  pourmeneuse,  bravement  montée  sur  de  iolis  patins,  avoyt 
une  belle  robbe  de  veloux  italian,  à  grans  manches  doublées  en 
satin;  puis,  pour  eschantillon  de  sa  fortune,  à  travers  le  voile,  un 
diamant  blanc  d’ampleur  raisonnable  brilloyt  sur  son  front  aux 
rais  du  soleil  couchant,  entre  des  cheveulx  si  bien  mignonnement 
roulez,  estagez,  tressez  et  si  nets,  que  ses  femmes  y  avoyent  deu 
passer  trois  heures.  Elle  marchoyt  comme  une  dame  qui  ha  cous- 
tume  de  n’aller  qu’en  lictière.  Ung  sien  paigebien  armé  la  suyvoyt. 
Ce  estoyt  aulcune  fille  folle  de  son  corps  appartenant  à  quelque- 
seigneur  de  hault  rang  ou  aulcune  dame  de  la  court,  veu  que  elle- 
levoyt  bien  ung  peu  sa  cotte  et  tortilloyt  gentement  sa  croupe  en 
femme  de  hault  mouvement.  Dame  ou  galloise,  elle  plut  à  lacques 
de  Beaune,  lequel  ne  feit  point  le  dcsgouté  et  print  l’imagination 
désespérée  de  s’attacher  à  elle  et  de  n’en  quitter  que  mort.  Dans 
ceste  visée,  il  se  délibéra  de  la  pourchasser,  à  ceste  fin  de  sçavoir 
où  elle  le  meneroyt,  en  paradiz  ou  ez  limbes  de  l’enfer,  au  gibet 
ou  dedans  ung  réduict  d’amour;  tout  luy  feut  espoir  au  fond  de 
sa  misère.  La  dame  alla  se  pourmener  le  long  de  la  Loire,  en 
aval,  devers  le  Plessis,  et  respiroyt,  comme  les  carpes,  la  bonne 
frescheur  de  l’eaue,  allant,  bimbelottant,  fagottant  en  souriz  qui 
trotte,  veult  tout  veoir  et  gouster  à  tout.  Lorsque  ledict  paige 
s’aperceut  que  lacques  de  Beaune  faisoyt  de  l’entesté,  suyvoyt  la 
dame  en  toutes  ses  desmarches,  s'arrestoyt  à  ses  repos  et  la  rcs- 


LE  r”'‘^TEAÜ  D’AZAY  32: 

guàrdoyt  niaiscr,  sans  vcrgongne,  comme  si  la  cliouse  luy  estoyt 
loysible,  il  se  retourna  brusquement  et  luy  monstra  une  mine 
rogue  et  griesche,  comme  celle  d’ung  chien  qui  dict  :  «  Arrière, 
messieurs!  »  Mais  le  bon  Tourangeau  avoyt  ses  raisons.  Cuydant 
que,  si  ung  chien  veoiî,  sans  conteste,  passer  ung  Pape,  luy  bap- 
tizé  pouvoyt  veoir  ung  minon  de  femme,  il  alloyt  de  Pavant,  fei- 
gnoyt  de  soubrire  au  dict  paige  et  se  prélassoyt  derrière  ou  devant 
la  dame.  Ores,  elle  ne  disoyt  mot,  resguardoyt  le  ciel,  qui  se 
coëftoyt  de  nuict,  les  estoiles  et  tout,  pour  son  plaisir.  Voilà  qui 
va  bien.  Brief,  venue  en  face  de  Portillon,  elle  demoura  debout; 
puis,  pour  mieul.x  veoir,  regecta  son  dict  voile  sur  son  espaule. 


I.e  se  retourna  brusquement 


et,  ce  faisant,  lança  sur  le  compaignon  un  resguard  de  fine  com¬ 
mère,  pour  s’enquérir  s’il  y  avoyt  aulcun  dangier  d’estre  volée. 
Faictes  estât  que  lacques  de  Beaune  pouvoyt  faire  l’ouvraige  de 
trois  marys,  estre  aux  costez  d’une  princesse  sans  luy  causer  de 
honte,  avoyt  Pair  brave  et  résolu  qui  plaist  aux  dames;  et,  s’il 
estoyt  ung  peu  bruny  par  le  soleil  force  de  courir  devant,  son 
tainct  debvoyt  apertement  se  blanchir  soubz  les  courtines  d’ung 
lict.  Le  resguard  coulant  comme  anguille  que  lui  darda  ceste 
dame  luy  parut  estre  plus  animé  que  cclluy  qu’elle  auroyt  gecté 
en  ung  livre  de  messe.  Et  doneques,  il  fonda  l’espoir  d’une  au- 


328 


LES  CONTES  DROLATIQUES 
baille  d’amour  sur  ce  coup  d’œil,  et  se  résolut  à  poulser  l’adren- 
ture  iusques  au  bord  de  la  iuppe,  risquant,  pour  aller  encores 
plus  loing,  non  pas  sa  vie,  veu  qu’il  y  tenoyt  peu,  mais  ses  deux 
aureilles  et  mesmes  encores  quelque  chouse.  Ores,  le  sire  suyvit 
en  ville  la  dame,  qui  rentra  par  la  rue  des  Trois-Pucelles  et  mena 
le  guallant,  par  un  escheveau  meslé  de  petites  ruelles,  iusques  au 
quarroy  où  est  auiourd’hui  l’hostel  de  la  Crouzille.  Là,  elle  s’ar- 
resta  au  porche  d’ungbeau  logiz,  auquel  aheurta  lepaige.  Puis  ung 
sien  serviteur  ouvrit,  et,  la  dame  rentrée,  se  ferma  la  porte,  lais- 


r.e  sire  suivit  en  ville  la  dame. 

sant  le  sieur  de  Beaune  béant,  pantois  et  sot  comme  monseigneur 
sainct  Denys  devant  qu’il  se  feust  ingénié  de  ramasser  sa  teste.  Il 
leva  le  nez  en  l’aër  pour  veoir  s’il  luy  tomberoyt  une  goutte  de 
faveur,  et  ne  veit  rien  aultre  chouse,  si  ce  n’est  une  lumière  qui 
montoyt  par  les  degrez  et  couroyt  par  les  salles,  puis  s’arresta  à 
une  belle  croisée  où  debvoyt  estre  la  dame.  Croyez  que  le  paouvre 
amoureux  demoura  là  tout  mélancholifié,  resvasseur,  ne  saichant 


CONTES  DROLATIQUES. 


33o  LES  CONTES  DROLATIQUES 

plus  à  quoy  se  prendre.  La  croisée  grongna  soubdain  et  l’inter¬ 
rompit  dans  ses  phantaisies.  Ores,  cuydant  que  sa  dame  alloyt  le- 
huchier,  il  dressa  de  rechief  le  nez,  et  sans  l’appuy  de  la  dessus  dicte 
croisée,  qui  le  préserva  en  fasson  de  couvre-chief,  il  eust  recipé 
fort  amplement  de  l’eaue  froide,  plus  le  contenant  du  tout,  veu 
que  l’anse  resta  au.v  mains  de  la  personne  en  train  d’estuver 
l’amoureux.  lacques  de  Beaune,  trez-heureux  de  ce,  ne  perdit 
point  l’esteuf  et  se  gecta  en  bas  du  mur,  criant  ;  «  le  meurs!  » 
d’une  voix  trez-estaincte.  Puis  se  roidit  dans  les  tessons  et  de- 
moura  mort,  attendant  le  reste.  Vécy  les  serviteurs  en  grant  re- 
mue-mesnaige,  qui,  en  crainte  de  la  dame  à  laquelle  ils  advouèrent 
leur  faulte,  ouvrent  l’huys,  se  chargent  du  navré,  lequel  faillit  à. 
rire  alors  que  il  feut  ainsy  convoyé  par  les  degrez. 

—  Il  est  froid,  disoyt  le  paige. 

—  Il  ha  bien  du  sang,  disoyt  le  maistre  d’hostel,  lequel,  en  le 
tastant,  se  conchioyt  les  mains  dedans  l’eaue. 

—  S’il  en  revient,  ie  fonde  une  messe  à  Sainct-Gatien!  s’escria 
le  coupable  en  pleurs. 

—  Madame  tient  de  son  deffunct  père,  et,  si  elle  fault  à  te  faire- 
pendre,  le  moindre  loyer  de  ta  poine  sera  d’estre  bouté  hors  de 
sa  maison  et  de  son  service,  repartit  ung  aultre.  Oui,  certes,  il 
est  bien  mort,  il  poise  trop. 

—  Ah!  ie  suis  chez  une  bien  grant  dame,  pensa  lacques. 

—  Las!  sent-il  le  mort?  demanda  le  gentilhomme  autheur  dm 
meschief. 

Lors,  en  hissant  à  grant  poine  le  Tourangeau  le  long  de  la  vis, 
le  pourpoinct  d’icelluy  s’accrocha  dans  une  tarasque  de  la  rampe,, 
et  le  mort  dit  : 

—  Ha!  mon  pourpoinct! 

—  Il  ha  geint!  dit  le  coupable,  sospirant  de  ioye. 

Les  serviteurs  de  la  Régente,  car  ce  estoyt  le  logiz  de  la  fille- 
du  feu  roy  Loys  le  unziesme,  de  vertueuse  mémoire,  les  serviteurs 
doncques  entrèrent  lacques  de  Beaune  en  la  salle,  et  le  laissèrent 
royde  sur  une  table,  ne  cuydant  point  qu’il  se  saulvast. 

—  Allez  quérir  ung  maistre  myre,  feit  madame  de  Beauieu,  allez, 
cy,  allez  là... 


LE  CHASTEAU  1)  AZAY 


33 1 


Et  en  ung  Paler  tous 
les  gens  descendirent 
les  degrez.  Puis  la 
bonne  Régente  des- 
pescha  ses  femmes  à 
l’onguent,  à  la  toile  à 
bender  les  playes,  à 
l’eaue  du  Bonhomme, 
à  tant  de  chouses,  que 
elle  démolira  seule. 

Lors,  advisant  ce  bel 
homme  pasmé,  dit  à 
haulte  voix,  admirant 
sa  prestance  et  sa  def- 
functe  bonne  mine  : 

—  Ha!  Dieu  veult 
me  rabbrouer.  Pour 
unepaouvre  petite  foys 
que,  en  ma  vie,  ung 
maulvais  vouloir  s'est 
resveiglé  du  fund  de 
ma  nature  et  me  l'ha 
endiablo  ttée ,  ma 
saincte  patronne  se 
fasche  et  m’enlève  le 
plus  ioly  gentilhomme 
que  i’aie  iamais  veu. 

Pasques-Dieu  !  par 
l’aame  de  mon  père,  ie  ferai  pendre  tous  ceulx  qui  auront  mis  la 
main  à  son  trespas  ! 

—  Madame,  feit  Jacques  de  Beaune  en  saultant  de  bais  où  il 
gizoyt  aux  pieds  de  la  Régente,  ie  vis  pour  vous  servir  et  suis  si 
peu  meurdry,  que,  pour  ceste  nuict,  ie  vous  promets  autant  de 
ioyes  que  il  y  ha  de  mois  en  l’année,  à  l’imitation  du  sieur  Her 
cules,  baron  païen.  Depuis  vingt  iours,  reprint  le  bon  compaignon, 
.se  doubtant  que,  là,  besoing  estoyt  de  mentir  ung  petit  pour 


Il  se  gecta  en  bis  du  mur,  criant  ;  «  le  meurs! 


LES  CONTES  DROLATIQUES 

moyenner  Iss  chouses, 
vécyie  ne  sçays  combien 
de  rencontres  que  ie  fais 
de  vous,  dont  ie  me  suis 
aftollé,  et  n’osoys,  par 
grant  respect  de  vostre 
personne,  m’advancer  à 
vous;  mais  comptez  que 
ie  suis  bien  yvre  de  vos 
royales  beaultez,  pour 
avoir  inventé  la  bourde  à 
quoy  ie  doibs  l'heur 
d'estre  à  vos  pieds. 

Lk-dessus,  il  les  baisa 
bien  amoureusement,  et 
resguarda  la  bonne  dame 
d'ung  air  à  tout  ruyner. 
La  dicte  Régente,  par 
force  de  l’aage,  lequel  ne 
respecte  point  les  roynes, 
estoyt,  comme  ung  chas- 
cun  sçayt,  en  la  secunde  ieunesse  des  dames.  Ores,  en  ceste 
criticque  et  rude  saison,  les  femmes  iadis  sages  et  desnuées 
d’amans,  convoitent,  ores  cy,  ores  là,  de  prendre,  à  l’insceu  de 
tout,  fors  Dieu,  aulcune  nuictée  d’amour,  à  ceste  fin  de  ne  point 
vssir  en  l’aultre  monde  les  mains,  le  cueur  et  le  tout  vuydes,  faulte 
d’avoir  notablement  cogneu  les  chouses  espéciales  que  vous 
sçavez.  Doncques,  ma  dicte  dame  de  Beauieu,  sans  faire  de 
l’estonnée  en  escoutant  la  promesse  de  ce  ieune  homme,  veu  que 
les  personnes  royales  doibvent  estre  accoustumées  à  tout  avoir  par 
douzains,  guarda  ceste  parole  ambitieuse  au  fund  de  sa  cervelle 
ou  de  son  registre  d’amour,  qui  en  grezilloyt  d’advance.  Puis  elle 
releva  le  ieune  Tourangeau,  qui  treuvoyt  dedans  sa  misère  le  cou- 
raige  de  soubrire  à  sa  maîtresse,  laquelle  avoyt  la  maiesté  d’une 
vieille  rose,  les  aureilles  en  escarpin  et  le  tainct  d’une  chatte 
malade,  mais  si  bien  attifée,  si  iolie  de  taille,  et  le  pied  si  royal, 


--  Il  ha  geint!  dit  le  coupable. 


LE  CIIASTEAU  D'AZAY 


333 


la  croupe  tant  alerte,  que  il  pouvoyt  se  rencontrer,  en  ceste  maul- 
vaise  fortune,  des  ressorts  incogneus  pour  l'ayder  à  parfaire  le 
verbe  qu’il  avoyt  lasché. 

—  Qui  estes-vous?  feit  la  Régente  en  prenant  l’air  rebarbatil  du 
feu  Roy. 

—  le  suis  votre  trez-fîdelle  subiect  lacques  de  Beaune,  fils  de 
vostre  argentier,  lequel  est  tombé  endisgraace,  maulgré  ses  .feaulx 
services. 

—  He  bien,  respondit  la  dame,  reboutez-vous  sur  vostre  ais  ! 
i’entends  venir,  et  il  n’est  point  séant  que  les  gens  de  ma  maison 
cuydent  que  ie  suis  vostre  complice  en  ceste  farce  et  momerie. 

Ce  bon  lils  veit,  au  doulx  son  de  la  voix,  que  la  bonne  dame 
lui  pardonnoyt  bien  gracieusement  l’énormité  de  son  amour, 
Doncques  il  se  couchia  sur  la  table  et  songia  que  aulcuns  seigneurs 
estoyent  advenus  à  la  Court  en  chaussant  ung  vieil  estrier;  pensier 
qui  le  raccommoda  parfaictement  avecques  son  bon  heur. 

—  Bien!  feit  la  Régente  à  ses 
meschines,  ne  faut  rien.  Ce  gen¬ 
tilhomme  est  mieulx.  Graaces 
soient  rendues  à  Dieu  et  à  la 
saincte  Vierge,  il  n’y  aura  point 
eu  de  meurtre  en  mon  hostel. 

En  ce  disant,  elle  passoyt 
la  main  dedans  les  cheveulx  de 
l’amant  qui  luy  estoyt  à  point 
tombé  du  ciel  ;  puis,  prenant  de 
l’eaue  du  Bonhomme,  elle  lui 
en  frotta  les  tempes,  deffeit  le 
pourpoinct,  et,  soubz  l’umbre 
de  veoir  au  salut  du  navré, 
vérifia,  mieux  qu’ung  greffier 
commis  à  aulcune  expertise, 
combien  douce  et  ieune  estoyt  la 
peau  de  ce  bon  petit  homme  si 
dru  prometteur  de  liesse.  Ce  que 
ung  chascun,  gens  et  femmes, 


—  Madame,  dict  Jacques  de  Heaume,  ic  vis 
pour  vous  servir. 


334 


LES  CONTES  DROLATIQUES 


s’esbahirent  de  veoir  faire  à  la  Régente.  Mais  riiunianité  ne 
inessied  iamais  aux  personnes  royales.  Jacques  se  dressa,  feist  le 
desconnu,  mercia  trez-humblement  la  Régente  et  congédia  le  phy- 
■sician,  maistre  myre  et  aultres  diables  noirs,  se  disant  revenu  du 
coup;  puis  se  nomma  et  voulut  s’évader,  en  saluant  madame  de 
Beauieu,  comme  ayant  paour  d’elle,  à  cause  de  la  disgraace  où 
estoyt  son  père,  mais  sans  doubte  effrayé  de  son  horrificque  vœu. 

—  le  ne  sçauroys  permettre,  feit-elle.  Les  gens  qui  viennent  en 
mon  logiz  ne  doibvent  point  y  recepvoir  ce  que  vous  avez  receu. 

—  Le  sieur  de  Beaune  soupera  léans,  dit-elle  à  son  maistre  de 


lacques  ne  se  feit  taulte  de  mangier. 


riiostel.  Cil  qui  le  ha  induement  congné  sera  à  sa  discrétion,  s’il 
se  fait  incontinent  cognoistre  ;  sinon,  ie  le  fais  rechercher  et  bran- 
chier  par  le  prevost  de  l’hostel. 

Entendant  ce,  le  paige  qui  avoyt  suivy  la  dame  à  la  pourmenade 
s’advança. 

—  Ma  dame,  feit  lacques,  qu’il  luy  soit  accordé  à  ma  prière  et 
pardon  et  guerdon,  veu  que  à  luy  doibs-ie  l’heur  de  vous  veoir, 
la  faveur  de  souper  en  vostre  compaignie  et  peut-estre  celle  de 
faire  restablir  mon  père  en  la  charge  que  il  ha  plu  à  vostre  glo¬ 
rieux  père  luy  commettre. 

—  Bien  dict,  repartit  la  Régente.  —  D’Estouteville,  feit-elle  en  se 
revirant  devers  le  paige,  ie  te  baille  une  compaignie  d’archers. 
Mais  à  l’advenir  ne  gecte  plus  rien  par  les  fenestres. 

Puis  la  Régente,  afifriandée  dudict  Beaune,  luy  tendit  la  main,  et 
il  la  mena  fort  guallamment  dedans  sa  chambre,  où  ils  devisèrent 


LE  CIIASTEAE  D'AZAY 


337 


trez-bien  en  attendant  l'apprest  du  souper.  Là,  point  ne  faillit  le 
sieur  Jacques  à  desbagouier  son  sçavoir,  iustifier  son  père  et  se 
bien  seoir  en  l’esperit  delà  dicte  dame,  laquelle,  comme  ung  chas- 
cun  sçayt,  practiquoyt  bien  l’estât  de  son  père  et  menoyt  tout  en 
grans  volées.  lacques  de  Beaune  pourpensoyt  en  luy-mesme  que 
bien  difficile  estoyt  que  il  couchiast  avecques  la  Régente;  tels 
trafficqs  ne  se  parfaisoyent  point  comme  le  maiiaige  des  chattes, 
qui  ont  tousiours  une  gouttière  ez  toits  des  maisons  pour  y  aller 
margauder  à  leur  aise.  Doncques,  il  se  gaudissoyt  d’estre  cogneu 
de  la  Régente  sans  avoir  à  luy  compter  ce  douzain  diabolicque, 
veu  que,  pour  ce,  besoing  estoyt  que  meschines  et  gens  teussent  à 
l’escart  et  l’honneur  sauf.  Néantmoins,  redoubtant  l’engin  de  la 
bonne  dame,  parfoys  il  se  tastoyt,  se  disant  :  «  En  auroys-je 
l’estoffe?  »  Mais,  à  l’umbre  de  ses  discours,  à  ce  songioyt  aussy  la 
bonne  Régente,  laquelle  avoyt  accommodé  mainte  affaire  moins 
crochue.  Et  de  deviser  trez-saigement.  Elle  feit  venir  ung  sien 
secrétaire,  homme  au  faict  des  imaginations  idoynes  au  parfaict 
gouvernement  du  royaulme,  et  luy  donna  en  commandement  de  luy 
remettre  secrettement  ung  faulx  messaige  pendant  le  souper.  Puis 
vint  le  repas,  auquel  point  ne  tou  chia  la  dame,  veu  que  son  cueur 
estoyt  gonflé  comme  esponge  et  avoyt  diminué  l’estomach,  car 
tousiours  elle  pensoyt  à  ce  bel  et  duysant  homme,  n’ayant  appétit 
que  de  luy.  lacques  ne  se  feit  faulte  de  mangier,  pour  raisons  de 
toute  sorte.  Bon  messaigier  de  venir,  madame  la  Régente  de  tem- 
pester,  fronsser  les  sourcils  à  la  mode  du  feu  Roy,  de  dire  ; 
«  N’aura-t-on  point  la  paix  en  cet  Estât?  Pasques-Dieu  !  nous  ne 
sçaurions  avoir  une  vesprée  de  bonne!  »  Et  Régente  de  se  lever, 
de  marcher.  «  Holà!  ma  hacquenée!  Où  est  M.  de  Vieilleville, mon 
escuyer?  Point.  Il  est  en  Picardie.  D’Estouteville,  vous  allez  me 
reioindre  avecques  ma  maison  au  chasteau  d’Amboise...  »  Et,  advi- 
sant  son  lacques,  elle  dit  :  «  Vous  serez  mon  escuyer,  sieur  de 
Beaune.  Vous  voulez  servir  le  Roy?  Bonne  est  l’occasion.  Pasques- 
Dieu!  venez.  Il  y  ha  des  mescontens  à  rebattre,  et  besoing  est  de 
fidelles  serviteurs.  » 

Puis,  le  temps  que  ung  vieulx  paouvre  eust  mis  à  dire  ung  cent 
d’dre,  chevaulx  feurent  bridez,  sanglez,  prests,  madame  sur  sa 


336 


LES  CONTES  DROLATIQUES 


hacquenée,  et  le  Tourangeau  à  ses  costez,  courant  dare  dare,  au 
chasteau  d’Amboise,  suyvis  de  gens  d’armes.  Pour  estre  brief  et 
venir  au  fait  sans  commentaires,  le  sieur  de  Beaune  feut  logié  à 
douze  toises  de  madame  de  Beauieu,  loing  des  espies.  Les  courti- 
zans  et  tous  les  gens,  bien  estonnez,  discouroyent  s’enquérant  d’où 
viendroyt  l’ennemy  ;  mais  le  douzainier,  prins  au  mot,  sçavoyt  bien 
où  il  estoyt.  La  vertu  de  la  Régente,  chouse  cogneue  dans  le 
royaulme,  la  saulvoyt  des  soupçons,  veu  que  elle  passoyt  pour 


Bon  messaig’ier  de  venir. 


estre  aussy  imprenable  que  le  chasteau  de  Péronne.  A  l’heure  du 
couvre-teu,  quand  tout  feut  clos,  les  aureilles  et  les  yeul.x,  le  chas¬ 
teau  muet,  madame  de  Beauieu  renvoya  sa  meschine  et  manda  son 
escuyer.  Escuyer  de  venir.  Lors,  la  dame  et  l’adventurier  se  veirent 
soubz  le  manteau  d’une  haulte  cheminée,  accottez  sur  ung  banc 
bien  guarny  de  veloux;  puis  la  curieuse  Régente  de  demander 
aussitost  à  lacques  d’une  voix  mignarde  : 

—  Estes-vous  point  meurdry?  le  suis  bien  maulvaise  de  avoir 
faict  chevaulcher  pendant  douze  miljes  ung  gentil  serviteur  navré 
tout  à  l’heure  par  ung  des  miens.  Pestoys  tant  en  poine,  que  ie 
n’ai  point  voulu  me  couchier  sans  vous  avoir  veu.  Ne  souffrez-vous 
point? 


—  Il'  leray  pendre  tou>  ceulx  qui  auront  mis  la  main  à  ton  trépas. 


CONTES  DROLATIiruES. 


333 


LES  CONTES  DROLATIQUES 

—  le  souffre  d’impatience,  feit  le  sire  au  douzain,  exisîiinant  que 
il  falloyt  ne  point  resnagler  en  ceste  occurrence.  —  Bien  vois-je, 
reprint-il,  ma  noble  et  toute  belle  niaistresse,  que  vostre  serviteur 
ha  trouvé  graace  devant  vous. 

—  La  la!  respondit-elle,  ne  mentiez-vous  pas  alors  que  vous 
me  disiez...? 

—  Quoy?  feit-il. 

—  Mais  me  avoir  suyvie  ceste  douzaine  de  foys  aux  ecclises  et 
aultres  lieux  où  i’alloys  de  ma  personne? 

—  Certes,  dit-il. 

—  Doncques,  respondit  la  Régente,  ie  m’estonne  de  n’avoir  vea 
que  auiourd’huy  ung  preux  ieune  homme  dont  le  couraige  est  si 
bien  engravé  dedans  les  traicts.  le  ne  me  dédis  point  de  que  vous 
avez  entendu  quand  ie  vous  cuydoys  navré.  Vous  m’agréez  et  vous 
veulx  bien  faire. 

Lors,  l’heure  du  sacrifice  diabolicque  estant  sonnée,  Jacques 
tomba  aux  genoilz  de  la  Régente,  luy  baisa  pieds,  mains,  tout, 
dict-on.  Puis,  en  baisant  et  faisant  ses  préparatoires,  prouva  par 
maint  argument  à  la  vieille  vertu  de  sa  souveraine  que  une  dame 
portant  le  faix  de  l’Estat  estoyt  bien  en  droict  de  s’esbattre  ung 
petit.  Licence  que  n’admit  point  ladicte  Régente,  laquelle  tenoyt 
à  estre  forcée,  affin  d’enchargier  son  amant  de  tout  le  péché.  Ce 
néantmoins,  comptez  que  elle  s’estoyt,  par  advance  trez-bien  per- 
fumée,  attornée  de  nuict,  et  reluisoyt  de  ses  dezirs  d’accointance, 
dont  la  haulte  couleur  luy  prestoyt  ung  fard  de  bon  aloy,  lequel 
luy  avoyt  bien  esclaircy  le  tainct.  Et,  maulgré  sa  molle  deffense, 
feut,  comme  ung  tendron,  emportée  d’assault  en  son  lict  royal,  où 
la  bonne  dame  et  le  ieune  douzainier  s’espousèrent  en  conscience. 
La,  de  ieux  en  noize,  de  noize  en  riottes,  de  riottes  en  ribaulde- 
ries,  de  fil  en  esguille,  la  Régente  déclaira  croire  mieux  en  la 
virginité  de  la  royne  Marie  qu’au  douzain  promis.  Ores,  par 
adventure,  lacques  de  Beaune  ne  treuvoyt  point  d’aage  à  ceste 
grant  dame,  sous  les  toiles,  veu  que  tout  chet  en  métamorphosé  à 
la  lueur  des  lampes  de  nuict.  Bien  des  femmes  de  cinquante  ans 
au  iour  ont  vingt  ans  sur  le  minuict,  comme  aulcunes  ont  vingt  ans 
à  midy  et  cent  après  Vespres.  Doncques  lacques,  plus  heureux  de 


LE  CHASTEAU  D’AZAY 


339 

■ceste  rencontre  que  de  celle  du  Roy  en  ung  iour  de  pendaison, 
tint  derechief  sa  gageure.  Ores,  Madame,  estonnée  à  part  elle,  y 
promit  de  son  costé  bonne  assistance,  oultre  la  seigneurie  d’Azay- 
.le-Bruslé,  bien  guarnie  de  mouvances,  dont  elle  s’engagioyt  à 
ensaisiner  son  cavalier,  oultre  la  graace  du  père,  si  de  ce  duel  elle 
'  sortoyt  vaincue. 

Lors,  le  bon  fils  de  se  dire  : 

—  Vécy  pour  saulver  mon  père  de  iustice  !  Cecy  pour  le  fief. 
Cela  pour  les  lods  et  ventes!  Cettuy 
pour  la  forest  d’Azay!  Item  pour 
le  droit  de  pesche!  Encores  pour 
les  isles  de  l’Indre  !  Gaignons  la 
prairie!  Desgageons  des  mains  de 
la  iustice  nostre  terre  de  la  Carte, 

•si  chierement  acheptée  par  mon 
père  !  Voilà  pour  une  charge  en 
court! 

En  arrivant  sans  encombre  à 
cet  à-compte,  il  crut  la  dignité  de 
sa  braguette  engagée,  et  songia 
que,  tenant  soubz  luy  la  France, 
il  s'en  alloyt  de  l’honneur  de  la 
couronne.  Brief,  moyennant  ung 
vœu  qu’il  feit  a  son  patron  mon-  lacques  tomba  aux  genoilz  de  la  Régente, 
sieur  sainct  lacques  de  luy  bastir 

une  chapelle  audict  lieu  d’Azay,  il  présenta  son  hommaige-lige  à 
la  Régente  en  unze  périphrases  claires,  nettes,  limpides  et  bien 
sonnantes.  Pour  ce  qui  est  du  darrenier  épilogue  de  ce  discours 
en  bas  lieu,  le  Tourangeau  eut  l’oultre-cuydance  d’en  vouloir  fes¬ 
toyer  largement  la  Régente,  luy  guardant,  à  son  resveil,  ung  salut 
d'honneste  homme,  et  comme  besoing  estoyt  au  seigneur  d’Azay 
de  mercier  sa  souveraine.  Ce  qui  estoyt  saigement  entendu.  JMais, 
quand  la  nature  est  fourbue,  elle  agit  comme  ung  vray  cheval,  se 
couche,  mourroyt  soubz  le  fouet  paravant  de  bougier,  et  gist 
iusques  à  ce  que  il  luy  plaise  de  se  lever  guarnie  en  ses  magazins. 
Doncques,  alors  que,  au  matin,  le  faulxconneau  du  chasteau  d’Azay 


340  LES  CONTES  DRO^ATIQUES 

entreprint  de  saluer  la  fille  du  roy  Loys  unziesme,  il  feut  contraint, 
maulgré  ses  bonnetades,  de  la  saluer  comme  se  saluent  les  souve¬ 
rains,  par  des  salves  à  pouldre  seulement.  Aussy  la  Régente,  au 
désiuchier  du  Uct,  ce  pendant  que  elle  desieunoyt  avec  lacques, 
lequel  se  disoyt  seigneur  légitime  d’Azay,  print  acte  de  cette  insuf¬ 
fisance  pour  contredire  son  escuyer  et  prétendit  que  il  n’avoyt 
point  gaigné  la  gageure,  partant  point  de  seigneurie. 

—  Ventre-Sainct-Paterne  !  i’en  ay  esté  bien  près  !  dit  lacques 
de  Beaune.  Mais,  ma  chiere  dame  et  noble  souveraine,  il  n’est 


séant  ni  à  vous  ni  à  moy  d’estre  iuge  en  nostre  cause.  Ce  cas, 
estant  ung  cas  allodial,  doibt  estre  porté  en  vostre  conseil,  veu 
que  le  fief  d’Azay  relève  de  la  couronne. 

—  Pasques-Dieu  !  repartit  la  Régente  en  riant,  ce  qui  lui  adve- 
noyt  petitement,  ie  vous  donne  la  charge  du  sieur  de  Vieilleville 
en  ma  maison,  ne  feray  point  rechercher  vostre  père,  ie  vous 
baille  Azay,  et  vous  bouteray  en  ung  office  royal,  si  vous  pouvez, 
mon  honneur  sauf,  exposer  le  cas  en  plein  conseil.  Mais,  si  ung 
mot  venoyt  à  entacher  mon  renom  de  preude  femme,  ie... 

—  le  veulx  estre  pendu,  dit  le  douzainier,  tournant  la  chouse 
en  rire,  pour  ce  que  madame  de  Bauieu  avoyt  ung  soupçon  de 
cholère  en  son  visaige. 

De  faict,  la  fille  de  Loys  le  unziesme  se  soulcioyt  plus  voulen- 
tiers  de  la  royaulté  que  de  ces  douzains  de  miesvreries,  dont  elle  ne 


LE  CHASTEAU  D'AZAY 


341 

feit  aulcun  estât,  veu  que,  cuydant  avoir  sa  bonne  nuictée  sans 
bourse  deslier,  elle  préféra  le  récit  ardu  de  la  chouse  à  ung  aultre 
douzain  dont  le  Tourangeau  lui  faisoyt  offres  réelles. 

—  Doncques,  ma  dame,  reprint  le  bon  compaignon,  ie  seray, 
pour  le  seur,  vostre  escuyer... 

Ung  chascun  des  capitaines,  secrétaires  et  aultres  gens  ayant 
des  offices  en  la  régence,  estonnez  de  la  briefve  départie  de 


madame  de  Bauieu,  apprindrent  son  esmoy,  vindrent  au  chasteau 
d’Amboise,  en  haste  de  sçavoir  d'où  procédoyt  le  tumulte,  et  se 
treuvèrent  prests  à  tenir  conseil  au  lever  de  la  Régente.  Elle  les 
convocqua,  pour  ne  point  être  soubpçonnée  de  les  avoir  truphez, 
et  leur  donna  aulcunes  bourdes  à  distiller  que  ils  distillèrent  sai- 
gement.  En  fin  de  ceste  séance  vint  le  nouvel  escuyer  pour  accom- 
paigner  la  dicte  dame.  Voyant  les  conseillers  levez,  le  hardy 
Tourangeau  leur  demanda  solution  d’ung  litige  qui  importoyt  à 
luy  et  au  domaine  du  Roy. 

—  Escoutez-le,  feit  la  Régente.  Il  dict  vray. 

Lors,  lacques  de  Beaune,  sans  s’espanter  de  l’appareil  de  ceste 
haulte  justice,  print  la  parole  ainsy,  ou  à  peu  près  : 

—  Nobles  seigneurs,  ie  vous  supplie,  encores  que  ie  vais  parler 


342  lÆS  CONTES  DROLATIQUES 

à  VOUS  de  cocquilles  de  noix,  d’estre  attentifs  en  ceste  cause,  et 
me  pardonner  la  vétillerie  du  languaige.  Ung  seigneur  se  pournie- 
nant  avecques  ung  aultre  seigneur  en  ung  verger  advizèrent  ung 
teau  noyer  de  Dieu,  bien  planté,  bien  venu,  bel  à  veoir,  bel  à 
guarder,  quoique  ung  peu  creux;  ung  noyer  tousiours  frais,  sen¬ 
tant  bon,  ung  noyer  dont  vous  ne  vous  lasseriez  point,  si  vous 
l’aviez  veu;  noyer  d’amour  qui  sembloyt  l’arbre  du  bien  et  du 
mal,  deflfendu  par  le  Seigneur  Dieu,  et  pour  lequel  feurent  bannis 
nostre  mère  Eve  et  le  sieur  son  mary.  Ores,  messeigneurs,  ce  dict 
noyer  feut  le  subiect  d’une  légiere  noize  entre  les  deux  seigneurs, 
une  de  ces  ioyeulses  gageures  que  nous  soûlons  faire  entre  amys. 
Le  plus  ieune  se  iacta  d’envoyer  douze  foys,  à  travers  ce  noyer 
feuillu,  ung  baston  que,  pour  lors,  il  avoyt  en  la  main  comme  ung 
ehascun  de  nous  en  ha  parfoys  en  la  sienne  quand  il  se  pourmène 
cmmy  son  verger,  et,  par  chaque  gect  dudict  baston,  iouxter  par 
terre  une  noix... 

—  Ce  est-il  bien  le  nœud  du  procès?...  feit  Jacques  se  virant 
ung  petit  devers  la  Régente. 

—  Oui,  messieurs!  respondit-elle,  surprinse  de  l’estocq  de  son 
•escuyer. 

—  L’aultre  gagea  le  contre,  reprint  le  plaideur.  Vécy  mon  beau 
plaideur  de  gecter  le  baston  avecques  adresse  et  couraige,  si  gen- 
tement  et  si  bien,  que  tous  deux  y  avoyent  plaisir.  Puis,  par 
loyeulse  protection  des  saincts  qui  soy  divertissoyent  sans  doubte 
à  les  veoir,  en  chaque  coup  tomboyt  une  noix;  et,  de  faict,  en 
eurent  douze.  Mais,  par  cas  fortuit,  la  darrenière  des  noix  abattues 
se  treuva  creuze  et  n’avoir  aulcune  poulpe  nourricière  d’où  pust 
venir  ung  aultre  noyer,  si  iardinier  l’eust  voulu  mettre  en  terre. 
L’homme  au  baston  ha-t-il  gaigné?  l’ay  dict.  Jugez! 

—  Tout  est  dict,  feit  messire  Adam  Fumée,  Tourangeau  qui 
lors  avoyt  les  sceaulx  en  guarde.  L’aultre  n’ha  qu’une  manière  do 
s’en  tirer. 

—  En  quoy  ?  dit  la  Régente 

— •  En  payant,  madame. 

—  J1  est  par  trop  subtil,  feit-elle  en  donnant  un  coup  de  main 
sur  la  ioue  de  son  escuyer  :  il  sera  pendu  quelque  iour... 


LE  CHASTEAU  D'AZAY  34? 

Elle  cuydoyt  gausser.  Mais  ce  mot  feut  la  réalle  horoscope  du 
dict  argentier,  lequel  rencontra  l’eschelle  de  Montfaucon  au  bout 
de  la  faveur  royale,  par  la  vengeance  d’une  aultre  vieille  femme  et 
la  trahison  insigne  d’ung  homme  de  Ballan,  sien  secrétaire,  dont 
il  avoyt  faict  la  fortune,  lequel  ha  nom  Prévost,  et  non  point  René 
Gentil,  comme  aulcuns  l’ont  à  grant  tort  appelé.  Cettuy  ganelon 


et'maulvais  serviteur  bailla,  dict-on,  à  madame  d’AngouIesme  la 
quittance  de  l’argent  que  uy  avoyt  compté  le  dict  Jacques  de 
Beaune,  alors  devenu  baron  de  Semblançay,  seigneur  de  la  Carte, 
d’Azay,  et  ung  des  plus  haults  bonnets  de  l’Estat.  De  ses  deux  fils, 
l’ung  estoyt  archevesque  de  Tours,  l’aultre  général  des  finances  et 
gouverneur  de  Touraine.  Mais  cecy  n’est  point  le  subiect  des 
présentes. 

Ores,  pour  ce  qui  est  de  ceste  adventure  de  la  ieunesse  du 
bon  homme,  madame  de  Beauieu,  à  qui  si  beau  ieu  estoyt  escheu 
ung  peu  tard,  bien  contente  de  rencontrer  haulte  sapience  et 
entendement  des  affaires  publicques  en  son  amant  fortuit,  luy 
bailla  en  garde  l’espargne  du  Roy,  où  il  se  comporta  si  bien, 


344  les  contes  DROLATIQUES 

multiplia  si  curieusement  les  douzains  royaulx,  que  sa  grant 
renommée  luy  acquit  ung  iour  le  maniement  des  finances,  dont  il 
t'eut  superintendant  et  controola  iudicieusement  l’employ,  non 
sans  de  bons  proufficts  pour  luy,  ce  qui  iuste  estoyt.  La  bonne 
Régente  paya  la  gageure  et  feit  délivrer  à  son  escuyer  la  sei¬ 
gneurie  d’Azay-le-Bruslé,  dont  le  chastel  avoyt  esté  piéçà  ruyné 
par  les  premiers  bombardiers  qui  vindrent  en  Touraine,  comme 
ung  chascun  sçayt.  Et,  pour  ce  miracle  pulverin,  sans  l’interven¬ 
tion  du  Roy,  les  dicts  enginieurs  eussent  esté  condamnez  comme 
idUteurs  et  héréticques  du  démon  par  le  tribunal  ecclésiasticque 
du  Chapitre. 

Lors  se  bastissoyt  aux  soings  de  messire  Bohier,  général  des 
finances,  le  chasteau  de  Chenonceaulx,  lequel,  par  mignardise 
et  curiosité,  boutoyt  son  bastiment  à  cheval  sur  la  rivière  du 
Cher. 


Mais  feut  pendu  le  bon  Semblançay. 


Ores,  le  baron  de  Semblançay,  voulant  aller  à  l’encontre  du 
dict  Bohier,  se  iacta  d’édifier  le  sien  au  fund  de  l’Indre,  où  il  est 
encore  debout,  comme  le  ioyau  de  ceste  belle  vallée  verde,  tant  il 
y  feut  solidement  assiz  ez  pilotis.  Aussy  Jacques  de  Beaune  y 
despendit-il  trente  mille  escuz,  oultre  les  corvées  des  siens. 
Comptez  en  da  que  ce  chasteau  est  ung  des  beaulx,  des  gentils, 
des  mignons,  des  mieulx  élaborez  chasteaulx  de  la  mignonne  Tou¬ 
raine,  et  se  baigne  tousiours  en  l’Indre  comme  une  galloise  prin- 
cière,  bien  attifé  de  ses  pavillons  et  croisées  à  dentelles  avecques 
iolis  souldards  en  ses  girouettes,  tournant  au  gré  du  vent  comme 


Sur  la  route  d'Ambroise. 


CONTES  DROL.\TIQTES 


3  6  LES  CONTES  DROLATIQUES 

tous  les  soLildards.  Mais  feut  pendu  le  bon  Semblançay  paravant 
de  le  finer,  en  sorte  que  nul  du  depuis  ne  s’est  rencontré  assez 
pourveu  de  deniers  pour  le  parachever.  Cependant,  son  maistre  le 
roy  Françoys,  premier  du  nom,  y  avoyt  esté  son  hoste,  et  si  en 
veoit-on  encores  la  chambre  royale.  Au  couchier  du  Roy,  Sem¬ 
blançay,  lequel  estoyt,  par  ledict  sire,  nommé  «  mon  père  »,  en 
riionneur  de  ses  cheveulx  blancs,  ayant  entendu  dire  à  son  maistre 
auquel  il  estoyt  tant  affectionné  : 

—  Voilà  douze  heures  bien  frappées  en  voslre  horologe,  mon 
chier  père? 

—  Mé  !  Sire,  reprint  le  superintendant  des  finances,  à  douze 
coups  d’ung  marteau,  pour  le  présent  bien  vieil,  mais  bien  frappez 
iadis  en  ceste  mesme  heure,  doibs-je  ma  seigneurie,  l’argent 
despendu  en  icelle  et  l’heur  de  vous  servir... 

Le  bon  Roy  voulut  sçavoir  ce  que  entendoyt  son  serviteur  par 
ces  estranges  paroles.  Doncques,  ce  pendant  que  le  sire  se  boutoyt 
en  son  lict,  lacques  de  Beaune  luy  raconta  l’histoire  que  vous 
sçavcz.  Ledict  Françoys  premier,  lequel  estoyt  friand  de  ces  mar- 
gauderies,  estima  la  rencontre  bien  drolaticque,  etyprint  d’autant 
plus  de  divertissement,  que  alors  madame  sa  mère,  duchesse 
d’Angoulesme,  sur  le  retourner  de  la  vie,  pourchassoyt  ung  petit 
le  connestable  de  Bourbon,  pour  en  obtenir  quelques-uns  de  ces 
douzains.  Maulvais  amour  de  maulvaise  femme,  car  de  ce  vint  en 
péril  le  royaulme,  feut  prins  le  Roy  et  mis  à  mort  le  paouvre 
Semblançay,  comme  ha  esté  cy-dessus  dict. 

Fay  eu  cure  de  consigner  icy  comment  feut  basty  le  chasteau 
d’Azay,  pour  ce  qu’il  demoure  constant  que  ainsy  print  commen¬ 
cement  la  haulte  fortune  de  Semblançay,  lequel  ha  moult  faict 
pour  sa  ville  natale,  que  il  aorna;  et  si  employa-t-il  bien  de 
notables  sommes  au  parachèvement  des  tours  de  la  cathédrale. 
Geste  bonne  adventure  s’est  contée,  de  père  à  fils  et  de  seigneur 
à  seigneur,  audict  lieu  d’Azay-le-Ridel,  où  ledict  récit  fringue 
encore  soubz  les  courtines  du  Roy,  lesquelles  ont  esté  curieuse¬ 
ment  respectées  iusques  aujourd’huy.  Doncques  est  faulse  de 
toute  faulseté  l’attribution  de  ce  douzain  tourangeau  à  ung  cheva¬ 
lier  d’Allemaigne,  qui,  par  ce  faict,  auroyt  conquesté  les  domaines 


LE  CHASTEAU  D’AZAY 


347 

d’Austriche  à  la  maison  de  Hapsbourg.  L’autheur  de  nostre 
temps  qui  ha  mis  en  lumière  ceste  histoire,  quoique  bien  sçavant, 
s’est  laissé  trupher  par  aulcuns  chronicqueurs,  veu  que  la  chan¬ 
cellerie  de  l’empire  romain  ne  faict  point  mention  de  ceste  manière 
d’acquest.  le  luy  en  veulx  d’avoir  cuydé  que  une  braguette  nourrie 
de  bierre  ayt  pu  fournir  à  ceste  alquemie  honneur  des  braguettes 
chinonnoises  tant  prisées  de  Rabelais.  Et  iay,  pour  l’advantaige 
du  pays,  la  gloire  d’Azay,  la  conscience  du  chastel,  le  renom  de  la 
maison  de  Beaune,  d’où  sont  yssus  les  Sauves  et  les  Noirmous- 
liers,  restably  le  faict  dans  sa  véritable  historicque  et  mirificque 
gentillesse.  Si  les  dames  vont  veoir  le  chasteau,  elles  treuveront 
encores,  dans  le  pays,  quelques  douzains,  mais  en  destail. 


'n  ’  '  '  , 


.\say-le-Rklcl. 


I 


Ce  que  aulcuns  ne  sçavent  point  est  la  vérité  touchant  le  tres- 
passement  du  duc  d’Orléans,  frère  du  roy  Charles  sixiesme, 
meurtre  qui  advint  par  bon  numbre  de  causes,  dont  une  sera  le 
subiect  de  ce  conte.  Cettuy  prince  ha  esté,  pour  le  seur,  le  plus 
grand  et  aspre  paillard  de  toute  la  race  royale  de  monseigneur 
sainct  Loys,  qui  feut,  en  son  vivant,  roy  de  France,  sans  mettre 
néantmoins  hors  de  concours  aulcun  de  ceulx  qui  ont  esté  les  plus 
desbauchez  de  ceste  bonne  famille,  laquelle  est  si  concordante  aux 
vices  et  qualitez  especiales  de  nostre  brave  et  rigolleuse  nation, 
que  vous  inventeriez  mieulx  l’enfer  sans  monsieur  Satan  que  la 
France  sans  ses  valeureux,  glorieux  et  rudes  braguards  de  roys. 
Aussy  riez-vous  autant  des  regrattiers  de  philosophie  qui  vont 
disant  :  «  Nos  pères  estoyent  meilleurs!  »  que  des  bonnes  savattes 
philanthropicques,  lesquelles  prétendent  les  hommes  estre  en  voye 
de  perfection.  Ce  sont  tous  aveugles,  lesquels  n’observent  point 
le  plumaige  des  huistres  et  le  coquillaige  des  oyseaulx,  qui  ïamais 


LA  FAULSE  COL'RTIZANE  o-ig 

ne  changent,  non  plus  que  nos  alleures.  Hé  doncques!  regoubil- 
lonnez  ieune,  beuvez  frais  et  ne  plourez  point,  veu  que  ung  quintal 
de  raélancholie  ne  sçauroyt  payer  une  once  de  frippe. 

Les  desportemens  de  ce  seigneur,  amant  de  la  royne  Isabeau, 
laquelle  aymoyt  dru,  comportèrent  beaucoup  d’adventures  plai¬ 
santes,  veu  que  il  estoyt  goguenard,  d’un  naturel  alcibiadesque, 
vray  Françoys  de  la  bonne  roche.  Ce  feut  luy  qui,  premier,  con- 
ceut  d’avoir  des  relays  de  femmes,  en  sorte  que,  alors  que  il  alla 
de  Paris  à  Bourdeaulx,  treuvoyt  tousiours,  au  desseller  de  sa 
monture,  ung  bon  repas  et  ung  lict 
guarny  de  iolies  doubleures  de  chemises. 

Heureux  prince!  qui  mourut  à  cheval 
comme  tousiours  il  estoyt,  voire  mesmes 
entre  ses  draps.  De  ses  comicques  ioyeul- 
setez  nostre  trez-excellent  roy  Loys  le 
unziesme  en  ha  consigné  une  mirificque 
au  livre  des  Cent  nouvelles  nouvelles, 
escriptes  soubz  ses  yeulx,  pendant  son 
exil  en  la  court  de  Bourgongne,  où  pen¬ 
dant  les  vesprées,  pour  soy  divertir,  luy 
et  son  cousin  Charolois  se  racontoyent 
les  bons  tours  advenus  en  cettuy  temps. 

Puis,  quand  défailloyent  les  vrays,  ung 
chascun  de  leurs  courtizans  leur  en 
inventoyent  à  qui  mieulx  mieulx.  Mais, 
par  respect  pour  le  sang  royal,  monsei¬ 
gneur  le  Dauphin  ha  mis  la  chouse 
advenue  à  la  dame  de  Cany  sur  le  compte  d’ung  bourgeoys,  et 
sous  le  nom  de  la  Médaille  à  revers,  que  ung  chascun  peut  lire 
au  recueil  dont  il  est  ung  des  ioyaulx  les  mieulx  ouvrez  et  com¬ 
mence  la  centaine.  Vécy  le  mien. 

Le  duc  d’Orléans  avoyt  ung  sien  serviteur,  seigneur  de  la  pro¬ 
vince  de  Picardie,  nommé  Raoul  d’Hocquetonville,  lequel  print 
pour  femme,  au  futur  estrif  du  prince,  une  damoiselle  alliée  de  la 
maison  de  Bourgongne,  riche  en  domaines.  Mais,  par  exception 
aux  figures  d’héritières,  elle  estoyt  d'une  beaulté  si  esclatante, 


35o 


LES  CONTES  DROLATIQUES 
qae,  elle  présente,  toutes  les  dames  de  la  court,  voire  la  Royne 
et  madame  Valentine,  sembloyent  estre  dans  Tumbre.  Néantmoins 
ce  ne  estoyt  rien,  en  la  dame  d’Hocquetonville,  que  sa  parenté 
bourguignotte,  ses  hoyeries,  sa  ioliesse  et  mignonne  nature,  pour 
ce  que  ces  rares  advantaiges  recebvoyent  ung  lustre  religieux  de 
sa  supresme  innocence,  belle  modestie  et  chaste  éducation.  Aussy 
le  duc  ne  flaira-t-il  pas  longtemps  ceste  fleur  tombée  du  ciel  sans 
en  estre  enfiebvré  d’amour.  Il  cheut  en  mélancholie,  ne  se  soulcia 
plus  d’aulcun  clappier,  ne  donna  qu’à  regret,  de  temps  à  autre,, 
un  coup  de  dent  au  friand  morceau  royal  de  son  Allemande  Isa- 
beau,  puis  s’enraigea  et  iura  de  iouyr  par  sorcellerie,  par  force, 
par  trupherie  ou  bonne  voulenté,  de  ceste  tant  gracieuse  femme, 
laquelle,  par  la  vision  de  son  mignon  corps,  le  contraingnoyt  à 
s’appréhender  luy-mesme  pendant  ses  nuicts  devenues  tristes  et 
vLiydes.  D'abord  la  pourchassa  trez-fort  de  paroles  dorées;  mais- 
bien  tost  cognent  à  son  air  gay  que,  à  part  elle,  estoyt  conclud  d& 
demourer  saige,  veu  que  elle  luy  respondit  sans  s’estomirer  de 
la  chose,  ni  soy  fascher  comme  font  les  femmes  de  court  talon  : 

—  Mon  seigneur,  ie  vous  diray  que  ie  ne  veulx  point  m’incom¬ 
moder  de  l’amour  d’aultruy,  non  par  mespris  des  ioyes  qui  s’y 
rencontrent,  car  bien  cuysantes  doibvent-elles  estre,  pour  ce  que 
si  grant  numbre  de  femmes  s’y  abysment,  elles,  leurs  maisons, 
gloire,  advenir  et  tout,  mais  par  amour  des  enfans  dont  i’ay  la 
charge.  Point  ne  veulx  mettre  la  rougeur  en  mon  front,  alors  que 
ie  rebattray  mes  filles  de  ce  principe  servateur  :  que  dans  la  vertu 
sont  pour  nous  les  vrayes  félicitez.  De  faict,  mon  seigneur,  si  nous- 
avons  plus  de  vieulx  iours  que  de  ieunes,  à  ceu.x-là  debvons-nous 
songier.  De  ceulx  qui  m’ont  nourrie  i’ai  apprins  à  e.xistimer  réalle- 
ment  la  vie,  et  sçays  que  tout  en  est  transitoire,  fors  la  sécurité 
des  affections  naturelles.  Aussy  ie  veulx  l’estime  de  tous,  et  par¬ 
dessus  celle  de  mon  espoux,  lequel  est  pour  moy  le  monde  entier. 
Doncques  ay-je  le  dezir  d’estre  honneste  à  ses  yeulx.  l’ay  dict.  Et 
vous  supplie  de  me  laisser  vacquer  en  paix  aux  chouses  de  mon 
mesnaige,  aultrement  i’en  refereroys,  sans  vergongne,  à  mon  sei¬ 
gneur  et  maistre,  qui  se  retireroyt  de  vous. 

Ceste  brave  response  amourachant  davantaige  le  frère  du  Roy, 


LA  FAULSE  COURTIZANE 


35 1 

il  £:  délibéra  d’empiéger  cestè  noble  femme,  à  ceste  ün  de  la  pos¬ 
séder  morte  ou  vifve,  et  ne  doubta  point  de  la  mettre  en  son 
greffe,  se  fiant  à  son  sçavoir  en  ceste  chasse,  la  plus  ioyeulse  de 
toutes,  où  besoing  est  d'user  des  engins  des  aultres  chasses,  veu 
■que  ce  ioly  gibier  se  print  à  courre,  aux  mirouers,  aux  flambeaulx, 
de  nuict,  de  iour,  à  la  ville,  en  campaigne,  ez  fourrez,  aux  bords 
d’eaue,  aux  filets,  aux  faulxcons  deschapperonnez,  à  l'arrest,  à  la 
trompe,  au  tir,  à  l’appeau,  aux  rets,  aux  toiles,  à  la  pippée,  au 
giste,  au  vol,  au  cornet,  à  la  glue,  à  l’appast,  au  pippeau,  enfin  à 
tous  pièges  ingéniez  depuis  le  bannissement  d’Adam.  Puis  se  tue 
de  mille  manières,  mais  presque  tousiours  à  la  chevaulchée. 

Doncques,  le  bon  sournoys  ne  sonna  plus  mot  de  ses  dezirs, 
mais  feit  donner  à  la  dame  d’Hocquetonville  une  charge  en  la 
maison  de  la  Royne.  Ores,  ung  iour  que  ladicte  Isabeau  s'en 
alloyt  à  Vincesnes  veoir  le  Roy  malade,  et  le  laissoyt  maistre  en 
l’hostel  Saint-Paul,  il  ordonna  le  plus  friand  souper  royal  au 


madame  Isabeau. 


-i]ueux,  luy  enioignant  de  le  servir  dedans  les  chambres  de  la  Royne. 
Puis  manda  sa  restive  dame  par  exprès  commandement  et  par  un 
paige  de  l’hostel.  La  comtesse  d’Hocquetonville,  cuydant  estre 
dezirée  par  madame  Isabelle  pour  affaire  de  sa  charge,  ou  conviée 
à  quelque  esbat  soubdain,  se  hasta  de  venir.  Ores,  selon  les  dispo- 


35i 


LES  CONTES  DROLATIQUES 


silions  prinses  par  le  desloyal  amoureux,  nul  ne  put  informer  la 
noble  dame  de  la  départie  de  la  princesse;  doncques  elle  accourut 
iusque  en  la  belle  salle  qui  est  à  l'hostel  Saint-Paul  avant  la 
chambre  où  couchioyt  la  Royne.  Là  veit  le  duc  d’Orléans  seul. 
Lors  redoubta  quelque  traistre  emprinse,  alla  vitement  en  la 


—  le  suis  perdue!  feit-elle. 


chambre,  ne  rencontra  point  de  Royne,  mais  entendit  ung  bon 
franc  rire  de  prince. 

■ —  le  suis  perdue  !  feit-elle. 

Puis  voulut  se  enfuir. 

Mais  le  bon  chasseur  de  femmes  avoyt  aposté  des  serviteurs 
dévouez,  lesquels,  sans  cognoistre  ce  dont  il  s’en  alloyt,  fermèrent 
l'hostel,  barricadèrent  les  portes,  et  dedans  ce  logiz,  si  grant  que 
faisoyt-il  le  quart  de  Paris,  la  dame  d’Hocquetonville  se  treuva 
comme  en  ung  désert,  sans  aultre  secours  que  celluy  de  sa 
patronne  et  Lieu.  Lors,  doubtant  de  tout,  la  paouvre  dame  tres¬ 
saillit  horrifîcquement  et  tomba  sur  une  chaire,  quand  le  travail 
de  ceste  embusche,  si  curieusement  excogitée,  luy  feut  démonstré 
entre  mille  bons  rires  par  son  amant.  Alors  que  le  duc  feit  mine  de 
s’approucher,  ceste  femme  se  leva,  puis  lui  dit  en  s’armant  de 
sa  langue  d’abord,  et  mettant  mille  malédictions  en  ses  yeulx  : 

—  Vous  iouyrez  de  moy,  mais  morte  !  Ha  !  mon  seigneur,  ne  m-e 
contraignez  point  à  une  lucte  qui  se  sçaura  sans  double  aulcun'. 
En  ce  moment,  ie  puis  me  retirer,  et  le  sieur  d’Hocquetonville 


—  Quand  vüus  passerez  cestc  raye,  ic  me  tueray  ! 


CONTES  DROLATIQUES. 


-I? 


354  I^ES  CONTES  DROLATIQUES 

Ignorera  la  male  heure  que  vous  avez  mise  à  tousiours  en  ma  vie. 
Duc,  vous  resguardez  trop  le  visaige  des  dames  pour  treuver  le 
temps  d’estudier  en  celluy  des  hommes,  et  vous  ne  cognoissiez 
point  quel  serviteur  est  à  vous.  Le  sire  d’Hocquetonville  seferoyt 
hascher  pour  vostre  usaige,  tant  il  est  bien  lié  à  vous,  en  mémoire 
de  vos  bienfaicts,  et  aussy  pour  ce  que  vous  luy  plaisez.  Mais 
autant  il  ayme,  autant  il  hait.  Et  ie  le  cuyde  homme  à  vous  des- 
chargier,  sans  paour,  un  coup  de  masse  en  vostre  teste,  pour  tirer 
vengeance  d’ung  seul  cry  que  vous  me  auriez  contraincte  à 
gecter.  Soubhaitez-vous  ma  mort  et  la  vostre,  meschant?  Soyez 
acertené  que  mon  tainct  d’honneste  femme  ne  sçayt  guarder  ne 
taire  mon  bon  ni  maulvais  heur.  Ores,  bien,  ne  me  lairrez-vous 
point  yssir  ?... 

Et  le  braguard  de  siffler.  Oyant  ceste  sifflerie,  la  bonne  femme 
alla  soubdain  en  la  chambre  de  la  Royne  et  y  print,  en  ung  lieu 
que  elle  sçavoyt,  un  ferrement  agu.  Puis,  alors  que  le  duc  entra 
pour  s’enquérir  de  ce  que  vouloyt  dire  ceste  fuite  : 

—  Quand  vous  passerez  ceste  raye,  cria-t-elle  en  luy  monstrant 
le  planchier,  ie  me  tueray  ! 

Le  duc,  sans  s’effrayer,  print  une  chaire,  se  bouta  iuz  la  solive, 
et  commença  des  arraisonnemens  de  négociateur,  ayant  espoir 
d’eschaufler  les  esprits  à  ceste  femme  faulve  et  la  mettre  au  poinct 
de  n’y  veoir  goutte,  en  luy  remuant  la  cervelle,  le  cueur  et  le  reste 
par  les  imaiges  de  la  chouse.  Doneques,  il  luy  vint  dire,  avecques 
les  fassons  mignonnes  dont  les  princes  sont  coustumiers,  que 
d’abord  les  femmes  vertueuses  acheptoyent  bien  chier  la  vertu, 
iveu  que,  en  ceste  tin  de  gaigner  les  chouses  fort  incertaines  de 
l’advenir,  elles  perdoyent  les  plus  belles  iouyssances  du  présent, 
pour  ce  que  les  marys  estoyent  contraincts,  par  haulte  politicque 
coniugale,  de  ne  point  leur  descouvrir  la  boëte  aux  ioyaulx  de 
l’amour,  veu  que  cesdits  ioyaulx  resluisoyent  tant  dans  le  cueur, 
avoyent  si  chauldes  délices,  si  chatouilleuses  voluptez,  que  une 
femme  ne  sçavoyt  plus  rester  ez  froides  régions  du  mesnaige;  que 
ceste  abomination  maritale  estoyt  trez-feslonne,  en  ce  que,  pour 
le  moins,  ung  homme  debvoyt-il,  en  recognoissance  de  la  saige  vie 
d’une  femme  de  bien  et  de  ses  tant  cousteux  mérites,  s’eschinen 


LA  FAULSE  COURTIZANE  3.'5 

se  bender,  s’exterminer  à  la  bien  servir  en  toutes  les  lassons, 
pigeonneries,  becquetaiges,  rigolleries,  beuvettes,  friandises  et 
gentilles  conlîctures  de  l’amour  ;  et  que,  si  elle  vouloyt  gouster 
ung  petit  à  la  séraphicque  doulceur  de  ces  mignonneries  à  elle 
incognues,  elle  ne  verroyt  le  restant  des  chouses  de  la  vie  que 
comme  festus;  et,  si  telle  estoyt  sa  voulenté,  luy  seroyt  plus  muet 
que  ne  sont  les  trespassez  ;  par  ainsy,  nul  scandale  ne  conchieroyt 
sa  vertu.  Puis  le  rusé  paillard,  voyant  que 
la  dame  ne  se  bouchioyt  nullement  les 
aureilles,  entreprint  de  luy  descripre  en 
manière  de  peinctures  arabesques,  qui  lors 
avoyent  grant  faveur,  les  lascives  inventions 
des  desbauchez.  Ores  doneques,  il  gecta 
des  flammes  par  les  yeul.x,  bouta  mille 
braziers  dedans  ses  paroles,  musicqua  sa 
voix,  et  print  plaisir  pour  luy-mesme  à 
se  ramentevoir  les  diverses  méthodes  de 
ses  amyes,  les  nommant  à  madame  d’Hoc- 
quetonville,  et  lui  racontant  mesmes  les 
lesbineries,  chattonneries  et  doulces  es- 
trainctes  de  la  royne  Isabelle,  et  feit  usaige 
d’une  loquelle  si  gracieuse  et  si  ardemment 
incitante,  que  il  crut  veoir  lascher  à  la 
dame  un  petit  son  redoubtable  fer  agu,  et 
lors  feit  mine  d’approucher.  Mais  elle, 
honteuse  d’estre  prinse  à  resver,  res- 
guarda  fièrement  le  diabolicque  Leviathan  qui  la  tentoyt  et 
lui  dit  : 

—  Beau  sire,  ie  vous  mercie.  Vous  me  faictes  davantaige 
aymer  mon  noble  espoux,  pour  ce  que,  par  ces  chouses  i’apprends 
qu’il  m’existime  moult,  en  ayant  tel  respect  de  moy,  qu’il  ne  des¬ 
honore  point  sa  couche  par  les  veautreries  des  villotières  et  femmes 
de  maulvaise  vie.  le  me  cuyderoys  à  iamais  honnie  et  seroys  con¬ 
taminée  pour  l’éternité,  si  ie  mettoys  les  pieds  en  ces  bourbiers 
où  vont  les  posticqueuses.  Aultre  est  l’espouse,  aultre  est  la 
maistresse  d’ung  homme. 


356 


LES  CONTES  DROLATIQUES 

—  le  gaige,  dit  le  duc  en  soubriant,  que  désormais  vous  pres¬ 
serez  néantmoins  ung  peu  plus  le  sire  d’Hocquetonville  au 
déduict. 

A  cecy,  la  bonne  femme  frémit  et  s’escria  : 

—  Vous  estes  ung  maulvais.  Maintenant,  ie  vous  mesprise  et 
vous  abomine!  Quoy  !  ne  pouvant  me  tollir  mon  honneur,  vous 
visez  à  souiller  mon  aame!  Ha!  mon  seigneur,  vous  porterez 
griefve  poine  de  cettuy  momen  . 

Si  ie  vous  e  pardoint. 

Dieu  ne  l'oubliera  point. 


Ne  est-ce  pas  vous  qui  avez  faict  ces  versiculets? 

—  Madame,  dit  le  duc  paslissant  de  cholère,  ie  puis  vous  faire 
lier... 

—  Ho  !  non,  ie  me  suis  faicte  libre  !  respondit-elle  en  brandis¬ 
sant  son  fer  agu. 

Le  braguard  se  print  à  rire. 


—  N’ayez  paour,  feit-il,  ie  sçauray  bien  vous  plongier  en  les 
bourbiers  où  vont  les  posticqueuses  et  dont  vous  foignez. 

—  lamais,  moy  vivante! 

—  Vous  irez  en  plein,  reprint-il,  et  des  deux  pieds,  des  deux 
mains,  de  vos  deux  tettins  d’ivoire,  de  vos  deux  aultres  chouses 
blanches  comme  neige,  de  vos  dents,  de  vos  cheveulx  et  de 
tout  !...  Vous  irez  de  bonne  voulenté,  bien  lascivement  et  à  briser 
vostre  chevaulcheur  comme  feroyt  une  hacquenée  enraigée  qui 


LA  FAULSE  COURTIZANE  357 

casse  sa  cropière,  piaffant,  saultant  et  pétarradant  !  le  le  jure  par 
sainct  Castud  ! 

Et  tost  il  siffla  pour  faire  monter  ung  paige.  Puis,  le  paige  venu, 
secrettement  luy  commanda  d'aller  quérir  le  sire  d’Hocqueton- 
ville,  Savoisy,  Tanneguy,  Cypierre  et  aultres  ruffians  de  sa  bande. 


—  Biau  sire,  ie  vous  ayderay  mie  à  la  bataille. 


les  invitant  à  souper  léans,  non  sans,  eulx  conviez,  requérir  aussy 
quelques  iolies  chemises  pleines  de  belle  chair  vifve. 

Puis  revint  se  seoir  en  sa  chaire,  à  dix  pas  de  la  dame,  laquelle 
il  n’avoyt  cessé  de  guigner,  en  faisant  à  voix  muette  ses  comman- 
demens  au  paige. 

—  Raoul  est  ialoux,  dit-il.  Alors,  ie  vous  doibs  ung  bonadvis... 
En  ce  réduict,  feit-il  monstrant  ung  huys  secret,  sont  les  huiles  et 
senteurs  superflues  de  la  Royne.  En  ceste  aultre  petit  bouge,  elle 
faict  ses  estuveries  et  vacque  à  scs  obligations  de  femme.  le  sçays, 
par  mainte  expérimentation,  que  ung  chascun  de  vos  gentils  becs 
ha  son  perfum  espécial  à  quoy  il  se  sent  et  est  recogneu.  Lors,  si 


358  LES  CONTES  DROLATIQUES 

Raoul  ha,  comme  vous  dictes,  une  ialousie  estranglante,  ce  qui 
est  la  pire  de  toutes,  vous  userez  de  ces  senteurs  de  bourbeteuse, 
puisque  bourbier  y  ha. 

—  Ha!  mon  seigneur,  que  prétendez-vous? 

—  Vous  le  sçaurez  en  l’heure  où  besoing  sera  que  vous  en 
soyez  informée.  le  ne  vous  veulx  nul  mal,  et  vous  baille  ma  parole 
de  loyal  chevalier  que  ie  vous  respecteray  trez-fort  et  me  tairay 
sempiternellement  sur  ma  desconhture.  Brief,  vous  cognoistrez 
que  le  duc  d’Orléans  ha  bon  cueur  et  se  venge  noblement  du 
mespris  des  dames  en  leur  donnant  en  main  la  clef  du  paradiz. 
Seulement,  prestez  l’aureille  aux  paroles  ioyeulses  qui  se  desba- 
gouleront  en  la  pièce  voisine,  et  sur  toutes  chouses  ne  toussez 
point,  si  vous  aymez  vos  enfans. 

Veu  que  aulcune  yssue  n’estoyt  en  ceste  chambre  royale,  et  que 
la  croix  des  bayes  laissoyt  à  grant  poine  la  place  de  passer  la 
teste,  le  braguard  ferma  l’huys  de  ceste  chambre,  acerterné  d’y 
tenir  la  dame  captive,  et  à  laquelle  il  commanda  en  darrenier  lieu 
de  demourer  coite.  Vécy  mes  rigolleurs  venir  en  grant  haste,  et 
treuvèrent-ils  ung  bel  et  bon  souper  qui  rioyt  ez  plats  vermeils 
en  la  table,  et  table  bien  dressée,  bien  esclairée,  belle  de  ses 
pots  d’argent  et  pots  pleins  de  vin  royal.  Puis  leur  maistre 
de  dire  : 

—  Sus,  sus,  aux  bancs,  mes  bons  amys  !  l’ai  failly  m’ennuyer. 
Ores,  songiant  à  vous,  i’ay  voulu  faire  en  vostre  compaignie  ung 
bon  transon  de  chère  lie  à  la  méthode  anticque,  alors  que  les 
Grecs  et  Romains  disoyent  leurs  Pater  noster  à  messer  Priapus  et 
au  dieu  cornu  qui  ha  nom  Bacchus  en  tous  pays.  La  feste  sera, 
vère,  cà  doubles  bastons,  veu  que  au  serdeau  viendront  de  iolies 
corneilles  à  trois  becs,  dont  ie  ne  sçays,  depuis  le  grant  usaige 
que  i’en  fays,  quel  est  le  meilleur  au  becqueter. 

Et  tous,  recognoissant  leur  maistre  en  toute  chouse,  s’esbau- 
dirent  à  ce  gay  discours,  fors  Raoul  d’Hocquetonville,  qui  s’ad- 
vança  pour  dire  au  prince  : 

—  Biau  sire,  ie  vous  ayderay  mie  à  la  bataille,  mais  non  en  celle 
des  iuppes  :  en  champ  cloz,  mais  non  en  celluy  des  pots.  Mes 
bons  compaignons  que  vécy  sont  sans  femmes  au  logiz,  ains  non 


LA  FAULSE  COURTIZANE  SSç 

moy.  Si  ay-ie  gentille  espouse  à  laquelle  ie  doibs  ma  compaignie 
et  compte  de  tous  mes  faicts  et  gestes. 

—  Doncques,  moy  qui  suis  chaussé  de  mariaige,  ie  suis  en 
faulte  ?  feit  le  duc. 

—  Ho  !  mon  chier  maistre,  vous  estes  prince,  et  vous  comportez 
à  vostre  mode... 

Ces  belles  paroles  feirent,  comme  bien  vous  pensez,  chauld  et 
froid  au  cueur  de  la  dame  prisonnière. 

—  Ha  !  mon  Raoul,  feit-elle,  tu  es  ung  noble  homme  ! 

—  Tu  es,  respondit  le  duc,  ung  homme  que  i’ayme  et  tiens  pour 
le  plus  fîdelle  et  prisable  de  mes  serviteurs.  —  Nous  aultres,  feit-il 
en  resguardant  les  trois  seigneurs,  sommes  des  maulvais  !  — 
Mais,  Raoul,  reprint-il,  sieds-toy.  Quand  viendront  les  linottes, 
qui  sont  linottes  de  hault  estaige,  tu  te  départiras  devers  ta  mes- 
naigiere.  Par  la  mort  de  Dieu  !  ie  t’a^À)ys  traicté  en  homme  saige, 
qui  des  ioyes  de  l’amour  extraconiugal  ne  sçayt  rien,  e  t  t’avoys 
soingneusement  mis,  en  ceste  chambre,  la  royne  des  Lesbines, 
une  diablesse  en  qui  s’est  retiré  tout  l’engin  de  la  femelle.  le  vôu- 
loys,  une  foys  en  ta  vie,  toy  qui  ne  has  iamais  eu  grant  goust  aux 
saulces  de  l’amour  et  ne  resves  que  de  guerre,  te  bailler  à 
cognoistre  les  absconses  merveilles  du  guallant  déduict,  veu  que 
il  est  honteux  à  ung  homme  qui  est  à  moy  de  mal  servir  une  gente 
femme. 

Sur  ces  dires,  d’Hocquetonville  s’attabla  pour  complaire  au 
prince  en  ce  qui  luy  estoyt 
licite  de  faire.  Doncques, 
tous  de  rire,  tenir  ioyeulx 
devis  et  fourraiger  les 
dames  en  paroles.  Puis, 

SLiyvant  leurs  us,  se  confes¬ 
sèrent  leurs  adventures, 
bonnes  rencontres,  n’espar- 
gnant  aulcune  femme,  fors 
les  bien  aymées,  trahissant  les  fassons  espéciales  de  chascune; 
d’où  s’ensuyvit  de  bonnes  petites  horribles  confidences  qui  crois- 
soyent  en  traistrise  et  paillardise  à  mesure  que  descroissoyent  les 


Le  duc  poulsa  Raoul. 


ôt)0  LES  CONTES  DROLATIQUES 

pots.  Le  duc,  gay  comme  ung  légataire  universel,  de  poulser  ses 
compaignons,  disant  faulx  pour  cognoistre  le  vray;  et  les  com- 
paignons  de  aller  au  trot  vers  les  plats,  au  galop  vers  les  pots, 
et  d’enrouler  leurs  ioyeulx  devis.  Ores,  en  les  escoutant,  en  s’em¬ 
pourprant,  le  sire  d’Hocquetonville  se  deshouza  brin  à  brin  de 
ses  restivecez.  Maulgré  ses  vertus,  il  s’indulgea  quelques  dezirs  de 
ces  chouses  et  desboula  dedans  ces  ini- 
puretez  comme  ung  sainct  qui  s’englube  en 
ses  prières. 

Ce  que  voyant,  le  prince,  attentif  à 
satisfaire  son  ire  et  sa  bile,  se  print  à  luy 
dire  en  iocquetant  : 

—  Hé  !  par  sainct  Castud  !  Raoul,  nous 
sommes  tous  mesures  testes  en  ung  bonnet. 
Quel  homme  ne  quitteroyt  tous  discrets  hors  de  table.  Va,  nous  n’en 
dirons  rien  à  Madame  !  Doncqucs,  ventre- 
Dieu,  ie  veulx  te  faire  cognoistre  les  ioyes  du  ciel.  —  Là  !  feit-il  en 
tocquantriruys  de  la  chambre  où  estoyt  la  dame  d’Hocquetonville, 
là  est  une  dame  de  la  court  et  amye  de  la  Royne,  mais  la  plus  grant 
prestresse  de  Vénus  qui  feutoncques,  et  dont  ne  sauroyent  approu- 
cher  aulcunes  courtizanes,  clapotières,  bourbeteuses,  villotières  ni 
posticqueuses...  Elle  ha  esté  engendrée  en  ung  moment  où  le 
paradiz  estoyt  en  ioye,  où  lanature  s’entrehloyt,  où  les  plantes  prac- 
ticquoyent  leurs  hymenées,  où  les  bestes  hannissoyent,  baudoui- 
noyent  et  où  tout  flamboyt  d’amour.  Quoyque  femme  à  prendre  ung 
autel  pour  son  lict,  elle  est  néantmoins  trop  grant  dame  pour  se 
laisser  veoir  et  trop  cogneue  pour  proférer  aultres  paroles  que 
crys  d’amour.  Mais  point  n’est  besoing  de  lumière,  veu  que  ses 
yeulx  gectent  des  flammes;  et  point  n’est  besoing  de  discours,  veu 
que  elle  parle  par  des  mouvemens  et  torsions  pluâ  rapides  que 
celles  des  bestes  faulves  surprinses  en  la  feuillée.  Seulement,  mon 
bon  Raoul,  avecques  monture  si  gaillarde,  tiens-toy  mie  aux  crins 
de  la  beste,  lucte  en  bon  chevaulcheur  et  ne  quitte  point  la  selle, 
veu  que  d’un  seul  gect  elle  te  cloueroyt  aux  solives,  si  tu  avoys  à 
l’eschine  ung  boussin  de  poix.  Elle  ne  voit  que  sur  la  plume, 
brusle  tousiours  et  tousiours  aspire  à  homme.  Nostrc  paouvre 


Un"  iour  que  la  ro.\  ae  Isabeau  s'cn  alloyt  à  Mneesncs. 


CONTES  DROLATKJUES. 


-1'- 


o63  les  contes  drolatiques 

amy  defFiinct,  le  ieune  sire  de  Giac,  est  mort  blesmy  par  son  faict; 
elle  en  ha  frippé  la  mouelle  en  ung  printemps.  Vray-Dieu  !  pour 
cognoistre  feste  pareille  à  celle  dont  elle  sonne  les  cloches  et 
allume  les  ioyes,  quel  homme  ne  quitteroyt  le  tiers  de  son  heur  à 
venir?  et  qui  l’ha  cogneue  donneroyt,  pour  une  seconde  nuictée, 
l’éternité  tout  entière  sans  nul  regret. 

—  Mais,  feit  Raoul,  en  chouses  si  naturellement  unies,  comment 
y  ha-t-il  doncques  si  fortes  dissemblances  ? 

—  lia  !  ha  !  ha  ! 

Vécy  mes  bons  compaignons  de  rire.  Puis,  animez  par  les  vins 
et  sur  un  clignement  d’yeulx  du  maistre,  tous  se  prindrent  à  racon¬ 
ter  mille  finesses,  mignardises,  en  criant,  se  démenant  et  s’en 
pourleschant.  Ores,  ne  saichant  point  que  une  naïfve  escholière 
estoyt  là,  ces  braguards  qui  avoyent  noyé  leur  vergongne  ez  pots, 
desiiLimbrèrent  les  chouses  à  faire  rougir  les  figures  engravées 
aux  cheminées,  lambriz  et  boiseries.  Puis  le  duc  enchérit  sur  tout, 
disant  que  la  dame  qui  estoyt  couchiée  en  la  chamb»-e  et  attendoyt 
ung  guallant  debvoyt  estre  l’empérière  de  ces  imaginations  farfal- 
lesques  pour  ce  qu’elle  en  adiouxtoyt  en  chaque  nuict  de  diabo- 
licquement  chauldes.  Sur  ce,  les  pots  estant  vuydez,  le  duc  poulsa 
Raoul,  qui  se  laissa  poulser  à  bon  escient,  tant  il  estoyt  endiablé, 
dedans  la  chambre  où,  par  ainsy,  le  prince  contraingnoyt  la  dame 
à  délibérer  de  quel  poignard  elle  vouloyt  ou  vivre  ou  mourir. 
Sur  le  minuict,  le  sire  d’Hocquetonville  yssit  trez-ioyeulx,  non 
sans  remords  d’avoir  truphé  sa  bonne  temme.  Lors,  le  duc  d’Or¬ 
léans  feit  saulver  madame  d’Hocquetonville  par  une  porte  des 
lardins,  à  ceste  fin  que  elle  gaignast  son  hostel  devant  que  son 
espoux  y  arrivast. 

—  Cecy,  luy  dit-elle  en  l’aureille  en  passant  la  poterne,  nous 
coustera  chier  à  tous. 

Ung  an  après,  en  la  vieille  rue  du  Temple,  Raoul  de  Hocque- 
tonville,  qui  avoyt  quitté  le  service  du  duc  pour  celluy  de  lehan  de 
Bourgongne,  deschargea,  premier,  ung  coup  de  hache  en  la  teste 
dudict  seigneur,  frère  du  Roy,  et  le  navra,  comme  ung  chascun 
sçayt.  Dans  l’année  estoyt  morte  la  dame  d’Hocquetonville,  ayant 
despéry  comme  fleur  sans  aër  ou  rongée  par  ung  taon.  Son  bon 


LA  FAULSE  COURTIZANE  363 

mary  feit  engraver  au  marbre  de  sa  tumbe,  j  qui  est  en  ung 
cloistre  de  Péronne,  le  devis  ensuyvant  :  k 


Le  duc  t'eit  saulver  madame  d’Hocquetonville  par  les  jardins. 

CY  GIST 

BERTHE  DE  BOURGONGNE 

NOBLE  ET  GENTE  FEMME 
DE 

RAOUL,  SIRE  DE  HOCQUETONVILLE 

LAS  !  NE  PRIEZ  POINT  POUR  SON  AAME 

ELLE 

HA  REFLORI  EZ  CIEULX 
LE  UNZE  lANVIER 
DE  LAN  DE  N. -S.  MCCCCVIII 
EN  l’aAGE  DE  XXII  ANS 

LAISSANT  DEUX  FIEUX  ET  SON  SIEUR  ESPOUX  EN  GRANT 
DEUIL 

Ce  tumbeau  feut  escript  en  beau  latin;  mais,  pour  la  commodité 
de  tous,  besoing  estoyt  de  le  françoiser,  encores  que  le  mot  de 
gente  soit  foyble  pour  celluy  de  formosa,  qui  signifie  gracieuse 


36-1  LES  CONTES  DROLATIQUES 

de  formes.  Monseigneur  le  duc  de  Bourgongne,  dict  Sa?2s-faour, 
en  qui,  paravant  de  mourir,  se  deschargea  le  sire  d’Hocqueton- 
ville  de  ses  poines,  cimentées  à  chaulx  et  à  sable  en  son  cueur, 
souloyt  dire,  maulgré  son  aspre  dureté  en  ces  chouses,  que  ceste 
épitaphe  le  muoyt  en  mélancholie  pour  ung  mois,  et  que,  parmy 
les  abominations  de  son  cousin  d’Orléans,  s’en  treuvoyt  une  pour 
laquelle  il  recommenceroyt  à  le  meurdrir,  si  ià  ne  l’estoyt,  pour 
que  ce  maulvais  homme  avoyt  villainement  mis  le  vice  en  la  plus 
divine  vertu  de  ce  monde,  et  prostitué  deux  nobles  cueurs  l’ung  par 
l’aultre.  Et,  ce  disant,  il  songioyt  à  la  dame  d’Hocquetonville  et  à 
la  sienne,  dont  la  pourtraycture  avoyt  esté  induement  placée  au 
cabinet  où  son  cousin  boutoyt  les  imaiges  de  ses  gouges.  Ceste 
adventure  estoyt  si  griefvcment  espouvantable,  que,  alors  que  elle 
feut  racontée  par  le  comte  de  Charolais  au  Daulphin,  depuis  le  roy 

Loys  unziesme,  cettuy  ne  voulut 
pointque  les  secrétaires  la  missent 
en  lumière  dedans  son  Recueil, 
paresguardpourson  grantuncle  le 
duc  d’Orléans  et  pour  Dunois,  son 
vieil  compaignon,  fils  d’icelluy. 
Mais  le  personnaige  de  la  dame  de 
Hocquetonville  est  si  reluysant 
de  vertus  et  beau  de  mélancholie, 
que,  en  sa  faveur,  sera  pardonné 
à  cettuy  conte  d’estre  icy,  maulgré 
la  diabolicque  invention  et  ven¬ 
geance  de  monseigneur  d’Orléans. 
Le  iuste  trespasde  ce  braguard  ha 
néantmoins  causé  plusieurs  grosses 
guerres  que,  finablement,  Loys  le 
unziesme,  impatienté,  estaingnità 
coups  de  hache.  Cecy  nous  dé- 
monstré  que,  dans  toutes  chouses, 
il  y  ha  de  la  femme,  en  France  et 
ailleurs,  puis  nous  enseigne  que 
tost  ou  tard  il  faut  payer  nosfollies. 


D’6strc  trop  Cocquebîn 


Le  sieur  de  Moncontour,  bon  souldard 
tourangeau,  lequel,  en  l’houneur  de  la 
bataille  remportée  par  le  duc  d’Aniou,  de 
présent  nostre  trez-glorieux  sire,  i'eit  bastir 
lez  Vouvray  le  chasteau  ainsy  nommé,  veu 
que  il  se  estoyt  fort  vaillamment  comporté  en  ceste  affaire,  où 
il  deffeit  le  plus  gros  des  héréticques,  et,  de  ce,  feut  authorisé 
à  en  prendre  le  nom,  doncques,  ce  dict  capitaine  avoyt  deux  fils, 
bons  catholicques,  dont  l’aisné  trez-bien  en  court. 

Lors  de  la  pacification  qui  feut  faicte  par  avant  le  stratagesme 
dressé  au  iour  de  Sainct-Barthelemy,  le  bonhomme  revint  en  son 
manoir,  lequel  n’estoyt  point  aorné  comme  il  est  au  iour  de  huy. 
Mais  là  receut  le  triste  messaige  du  trespas  de  son  fils,  occis  en 
duel  par  le  sieur  de  Villequier.  Le  paouvre  père  feut  d’autant  plus 
navré  de  ce,  que  il  avoyt  moyenné  ung  bon  estât  de  mariaige  a  ce 


366  LES  CONTES  DROLATIQUES 

dict  Hls,  avecques  une  dam'oiselle  de  la  branche  masle  d’Amboise. 
Ores,  par  ce  décez  trez-piteusement  intempestif  s’en  alloyent  tout 
1  heur  et  les  advantaiges  de  sa  famille  dont  il  souloyt  faire  une 
grant  et  noble  maison.  Dans  cette  vizée,  avoyt  mis  son  aultre  fils 
en  ung  moustier,  soubz  la  conduite  et  gouvernement  d’ung  homme 
renommé  pour  sa  saincteté,  lequel  le  nourissoyt  trez-chrestienne- 
ment  selon  le  vœu  du  père,  qui  vouloyt,  en  veue  de  sa  haulte 
ambition,  en  faire  ung  cardinal  de  mérite.  Pour  ce,  le  bon  abbé 
tenoyt  en  chartre  privée  le  dict  ieune  homme,  le  couchioyt  à  ses 


Son  lils  avoyt  été  occis  en  duel  par  le  sieur  de  Villequier. 


costez  en  sa  cellule,  ne  laissoyt  poulser  aulcune  maulvaise  herbe 
en  son  esperit,  l’éducquoyt  en  blancheur  d’ame  et  vraye  contri¬ 
tion,  comme  debvroyent  estre  tous  prebstres.  Ce  dict  clerc,  à  dix- 
neuf  ans  sonnez,  ne  cognoissoyt  aultre  amour  que  l’amour  de 
Dieu;  aultre  nature  que  celle  des  anges,  lesquels  n’ont  point  nos 
chouses  charnelles,  pour  demourer  en  grant  pureté,  veu  que, 
smon,  en  useroyent-ils  bien  fort.  Ce  que  ha  redoubté  le  Roy  d’en 
hault,  qui  vouloyt  avoir  ces  paiges  tousiours  nets.  Bien  luy  en  ha 
prins,  pour  ce  que  ses  petites  bonnes  gens  ne  pouvant  poculer  ez 
cabarets  et  fousiller  ez  clappiers  comme  les  nostres,  il  est  divine¬ 
ment  servy  ;  mais  aussy,  comptez  qu’il  est  seigneur  de  tout. 
Doncques,  en  ce  meschief,  le  sieur  de  Moncontour  s’advisa  de 
faire  yssir  son  secund  fils  du  cloistre,  luy  bailler  la  pourpre  solda¬ 
tesque  et  courtizancsque,  au  lieu  et  place  de  la  pourpre  ecclésias- 


LE  DANGIER  D’ESTRE  TROP  COCQUEBIN  35: 

tique.  Puis  se  délibéra  de  le  donner  en  mariaige  à  la  dicte  tille 
promise  au  mort,  ce  qui  estoyt  saigement  pensé,  pour  ce  que, 
tout  cotonné  de  continence  et  farcy  de  toute  sorte  comme  estoyt 
le  moynillon,  l'espousée  en  seroyt  bien  servie  et  plus  heureuse  que 
elle  n’auroyt  esté  avecques  l’aisiié,  désià  bien  fourraigé,  descon- 
fict,  flatry  par  les  dames  de  la  Court.  Le  frocquard  desfrocqué, 
trez-moutonnièrement  fassonné,  suyvit  les  sacrées  voulentez  de 
son  père  et  consentit  au  dict  mariaige,  sans  sçavoir  ce  que  estoyt 
d’une  femme,  ni,  cas  plus  ardu,  d’une  tille.  Par  adventure,  son 
voyaige  ayant  esté  empesché  par  les  troubles  et  marches  des  par¬ 
tis,  ce  cocquebin,  plus  cocquebin  que  n’est  licite  à  ung  homme 
d’estre  cocquebin,  ne  vint  au  chasteau  de  Moncontour  que  la 
veille  des  nopces,  qui  s’y  faisoyent  avecques  dispenses  acheptées 
en  l’archevesché  de  Tours.  Besoing  est  de  dire,  en  ce  lieu,  ce  que 
estoyt  l’espousée.  Sa  mère,  veufve  depuis  un  long  temps,  habitoyt 
le  logiz  de  monsieur  de  Braguelongne,  lieutenant  civil  du  Chas- 
telet  de  Paris,  dont  la  femme  vivoyt  avecques  le  sieur  de  Lignieres, 
au  grant  scandale  de  cettuy  temps.  Mais  ung  chascun  avoyt  lors 
tant  de  solives  en  l’œil,  que  nul  n’avoyt  licence  de  veoir  les  che¬ 
vrons  ez  yeulx  d’aultruy.  Doncques,  en  chaque  famille,  les  gens 
alloyent  en  la  voye  de  perdition,  sans  s’estomirer  du  voisin,  les 
uns  à  l’amble,  les  aultres  au  petit  trot,  beaucoup  au  galop,  le 
moindre  numbre  au  pas,  veu  que  ceste  voye  est  fort  déclive. 
Aussy,  en  ces  momens,  le  diable  feit  trez-bien  ses  orges  en  toute 
chouse,  veu  que  les  desportemens  estoyent  de  bon  air.  La  paouvre 
antique  dame  Vertu  s’estoyt,  grelottante,  réfugiée  on  ne  sçayt 
où,  mais,  de  cy,  de  là,  vivottoyt  en  compaignie  de  preudes 
femmes. 

Dans  la  trez-noble  maison  d’Amboise,  demouroyt  encores  en 
pieds  la  douairière  de  Chaumont,  vieille  vertu  trez-esprouvée,  et 
en  qui  s’estoyt  retirée  toute  la  religion  et  gentilhommie  de  ceste 
belle  famille.  La  dicte  dame  avoyt  prins  en  son  giron,  dès  l’aage 
de  dix  ans,  la  petite  pucelle  dont  s’agit  en  ceste  adventure,  ce  dont 
madame  d’Amboise  ne  receut  aulcun  soulcy,  en  feut  plus  libre  de 
ses  menées,  et,  depuis,  vint  veoir  sa  fide  une  foys  l’an,  quand  la 
court  passoyt  par  là.  Nonobstant  ceste  haulte  réserve  de  mater- 


3:3  LES  CONTES  DROLATIQUES 

nité,  l'eut  conviée  madame  d'’Amboise  aux  nopces  de  sa  damoi- 
selle,  et  aussy  le  sieur  de  Braguelongne,  par  le  bonhomme,  soul- 
dard  qui  sçavoyt  son  monde.  Mais  point  ne  vint  à  Moncontour  la 
chière  douairière,  pour  ce  que  ne  luy  en  octroya  point  licence  sa 
desplourable  sciaticque,  sa  catarrhe,  ni  Testât  de  ses  iambes,  les¬ 
quelles  ne  gambilloyent  plus.  De  ce  moult  ploura  la  bonne  femme. 
Si  froingna-t-elle  bien  de  lascher  ez  dangiers  de  la  Court  et  de  la 
vie  ceste  gente  pucelle,  iolie  autant  que  iolie  peut  estre  une  lolic 
fille;  mais  si  falloyt-il  luy  donner  la  volée.  Ains  ce  ne  feut  point 


Le  second  fils  du  sieur  de  Moncontour. 


sans  luy  promettre  foi'ce  messes  et  oraisons,  dictes  en  chaque 
vesprée  pour  son  bonheur.  Et  se  réconforta  ung  petit  la  bonne 
dame,  en  songiant  que  son  baston  de  vieillesse  iroyt  aux  mains 
d’ung  quasi-sainct,  dressé  à  bien  faire  par  le  dessus  dict  abbé, 
lequel  estoyt  de  sa  cognoissance,  ce  qui  ayda  fort  au  prompt 
eschange  des  espoux.  Entin,  la  baisant  avecques  larmes,  la  ver¬ 
tueuse  douairière  luy  feit  les  darrenières  recommandations  que 
font  les  dames  aux  espousées  :  comme  quoy  debvoyt  estre  en 
respect  devant  madame  sa  mère,  et  bien  obéir  en  tout  au  mary. 
Puis  arrive  en  grant  fracas  la  pucelle,  soubz  la  conduicte  des 
meschines,  chamberières,  escuyers,  gentilshommes  et  gens  de  la 
maison  de  Chaumont,  que  vous  eussiez  cuydé  son  train  estre 
celluy  d’ung  cardinal  légat.  Doneques  vindrent  les  deux  espoux, 
la  veille  de  leurs  cspousailles.  Puis,  les  festes  faictes,  feurent 
mariés  en  grant  pompe,  au  iour  de  Dieu,  à  une  messe  dicte  au 


CONTES  DlvOLA  rKK'r'N. 


370  LES  CONTES  DROLATIQUES 

chasteau  par  l’évesque  de  Blois,  lequel  estoyt  ung  grant  amy  du 
sieur  de  Moncontour.  Brief,  se  parachevèrent  les  festins,  dances 
et  festoyemens  de  toute  sorte  iusques  au  matin.  Mais,  paravant  les 
coups  de  minuict,  les  filles  de  nopces  allèrent  couchier  la  mariée, 
selon  la  fasson  de  Touraine.  Et,  pendant  ce,  feit-on  mille  noises 
au  paouvre  cocquehin  pour  l'entraver  de  aller  à  sa  cocquebine, 
lequel  s’y  presta  fort,  par  ignardise.  Cependant,  le  bon  sieur  de 
Moncontour  arresta  les  iocqueteurs  et  drosleries,  pour  ce  que 
besoing  estoyt  que  son  fils  s’occupast  de  bien  faire.  Doncques 
alla  le  cocquebin  en  la  chambre  de  son  espousée,  laquelle  il  esti- 
moyt  plus  belle  que  ne  l’estoyent  les  vierges  Maries  painctes  ez 
tableaux,  italians,  flamands  et  aultres,  aux  pieds  desquels  il  avoyt 
dict  ses  patenostres.  Mais  comptez  que  bien  empesché  se  trouvoyt- 
il  d’estre  devenu  sitost  ung  espoux,  pour  ce  que  rien  ne  sçavoyt 
de  la  besongne,  fors  que  une  certaine  besongne  estoyt  à  despes- 
cher,  de  laquelle,  par  grant  et  pudicque  estrif,  il  n’avoyt  osé 
s’informer,  mesmes  à  son  père,  qui  luy  dit  sommairement  ; 

—  Tu  sçays  ce  que  tu  lias  à  faire,  et  vas-y  vaillamment. 

Lors  veit  la  gente  fille  qui  luy  estoyt  baillée,  bien  conciliée  ez 
toiles  de  lict,  curieuse  en  diable,  la  teste  de  costé,  mais  qui  cou- 
loyt  un  resguard  picquant  comme  pointe  de  hallebarde,  et  se  disoyt  : 

—  le  doibs  luy  obéir. 

Et,  ne  saichant  rien,  attendoyt  le  vouloir  de  ce  gentilhomme, 
ung  peu  ecclésiasticque,  auquel,  de  faict,  elle  appartenoyt.  Ce  que 
voyant,  le  chevalier  de  Moncontour  vint  auprès  du  lict,  se  gratta 
l  'aureille  et  s’y  agenoilla,  chose  à  quoy  il  estoyt  expert. 

—  Avez-vous  dict  vos  prières  ?  feit-il  trez-patepeluenient. 

—  Non,  feit-elle,  ie  les  ay  oubliées.  Soubhaitez-vous  les  dire? 

Doncques,  les  deux  mariez  commencèrent  les  chouses  du  nies- 

naige  par  implorer  Dieu,  ce  qui  n’estoyt  point  malséant.  Mais,  par 
cas  fortuit,' le  diable  ouyt]  et  respondit  seul  ceste  requeste.  Dieu 
s’occupant  lors  de  la  nouvelle  et  abominable  religion  réformée. 

—  Que  ha-t-on  commandé  à  vous?  dit  le  mary. 

—  De  vous  aymer,  dit-elle  en  toute  naïfveté. 

—  Ceci  ne  m’ha  point  esté  prescript,  mais  ie  vous  ayme,  et,  i’en 
ay  honte,  mieux  que  ie  n’aymoys  Dieu. 


LE  DANGIER  D'ESTRE  TROP  COCQUEBIN  371 

Geste  parole  n’efFarouchia  point  trop  la  mariée. 

—  le  vouldroys  bien,  repartit  le  marié,  me  bouter  dedans  vostre 
lict,  sans  trop  vous  gehener. 

—  le  vous  feray  place  voulentiers,  pour  ce  que  ie  doibs  vous 
estre  soubmise. 

—  Hé  bien,  feit-il,  ne  me  resguardez  point.  le  vais  me  des- 
pouiller  et  venir. 

A  ceste  vertueuse  parole,  la  damoiselle  se  tourna  vers  la  ruelle, 


Les  filles  de  nopces  allèrent  couchier  la  mariée. 


en  grant  expectative,  veu  que  ce  estoyt  bien  la  prime  foys  que  elle 
alloyt  se  treuver  séparée  d’ung  homme  par  les  confins  d’une  chemise 
seulement.  Puis  vint  le  cocquebin,  se  glissa  dedans  le  lict,  et,  par 
ainsy,  se  treuvèrent  unis  de  faict,  mais  bien  loin  de  la  chouse  que 
vous  sçavez.  Vites-vous  iamais  singe  advenu  de  son  pays  d’oultre- 
mer,  auquel  pour  la  prime  foys  est  baillée  noix  grollière?  Cettuy 
cinge,  saichant,  par  haulte  imagination  cingesque,  combien  est 
délicieuse  la  victuaille  cachée  soubz  ce  brou,  flaire  et  se  tortille  en 
mille  cingeries,  disant  ie  ne  sçays  quoy  entre  ses  badigoincés.  Hé! 
de  quelle  affection  l’estudie  ;  de  quelle  estude  l’examine;  en  lequel 
examen  la  tient,  puis  la  tabutte,  la  roule,  la  sacqueboute  de  cho- 
lère,  et  souvent,  quand  ce  est  ung  cinge  de  petite  extraction  et 
intelligence,  laisse  la  noix  !  Autant  en  feit  le  paouvre  cocquebin. 


3 


LES  CONTES  DROLATIQUES 


lequel,  devers  le  iour,  feut  contrainct  d’advouer  à  sa  chiere  femme 
que,  ne  saichant  comment  faire  son  office,  ni  quel  estoyt  ledict 
office,  ni  où  se  déduisoyt  l’office,  besoing  lui  estoyt  de  s’enquérir 
de  ce,  d’avoir  ayde  et  secours. 

—  Oui,  feit-elle,  veu  que,  par  malheur,  ie  ne  vous  l’enseigneray 
point. 

De  faict,  maulgré  leurs  inventions,  essays  de  toute  sorte,  maul- 
gré  mille  chouses  dont  s’ingénient  les  cocquebins,  et  dont  iamais 
ne  se  doubteroyent  les  sçavans  en  matière  d’amour,  les  deux 
espoLix  s’endormirent,  desolez  de  n’avoir  point  ouvert  la  noix 
grollière  du  mariaige.  Mais  convindrent  par  sapience  de  se  dire 
tous  deux  trez-bien  partagiez.  Lorsque  se  leva  la  mariée,  tousiours 
damoiselle,  veu  que  elle  n’avoyt  point  esté  damée,  se  vanta  trez- 
bien  de  sa  nuictée,  et  dit  avoir  le  roy  des  maris,  et  y  alla,  dans  ses 
cacquetaiges  et  reparties,  dru  comme  ceux  qui  ne  sçavent  rien  de 
ces  chouses. 

Aussy,  ung  chascun  treuva  la  pucelle  ung  peu  bien  desgour- 
die,  veu  que,  par  double  raillerie,  une  dame  de  la  RocheCorbon 
ayant  incité  une  ieune  pucelle  de  la  Bourdaisière,  laquelle  ne 
sçavoyt  rien  de  la  chouse,  à  demander  à  la  mariée  :  «  Combien 
de  pains  vous  ha  prins  vostre  mary  sur  la  fournée?  —  Vingt  et 


\ 

,  ÿOj 


quatre,  »  feit-elle. 


De  ce  moui,  ploura  la  bonne  femme. 


Ores,  comme  s’en 
alloyt  triste  le  sieur 
marié,  ce  qui  fai- 
soyt  grant  poine  à 
sa  femme,  laquelle 
le  suyvoyt  de  l’œil 
en  espoir  de  veoir 
iiner  son  cocque- 
binage,  les  dames 
cuydèrent  que  la 
ioye  de  ceste  nuict 
luy  coustoyt  chier, 
et  que  ladicte  ma¬ 
riée  avoyt  ià  grant 


LE  DANGIER  D’ESTRE  TROP  COCQUEBIN 


repentance  de  l’avoir  piéçà 
ruyné.  Puis,  au  désieuner 
de  nopces,  vindrent  les  niaul- 
vais  brocards,  qui,  en  ce 
temps,  estoyent  dégustez 
comme  excellens.  Ungdisoyt 
que  la  mariée  avoyt  l’air 
ouvert  ;  ung  aultre,  que  il 
s’estoyt  faict  de  bons  coups 
ceste  nuict  dans  le  chasteau  ; 
cettuy-cy,  que  le  four  avoyt 
briislé;  cettuy-là.  que  les 
deux  familles  avoyent  perdu 
quelque  chouse  ceste  nuict 


Madame  d’Amboise. 


que  elles  ne  retrouveroyent  point.  Et  mille  aultres  bourdes,  coq-à- 
l’asne,  contrepeteries,  que,  par  maulvais  heur,  ne  comprint  point 
le  mary.  Mais,  veu  la  grant  affluence  de  parens,  voisines  et 
aultres,  nul  ne  s’estoyt  couchié,  tous  avoyent  dancé,  ballé,  rigollc, 
comme  est  coustume  ez  nopces  seigneuriales. 

De  ce  feut  content  mon  dict  sieur  de  Braguelongne,  auquel 
madame  d’Amboise,  vermillonnée  par  le  pensier  des  bonnes 
chouses  qui  advenoyent  à  sa  Allé,  gectoyt  au  lieutenant  de  son 
chastelet  des  resguards  d’esmerillon  en  malicre  d'assignations 
guallantes.  Le  paouvre  lieutenant  civil,  se  cognoissant  en  recors 
et  sergens,  luy  qui  happoyt  les  tirelaines  et  maulvais  garsons  de 
Paris,  feignoyt  de  ne  point  veoir  son  heur,  encores  que  sa  vielle 
dame  l’en  requestast.  IMais  comptez  que  ceste  amour  de  grant 
dame  luy  poisoyt  bien  fort.  Aussy  ne  tenoyt-il  plus  à  elle  que  par 
esperit  de  iustice,  pour  ce  que  il  n’estoyt  point  séant  à  ung  lieute¬ 
nant  criminel  de  changier  de  maistresse  comme  à  ung  homme  de 
Court,  veu  que  il  avoyt  en  charge  les  mœurs,  la  police  et  la  reli¬ 
gion.  Ce  néantmoins  sa  rébellion  debvoyt  liner.  Lendemain  des 
nopces,  bon  numbre  de  conviez  se  départirent.  Lors,  madame 
d’Amboise,  monsieur  de  Braguelongne  et  les  grants  parens  purent 
se  couchier,  leurs  hostes  descampez.  Doncques,  approuchant  le 
souper,  le  sieur  lieutenant  alloyt  recepvoir  sommations  à  demy 


374  les  contes  DROLATIQUES 

verbales  auxquelles  il  n’estoyt  point  séant,  comme  en  matière  pro¬ 
cessive,  d’opposer  aulcunes  raisons  dilatoires. 

Paravant  de  souper,  la  dicte  dame  d’Amboise  avoyt  faict  des 
aguasseries,  plus  de  cent,  à  ceste  fin  de  tirer  le  bon  Braguelongne 
de  la  salle  où  il  estoyt  avecques  la  mariée.  Mais  yssit,  au  lieu  et 
place  du  lieutenant,  le  marié,  pour  se  pourmener  en  la  compaignie 
de  la  mère  de  sa  gentille  femme.  Ores,  en  l’esperit  de  ce  cocquebin 
estoyt  poulsé  comme  champignon  ung  expédient,  à  sçavoir  :  d’in- 
terroguer  ceste  bonne  dame  qu’il  tenoyt  pour  preude.  Doncques, 
se  ramentevant  les  religieux  préceptes  de  son  abbé,  lequel  lui 
disoyt  de  s’enquérir  en  toute  chouse  ez  vieils  gens  experts  de  la 
vie,  il  cuyda  confier  son  cas  à  ma  dicte  dame  d’Amboise.  Mais,  en 
l’abord,  feit,  tout  pantois  et  bien  coy,  aulcunes  allées  et  venues, 
ne  treuvant  nul  terme  pour  desgluber  son  cas.  Et  se  taisoyt 
aussy  trez-bien  la  dame,  veu  que  elle  estoyt  outraigeusement  férue 
de  la  cécité,  surdité,  paralysie  voulentaire  du  sieur  de  Brague¬ 
longne.  Et  disoyt,  à  part  elle,  cheminant  aux  costés  de  ce  friand  à 
crocquer,  cocquebin  auquel  point  ne  pensoyt,  n’imaginant  point 
que  ce  chat,  si  bien  pourveu  de  ieune  lard,  songiast  au  vieulx  : 

Ce  Elon  HonHon!...  à  barbe  en  pieds  de  mousche;  barbé 
molle,  vieille,  grise,  ruynée,  ahannée;  barbe  sans  compréhension, 
sans  vergongne,  sans  nul  respect  féminin;  barbe  qui  feint  de  ne 
point  sentir,  ni  veoir,  ni  entendre;  barbe  esbarbée,  abattue,  des- 
bifîée;  barbe  esreinée.  Que  le  mal  italian  me  délivre  de  ce  mes- 
chant  braguard  à  nez  flatry,  nez  embrené,  nez  gelé,  nez  sans 
religion,  nez  sec  comme  table  de  luth,  nez  pasle,  nez  sans  aame, 
nez  qui  ne  ha  plus  que  de  l’umbre,  nez  qui  n’y  veoit  goutte,  nez 
grezillé  comme  feuilles  de  vigne,  nez  que  ie  hais  !  nez  vieulx  !  nez 
farcy  de  vent  !...  nez  mort  !  Où  ay-ie  eu  la  veue  de  m’attacher  à  ce 
nez  en  truffle,  à  ce  vieil  verrouil  qui  ne  cognoist  plus  sa  voye  !  le 
donne  ma  part  au  diable  de  ce  vieulx  nez  sans  honneur,  de  ceste 
vieille  barbe  sans  suc,  de  ceste  vieille  teste  grise,  de  ce  visaige  de 
marmouzet,  de  ces  vieilles  guenippes,  de  ce  vieux  haillon 
d’homme,  de  ce  ie  ne  sçays  quoy.  Et  veulx  me  fournir  d’ung  ieune 
espoux  qui  m’espouse  bien...  et  beaucoup,  et  tous  les  iours. 
Et  me... 


LE  DANGIER  D'ESTRE  TROP  COCQUEBIN  373 

En  ce  saige  pensier  estoyt-clle  quand  s’ingénia  le  cocqnebiii  de 
deshagouler  son  antienne  à  ceste  femme  si  asprement  chatouillée, 
laquelle  à  la  prime  périphrase  print  feu  en  son  entendement, 
comme  vieil  amadou  à  l’escopette  d’ung  souldard.  Puis,  treuvant 
saige  d’essayer  son  gendre,  se  dit  en  elle-mesme  : 

—  Ah!  barbe  ieunette,  sentant  bon...  Ah  !  ioly  nez  tout  neuf  !... 
Barbe  fresche,  nez  cocquebin,  barbe  puceîle,  nez  plein  de  ioye, 
barbe  printanière,  bonne  cla¬ 
vette  d’amour  ! 

Elle  eut  à  en  dire  pendant 
tout  le  cours  du  iardin,  lequel 
estoyt  long.  Puis  convint  avec- 
ques  le  cocquebin  que,  la  nuict 
venue,  il  sçauroyt  saillir  de  sa 
chambre  et  saulter  en  la  sienne, 
où  elle  se  iactoyt  de  le  rendre 
plus  sçavant  que  n’estoyt  son 
père.  Bienfeut  content  l’espoux 
et  mercia  madame  d’Amboise, 
la  requérant  de  ne  sonner  mot 
de  ce  traflîc.  Pendant  ce  avoyt 
pesté  le  bon  vieulx  Braguelon- 
gne,  lequel  disoyt  en  son  aame  : 

—  Vieille  Ha  Ha!  vieille  Hon  Hon  !  que  t'estoufle  la  cocquc- 
luche  !  que  te  ronge  ung  cancre  !  vieille  estrille  esdentée  !  vieille 
pantophle  où  le  pied  ne  tient  plus  !  vieille  arquebuse  !  vieille 
morue  de  dix  ans  !  vieille  araignée  qui  ne  remue  plus  que  en  s’en¬ 
toilant  le  soir!  vieille  morte  à  yeulx  ouverts  !  vieille  berceuse  du 
diable  !  vieille  lanterne  du  vieil  crieur  d’oublies  !  vieille  de  qui  le 
resguard  tue...  vieille  moustache  de  vieil  thériacleur!  vieil  à  faire 
plourer  la  mort!  vieille  pédale  d’orgue!  vieille  guaisne  à  cent 
coulteaux  !  vieulx  porche  d’ecclise  usé  par  les  genoilz  !  vieulx 
tronc  où  tout  le  monde  a  mis  !  le  donneroys  tout  mon  heur  à  venir 
pour  estre  quitte  de  toy! 

Comme  il  parachevoyt  ce  légier  pensier,  la  iolie  mariée,  qui 
songioyt  au  grant  chagrin  où  estoyt  son  ieune  mari  de  ne  point 


Le  sieur  de  Hraguelongne. 


3:6  LES  CONTES  DROLATIQUES 

sçavoir  les  errements  de  ceste  chouse  essentielle  en  mariaige,  et 
ne  se  doubtant  nullement  de  ce  que  estoyt,  cuyda  luy  saulver 
quelque  grant  estrif,  hontes  et  poines  graves,  en  soy  instruisant. 
Puis  compta  bien  Pestonner  et  resiouir,  en  la  prochaine  nuictée, 
alors  que  elle  luy  diroyt  en  luy  enseignant  son  debvoir  :  «  Voilà 
ce  que  est  de  la  chouse,  mon  bon  aniy.  »  Doncques,  nourrie  en 
grant  respect  des  vieilles  gens  par  sa  chière  douairière,  elle  se 
délibéra  d’arraisonner  cettuy  bonhomme  avecques  des  manières 
gentilles,  pour  en  distiller  le  doulx  mystère  de  l’accointance.  Ores, 
le  sieur  de  Braguelongne,  honteux  de  s’estre  entortillé  dans  les 
pensées  navrantes  de  sa  besongne  du  soir  et  de  ne  rien  dire  à  si 
frisque  compaignie,  feit  une  interroguation  sommaire  à  la  iolie. 
mariée  sur  ce  que  elle  estoyt  bien  heureuse,  fournie  d’ung  ieune 
mary,  bien  saige. 

—  Oui,  bien  saige,  feit-elle. 

—  Trop  saige...  peut-estre,  dit  le  lieutenant  soubriant. 

Pour  estre  brief,  les  chouses  s’entrefilèrent  si  bien  entre  eulx, 
que,  en  entonnant  ung  aultre  canticque,  pétillant  d’allaigresse,  le 
sieur  de  Braguelongne  s’engagea,  de  ce  requis,  à  ne  rien  espar- 
gner  pour  désemberlucoquer  l’entendement  de  la  bru  de  madame 
d’Amboise,  laquelle  promit  venir  estudier  la  lesson  chez  luy. 
Faictes  estât  que  la  dicte  dame  d’Amboise,  après  souper,  ioua 
terrible  musicque  en  haulte  gamme  à  monsieur  de  Braguelongne  : 
Comme  qtioy  n’avoyt  aulcune  recognoissance  des  biens  que  elle 
luy  avoyt  apportez  :  son  estât,  ses  finances,  sa  fidélité,  et  cætera. 
Enfin,  elle  parla  demy-heure  sans  avoir  évaporé  le  quart  de  son 
ire.  De  ce,  mille  couteaulx  feurent  entre  eulx  tirez,  mais  en  guar- 
dèrent  les  guaisnes.  Pendant  ce,  les  mariez,  bien  couchiez,  se 
délibéroyent,  ung  chascun  à  part  luy,  de  soy  evader,  pour  faire 
plaisir  à  l’aultre.  Et  le  cocquebin  de  se  dire  tout  tresmoussé  de  ne 
sçavoir  quoy  et  de  vouloir  aller  à  l’aër.  Et  femme  non  damée  de 
l’inviter  à  prendre  ung  rayon  de  lune.  Et  bon  cocquebin  de 
plaindre  sa  petite  de  demourer  seuletîe  ung  moment.  Brief,  tous 
deux,  en  temps  divers,  yssirent  de  leur  lict  coniugal,  en  grant 
haste  de  quérir  la  sapience,  et  vindrent  à  leurs  docteurs  tous  bien 
impatients,  comme  vous  debvez  croire.  Aussy  leur  feut-il  baillé 


CONTES  DROLATIQUES. 


LES  CONTES  DROLATIQUES 


ung  bon  enseignement.  Comment  !  le  ne  sçauroys  le  dire,  pour  ce 
que  ung  chascun  ha  sa  méthode  et  praticque  et  que,  de  toutes 
sciences,  ceste-cy  est  la  plus  mouvante  en  principes.  Comptez 
seulement  que  iamais  escholiers  ne  receurent  plus  vifvement  les 
préceptes  de  aulcune  langue,  grammaire  ou  lessons  quelconques. 
Puis  revindrent  les  deux  espoux  en  leur  nid,  bien  heureux  de  se 
communicquer  les  descouvertes  de  leurs  pérégrinations  scienti- 
ficques. 

—  Ha  !  mon  amy,  feit  la  mariée,  tu  en  sçays  désià  plus  long 
que  mon  maistre. 

De  ces  curieuses  esprouvettes  vint  leur  ioye  en  mesnaige  et  par- 
faicte  fidélité,  pour  ce  que,  dès  leur  entrée  en  mariaige,  ils  expé¬ 
rimentèrent  combien  ung  chascun  d’eulx  avoyt  des  chouses 
meilleures  pour  les  déduicts  d’amour  que  ceulx  de  tous  aultres, 
leurs  maistres  comprins.  Doncques,  pour  le  demourant  de  leurs 
iours,  s’en  tindrent  à  la  légitime  estoffe  de  leurs  personnes.  Aussy 
le  sieur  de  Moncontour  disoyt-il  en  son  vieil  aage  à  ses  aniys  : 

—  Faictes  comme  moy;  soyez  cocqus  en  herbe  et  non  en  gerbe. 

--Ce  qui  est  la  vraye  moralité  des  brayettes  coniugales. 


La  Cbicrc  JVuictée  d’Hmour 

En  l’hyver  où  se  emmancha  la  prime 
prinse  d’armes  de  ceulx  de  la  Religion,  et 
qui  feut  appelé  le  Tumulte  d’Amboise.  ung 
advocat  nommé  Avenelles  presta  son  logiz, 
situé  en  la  rue  des  Marmouzets,  pour  les 
entreveues  et  conventions  des  Ilugon- 
neaulx,  estant  ung  des  leurs,  sans  néant- 
moins  se  doubter  que  le  prince  de  Condé, 
La  Regnaudie  et  aultres  délibéroyent  ià  d'enlever  le  Roy. 

Ce  dict  Avenelles  estoyt  une  maulvaise  barbe  rousse,  poly 
comme  ung  brin  de  réglisse,  pasle  en  diable,  ainsy  que  sont  tous 


38o 


LES  CONTES  DROLATIQUES 


chicquanous  enfouis  ez  ténèbres  du  parlement,  hrief,  le  plus  mes- 
chant  garson  d'advoçat  que  iamais  ayt  vescu,  riant  aux  pendai-- 
sons,  vendant  tout,  vray  ludas.  Suivant  aulcuns  autheurs,  en  chat 
fourré  de  hault  entendement,  il  estoyt  en  ceste  affaire  moitié  figue» 
moitié  raisin,  ainsy  qu'il  appert  d'abundant  par  ce  présent  Conte. 
Cettuy  procureur  avoyt  espousé  une  trez-gente  bourgeoyse  de 
Paris  dont  il  estoyt  ialoux  à  la  tuer  pour  une  fronsseure  en  ses 


draps  de  lict  dont  elle  ne  auroyt 
pas  sceu  rendre  raison;  ce  qui 
eust  été  mal,  pour  ce  que  sou¬ 
vent  il  s’y  rencontre  d’honnestes 
plis;  mais  elle  ployoyt  trez-bien 
ses  toiles,  et  voilà  tout.  Comptez 
que,  cognoissant  le  naturel  assas¬ 
sin  et  maulvais  de  cet  homme, 
estoyt-ellc  bien  fidelle,  la  bour¬ 
geoyse,  tousiours  preste  comme 
ung  chandelier,  rangée  à  son 
debvoir  comme  ung  bahut  qui 
iamais  ne  bouge  et  s’ouvre  à  com¬ 
mandement.  Néantmoins  l’advo- 
cat  l’avoyt  mise  soubz  la  tutelle 
et  l’œil  clair  d’une  vieille  mes- 
chine,  douegna  laide  comme  ung 


Elle  pensoyt  a  ce  beau  g'sntilliomme. 


pot  sans  gueule,  laquelle  avoyt  nourry  le  sieur  Avenelles,  et 
luy  estoyt  moult  affectionnée.  Paouvre  bourgeoyse,  pour  tout 
heur  en  son  froid  mesnaige,  souloyt  aller  à  ses  dévotions  en 
l'ecclise  de  Sainct-Jehan,  sur  la  place  de  Grève,  où,  comme 
ung  chascun  sçayt,  le  beau  monde  se  donnoyt  rendez-vous.  Puis, 
en  disant  ses  patenostres  à  Dieu,  elle  se  resgalloyt  par  les  yeulx 
de  veoir  tous  ces  guallans  frisez,  parez,  empoisez,  allans,  venans, 
fringuans  comme  de  vrays  papillons.  Puis  fina  par  trier,  parmy 
eulx  tous,  ung  gentilhomme  amy  de  la  Royne  mère,  bel  Italian 
dont  elle  s’aftblla,  pour  ce  qu’il  esto}!  dans  le  may  de  l’aage, 
noblement  mis,  de  ioly  mouvement,  brave  de  mine,  et  estoyt 
tout  ce  que  ung  amant  doibt  estre  pour  donner  de  l’amour  plein 


LA  CHIERE  NUICTEE  D’AMOUR  38i 

le  cueur  à  une  honneste  femme  trop  serrée  ez  liens  du  ma- 
riaige.  ce  qui  la  gehenne  et  tousiours  l’incite  à  se  desharnacher  de 
la  règle  coniugale.  Et  faictes  estât  que  s’aflblla  bien  le  ieune 
gentilhomme  de  labourgeoyse, 
dont  l’amour  muet  luy  parla 

secrettement,  sans  que  le  dia-  i 

ble  ni  eulx  ayent  iamais  sceu 
comment.  Puis  l’unget  l’autre 
eurent  de  tacites  correspon- 


Hcbuttc  i.l'ho>tdleric  en  lio^tellerie. 


LES  CONTES  DROLATIQUES 

dances  d'amour.  D’abord  l’advocate  ne  s’attorna  plus  que  pour  venir 
en  l’ecclise,  et  tousiours  y  venoyt  en  nouvelles  somptuositez.  Puis, 
au  lieu  de  songier  à  Dieu,  ce  dont  Dieu  se  fascha,  pensoyt  à  son 
beau  gentilhomme  et,  laissant  les  prières,  s’adonnoyt  au  feu  qui  luy 
brusloyt  le  cueur  et  luy  humectoyt  les  yeulx,les  lèvres  et  tout,veu  que 
ce  feu  se  résould  tousiours  en  eaue  ;  et  souvent  disoyt-elle  en  soy  : 
«  Ha!  ie  donneroys  ma  vie  pour  une  seule  accointance  avecquesce 
ioly  amant  qui  m’ayme  !  »  Souvent  encores,  au  lieu  de  dire  ses  litanies 
à  madame  la  Vierge,  pensoyt-elle  en  son  cueur  cecy  :  «  Pour 
Sentir  la  bonne  ieunesse  de  cet  amant  gentil  et  avoir  ioyes  pleines 
en  amour,  gouster  tout  en  ung  moment,  peut  me  chault  du  buschier 
où  sont  gectez  les  héréticques.  »  Puis  le  gentilhomme,  voyant  les 
atours  de  ceste  bonne  femme  et  ses  supercoulorations  alors  que  il 
l’advisoyt,  revint  tousiours  près  de  son  banc  et  luy  adressa  de  ces 
requestes  auxquelles  entendent  bien  les  dames.  Puis,  à  part  luy, 
disoyt  : 

—  Par  la  double  corne  de  mon  père  !  ie  iure  d’avoir  ceste  femme, 
encores  que  j’y  lairroys  la  vie. 

Et,  quand  la  douegna  tournoyt  la  teste,  les  deux  amans  se  ser- 
royent,  pressoyent,  sentoyent,  respiroyent,  mangioyent,  dévo- 
royent  et  baisoyent  par  ung  resguard  à  faire  flamber  la  mesche 
d’ung  arquebouzier,  si  arquebouzier  eust  esté  là.  Force  estoyt 
qu’ung  amour  entré  si  avant  au  cueur  prist  fln.  Le  gentilhomme 
se  vestit  en  escholier  de  Montaigu,  se  mit  à  resgaller  les  clercs 
dudict  Avenelles  et  gausser  en  leur  compaignie,  à  ceste  fin  de 
cognoistre  les  alleures  de  ce  mary,  ses  heures  d’absence,  ses 
voyaiges  et  tout,  guettant  ung  ioinct  pour  l’encorner.  Et  vécy 
comme,  à  son  dam,  se  rencontra  le  ioinct.  L’advocat,  contrainct 
de  suyvre  le  cours  de  ceste  coniuration,  alors  mesmes  qu’il  estoyt, 
à  part  luy,  conclud,  le  caz  eschéant,  de  la  déduire  aux  Guyses,  se 
délibéra  d’aller  à  Bloys,  où  lors  estoyt  la  Court  en  grant  dangier 
d’estre  enlevée.  Saichant  cela,  le  gentilhomme  vint  premier  en  la 
ville  de  Bloys,  et  y  rubricqua  ung  maistre  piège  où  debvoyt  tom¬ 
ber  le  sieur  Avenelles  maulgré  sa  ruse  et  n’en  sortir  que  trempé 
d’ung  cocquaige  cramoisy.  Ce  dict  Italian,  yvre  d’amour,  convoc- 
qua  tous  ses  paiges  et  serviteurs,  et  les  embusqua  de  sorte  que,  à 


383 


LA  CHIERE  NUICTÉE  D’AMOUR 
l’arrivée  dadict  advocat,  de  sa  femme  et  de  sa  douegna,  il  leur  feust 
déclairé,  par  toutes  les  hostelleries  en  lesquelles  ils  vouldroyent 
logier,  que,  l’hostellerie  estant  pleine  par  le  séjour  de  la  Court, 
ils  allassent  ailleurs.  Puis  le  gentilhomme  feit  telt  accord  avecques 
l’hostelier  du  Soleil  royal,  que  luy  gentilhomme  auroyt  à  luy  toute 
sa  maison  et  l’occuperoyt,  sans  que  nul  des  serviteurs  accoustumez 
dudict  logiz  y  demourast.  Pour  plus  grant  fiance,  le  seigneur 
envoya  ledict  maistre  rostisseur  et  ses  gens  en  campaigne,  et  aposta 
les  siens  à  ceste  fin  que  l’advocat  ne  sceust  rien  de  ce  traffic.  Vécy 


Avenelles  presta  son  logiz  pour  les  entreveues  des  Hugonneaulx. 


mon  bon  gentilhomme  qui  loge  en  son  hostellerie  ses  siens  amys 
venus  à  la  Court,  et,  pour  soy,  guarde  une  chambre  située  au- 
dessus  de  celles  en  lesquelles  il  comptoyt  mettre  sa  belle  mais- 
tresse,  son  advocat  et  la  douegna,  non  sans  faire  practicquer  une 
trappe  au  planchier.  Puis  son  maistre  queux  ayant  charge  de  iouer 
le  roole  de  l’hostelier,  ses  paiges  dressez  en  fasson  de  patronnets, 
ses  meschines  en  servantes  d'hostellerie,  il  attendit  que  ses  espies 
luy  convoyassent  les  personnaiges  de  ceste  farce,  à  sçavoir  : 
femme,  mary,  douegna  et  tout,  lesquels  ne  faillirent  point  à  venir. 
Veu  la  grant  affluence  de  gros  seigneurs,  merchans,  gens  d’armes, 
gens  de  service  et  aultres  amenez  par  le  séiour  du  ieune  Roy,  des 
deux  Roynes,  des  Guyses  et  de  toute  la  Court,  aulcune  ame  n’eut 
licence  de  s’esbahir  ni  deviser  de  la  chausse-trappe  à  chicquanier, 


384  les  contes  DROLATIQUES 

et  du  remue-mesnaige  advenu  au  Soleil  royal.  Vecy  doncques  le 
sieur  Avenelles,  à  son  desbotté,  rebutté,  luy,  sa  femme  et  la 
chamberière  douegna,  d’hostellerie  en  hostellerie,  lequel  se  cuyda 
trez-heureux  d’estre  receu  à  ce  Soleil  royal  où  se  chauffioyt  le 
guallant  et  cuysoyt  l’amour.  L’advocat  logié,  le  gentilhomme  se 
pourmena  dans  la  court,  en  guette  et  queste  d’ung  coup  d’œil  de 


—  llo!  Faict-il  chauld  aux  rais  de  ce  seigneur! 


sa  dame,  et  point  trop  n’attendit,  veu  que  la  daraoiselle  Avenelles 
resguarda  bien  tost  en  la  court,  suyvant  la  coustume  des  dames, 
et  y  recogneut,  non  sans  ung  tresmoussement  de  cueur,  son  gual¬ 
lant  et  bien  aymé  gentilhomme.  En-da,  feut-elle  bien  heureuse  1  Et 
si,  par  cas  fortuit,  tous  deux  eussent  esté  seul  à  seul  pour  une 
once  de  temps,  point  n’auroyt  attendu  son  heur  le  bon  gentilhomme, 
tant  elle  estoyt  embrasée  des  pieds  en  la  teste. 

—  Ho  !  faict-il  chauld  aux  rais  de  ce  seigneur  !  dit-elle,  cuydant 
dire  de  ce  soleil,  veu  que  en  reluysoyt  ung  bon  rayon. 

Oyant  cela,  l'advocat  de  saulter  à  la  croisée  et  de  veoir  mon 
gentilhomme. 


Enlèvement. 


CONTES  DROLATIQUES. 


386 


LES  CONTES  DROLATIQUES 

—  Ha!  il  VOUS  faut  des  seigneurs,  ma  mye?  feit  Tadvccat  en  la 
tirant  par  le  bras  et  la  gectant  comme  ung  de  ses  sacs  sur  le  lict. 
Songiez  bien  que,  si  i’ay  ung  galimart  aux  costéset  non  une  espée, 
si  ay-je  ung  ganivet  en  ce  galimart;  et  ganivet  ira  bien  à  vostre 
cueur,  à  la  moindre  umbre  de  plumaige  coniugal.  le  cuyde  avoir 
veu  ce  gentilhomme  quelque  part. 

L’advocat  estoyt  si  aigrement  meschant,  que  la  damoiselle  se 
leva,  puis  luy  dit  : 

—  Vère,  tuez-moy  !  l’ay  honte  de  vous  trupher.  Jamais  plus  ne 
me  toucherez-vouà,  après  m’avoir  ainsy  menassée.  Et  ne  songe 

plus,  d’huy,  qu'à  couchier  vec- 
ques  ung  amant  plus  gentil  cjue 
vous  n’estes. 

—  La  la  !  ma  Lichette,  feit  l’ad- 
vocat  surprins,  i’ay  esté  trop 
loing.  Baise-moy,  mignonne,  et 
qu’il  me  soit  pardonné. 

—  le  ne  vous  baise  ni  vous 
pardonne,  feit-elle,  vous  estes 
ung  maulvais. 

Avenelles,  enraigé,  voj'ut  avoir  par  force  ce  que  l’advocate  luy 
dcnioyt,  et  de  ce  s’ensuy\  t  ung  combat  d’où  sortit  le  mary  tout 
graphiné;  mais  le  pire  estoyt  que  l’advocat  paraphé  d’esgrati- 
gneures,  estant  attendu  par  les  coniurez  qui  tenoyent  conseil,  feut 
contrainct  de  quitter  sa  bonne  femme  en  la  laissant  à  la  guarde 
de  la  vieille. 

Le  chicquanier  dehors,  gentilhomme  de  poser  ung  sien  servi¬ 
teur  en  guette,  au  coin  de  la  rue,  de  monter  à  sa  bienheureuse 
trappe,  de  la  lever  sans  bruit  aulcun  et  de  huchier  la  dame  par  ung 
Psit!  psit!k  demy  muet,  lequel  feut  entendu  par  le  cueur  qui, 
d’ordinaire,  entend  tout.  La  damoiselle  de  haulser  la  teste  et  de 
veoir  le  gentil  amant  au-dessus  d’elle  à  quatre  saults  de  puce.  Sur 
ung  signe,  elle  print  deux  lassets  de  grosse  soye,  auxquels  estoyent 
attachées  des  boucles  par  où  elle  passa  les  bras,  et,  en  ung  clin 
d’œil,  feut  translatée,  moyennant  deux  poulies,  de  son  lict  en  la 
chambre  supérieure  par  le  ciel,  qui,  s’estant  clos  comme  il  avoyt 


Un"  combat  d’oti  le  mary  sortit  'out 
graphiné. 


LA  CinCRE  NUICTl-E  D’AMOUR 


387 

esté  ouvert,  laissa  seule  la  vieille  meschine  douegnarde  en  grand 
meschief,  alors  que,  tournant  la  teste,  ne  veit  plus  ni  robbe  ni 
femme,  et  comprint  que  la  femme  estoyt  robbée.  Comment?  par 
qui?  par  quoy?  où?...  Pille,  Nade,  locque.  For!  Autant  en  sça- 
voyent  les  alquemistes  à  leurs  fourneaux  en  lisant  Her  Trippa. 
Seulement,  la  vieille  cognoissoyt  bien  le  creuzet  etlegrant  oeuvre  : 
cettuy  estoyt  le  cocquaige,  et  l'aultre,  le  gentil  chouse  de  l’advo- 
cate.  Elle  demoura  quinaulde,  attendant  le  sieur  Avenelles,  autant 
dire  la  mort,  veu  que,  dans  sa  raige,  il  desconfiroyt  tout;  et  ne 


Là,  feut  résolu  d’enlever  la  Royne  mère. 


pouvoytsoy  saulver,  la  paouvre  douegna,  car,  par  haulte  prudence, 
le  ialoux  avoyt  emporté  les  clefs.  En  prime  veue,  treuva,  la  damoi- 
selle  Avenelles,  ung  gentil  souper,  bon  feu  en  la  cheminée,  mais 
ung  meilleur  au  cueur  de  son  amant,  lequel  la  print,  la  baisa, 
avecques  larmes  de  ioye,  sur  les  yeulx  d’abord,  pour  les  mercier  de 
leurs  bonnes  œillades  pendant  les  dévotions  de  l’ecclise  Sainct- 
Jehan  en  Grève.  Puis  point  ne  refusa  son  bec  à  l'amour  la  bonne 
advocate  embrasée,  et  se  laissa  bien  adorer,  presser,  caresser,  heu¬ 
reuse  d’estre  bien  adorée,  bien  pressée,  bien  caressée,  à  la  mode 
des  amans  affamez.  Puis  tous  deux  l'eurent  d’accord  d’estre  l’ung 
à  l’aultre  durant  toute  la  nuict,  non  chalans  de  ce  qui  pourroyt  en 
advindre  :  elle,  comptant  l’advenir  comme  festu  en  comparaison 
des  ioyes  de  ceste  nuictée  ;  luy,  se  fiant  sur  son  crédit  et  son 
espée  pour  en  avoir  d’aultres.  Brief,  tous  deux  peu  soulcieux  de 


303  LES  CONTES  DROLATIQUES 

la  vie,  pourveu  que,  en  ung  coup,  ils  consumassent  mille  vies, 
prissent  mille  délices,  en  en  rendant,  ung  cliascun  à  l’aultre,  le 
double,  cuydant  elle  et  luy  tomber  en  ung  abysme  et  voulant  y 
rouler  bien  accoliez,  en  boutant  tout  l’amour  de  leur  aame  avecques 
raige  en  ung  coup.  En-da,  s’aymoyent-ils  bien!  Aussy,  point  ne 
cognoissent  l’amour  les  paouvres  bourgeoys  qui  couchent  coite- 
ment  avecques  leurs  mesnaigieres,  veu  que  ils  ne  sçavent  point 
ce  qu’il  y  ha  d’aspres  frestillemens  de  cueur,  de  chaulds  iects  de 
vie,  de  vigoureuses  emprinses,  alors  que  deux  ieunes  amans, 
blanchement  unis  et  reluysans  de  dezirs,  se  couplent  en  veu  d’ung 
dangier  de  mort.  Doncques,  la  danioiselle  et  le  gentilhomme  tou- 
chièrent  peu  au  souper  et  se  concilièrent  tost.  Besoing  est  de  les 
laisser  à  leur  besongne,  veu  que  nuis  mots,  fors  ceulx  du  paradiz 
à  nous  incogneus,  ne  diroyent  leurs  délicieuses  angoisses  et  leurs 
angoisseuses  fretillades.  Pendant  ce,  le  sieur  mary  si  bien  coc- 
quusé  que  tout  souvenir  de  mariaige  estoyt  balyé  net  par  l’amour, 
ledict  Avenelles  se  trouvoyt  en  grant  empeschement.  Au  concilia¬ 
bule  des  Hugonneaulx  vint  le  prince  de  Condé,  accompaigné  de 
tous  les  chiefs  et  hauts  bonnets;  et,  là,  feut  résolu  d’enlever  la 
Royne  mère,  les  Guyses,  le  ieune  Roy,  la  ieune  Royne,  et  chan¬ 
ger  l’Estat.  Cecy  devenu  grave,  l’advocat,  voyant  sa  teste  en  ieu, 
ne  sentit  point  le  bois  qui  s’y  plantoyt,  et  co  unit  desbagouler  la 
coniuration  à  monsieur  le  cardinal  de  Lorraine,  lequel  emmena 
raondict  chicquanous  chez  le  duc  son  frère,  où  tous  trois  demou- 
rèrent  à  deviser,  faisant  belles  promesses  au  sieur  Avenelles,  que 
ils  laschèrent,  à  grant  poine,  vers  minuict,  heure  à  laquelle  il  yssit 
secrettement  du  chasteau.  En  cettuy  moment,  les  paiges  du  gentil¬ 
homme  et  tous  ses  gens  faisoyent  une  medianoche  endiablée,  en 
l’honneur  des  nopces  fortuites  de  leur  maistre.  Ores,  advenant  en 
plein  regoubilloner,  au  milieu  de  l’yvresse  et  hocquets  ioyeulx, 
le  dessus  dict  Avenelles  feut  perforaminé  de  railleries,  brocards, 
rires  qui  le  feirent  blesmir,  alors  que  il  advint  en  sa  chambre  où  ne 
veit  que  la  douegna.  Cette  paouvre  meschine  voulut  parler,  mais 
l’advocat  luy  mit  promptement  le  poing  sur  le  gouzier,  et  luy  com¬ 
manda  silence  par  ung  geste.  Puis  fouilla  dedans  sa  malle  et  y 
print  ung  bon  poignard.  Alors  que  il  le  desguainoyt  et  mercioyt, 


La  Jame  vint  sans  l'aulle. 


3go 


LES  ^ONTES  DROLATIQUES 
ung  franc,  naïf,  ioyeulx,  amoureux,  gentil,  céleste  esclat  de  rire,, 
suyvy  d'aulcunes  paroles  de  facile  compréhension,  coula  par  la 
trappe.  Le  rusé  d’advocat,  estaingnant  sa  chandelle,  veit  ez  fentes 
du  planchiez,  au  deflfault  ae  cet  huys  extra-iudiciaire,  une  lumière 
qui  luy  descouvrit  vaguement  le  mystère,  veu  qu’il  recogneut  la 
voix  de  sa  femme  et  celle  du  combattant.  Le  mary  print  la  mes- 
chine  par  le  bras  et  vint  par  les  degrez,  à  pas  de  veloux,  querant 
'huys  de  la  chambre  où  estoyent  les  amans,  et  ne  faillit  point  à  le 
treuver.  Entendez  bien  que,  d’une  horrificque  ruade  d’advocat,  il 
gecta  bas  la  porte,  et  feut  en  ung  sault  dessus  le  lict,  où  il  surprint 
fea  femme  demy-nue  au  bras  du  gentilhomme. 

—  Ah?  feit-elle. 

L’amant,  ayant  évité  le  coup,  voulut  arracher  le  poignard  aux 
mains  du  chicquanier,  qui  le  tenoyt  mie.  Ores,  en  ceste  lucte  de 
vie  et  de  mort,  le  mary  se  sentant  empesché  par  son  lieutenant  qui 
l’enserroyt  griefvement  de  ses  doigts  de  fer,  et  mordu  par  sa  femme 
qui  le  deschiroyt  à  belles  dents,  le  rongioyt  comme  ung  chien  faict 
d'ung  os,  il  songia  vifvement  à  mieulx  assouvir  sa  cholère.  Doncr 
ques  ce  diable  nouvellement  cornu  commanda  malicieusement  en 
son  patois  à  la  meschine  de  lier  les  amoureux  avecques  les  chordes 
de  soye  de  la  trappe,  et,  gestant  le  poignard  au  loing,  il  ayda  la 
douegna  à  les  empiéger.  Puis,  la  chouse  ainsy  faicte  en  ung  tour 
de  main,  leur  mit  du  linge  en  la  bouche  pour  les  empescher  de 
crier  et  courut  à  son  bon  poignard,  sans  mot  dire.  En  ce  moment, 
entrèrent  plusieurs  officiers  du  duc  de  Guyse,  que,  pendant  le 
combat,  nul  n’avoyt  entendu  mettre  tout  à  sac  dedans  l’hostellerie 
en  y  querant  le  sieur  Avenelles.  Ces  souldards,  advertis  soudain 
par  ung  cry  des  paiges  du  seigneur  enlassé,  bâillonné,  quasi  tué, 
se  iectèrent  entre  l’homme  au  poignard  et  les  amans,  le  désarmè¬ 
rent,  puis  accomplirent  leur  charge  en  l’arrestant  et  le  menant  en 
la  prison  du  chasteau,  luy,  sa  femme  et  la  douegna.  Sur  ce,  les 
gens  de  messieurs  de  Guyse,  recognoissant  un  amy  de  leurs  mais- 
très,  dont  en  ce  moment  la  Royne  estoyt  en  poine  pour  délibérer, 
et  qu’il  leur  estoyt  enioinct  de  mander  au  Conseil,  le  convièrent  à 
venir  avecques  eulx.  Lors,  en  soy  vestant,  le  gentilhomme,  tost 
délié,  dit  à  part  au  chief  de  l’escorte  :  Que  sur  sa  teste,  pour 


LA  CHIERE  NUICTÉE  D’AMOUR  391 

l’amour  de  luy,  il  eut  soin  de  tenir  le  mary  loing-  de  la  femme,  luy 
promettant  sa  faveur,  bon  advancement,  et  mesmes  force  deniers, 
s’il  avoit  cure  de  luy  obéir  en  ce  poinct.  Puis,  pour  plus  grant 
fiance,  il  luy  descouvrit  le  pourquoy  de  ceste  chouse,  adiouxtant 
que,  si  le  mary  se  treuvoyt  à  portée  de  ceste  gentille  femme,  il 


Le  mary  print  la  meschine  par  le  bras. 


luy  bailleroyt,  pour  le  scur,  une  ruade  au  ventre,  dont  elle  ne 
reviendroyt  iamais.  En  fin  de  tout  luy  commanda  de  bouter  dedans 
la  geosle  du  chasteau  la  dame,  en  ung  endroict  plaisant,  au  rez 
des  iardins,  et  l’advocat  en  ung  bon  cachot,  non  sans  l’enchaisner 
bel  et  bien.  Ce  que  promit  le  dict  officier  et  feit  les  chouses  selon 
le  vouloir  du  gentilhomme,  qui  tint  compaignie  à  la  dame  iusques 
en  la  court  du  chasteau,  l’acertenant  que  de  ce  coup  elle  seroyt 
veufve,  et  que  luy  l'espouseroyt  peut-estre  en  légitime  mariaige.De 
faict,  le  sieur  Avenelles  feut  gecté  en  ung  cul  de  fosse  sans  aër,  et 
sa  gentille  femme  mise  en  ung  petit  bouge  au-dessus  de  luy,  à  la 
considération  de  son  amant,  lequel  estoyt  le  sieur  Scipion  Sardini, 
noble  Lucquois,  trez-riche,  et,  comme  ha  esté  dessus  dict,amy  de 
la  royne  Catherine  de  Medicis,  laquelle  menoyt  alors  tout  de  con¬ 
cert  avecques  les  Guyses.  Puis,  monté  vitement  chez  la  Royne,  où  se 
tenoyt  lors  ung  grant  conseil  secret,  là,  sceut  l’Italian  ce  dont  il 
s'en  alloyt,  et  le  dangier  de  la  Court.  Monseigneur  Sardini  treuva 


392  LES  CONTES  DROLATIQUES 

les  conseillers  intimes  bien  empeschez  et  surprins  de  cet  estrif; 
mais  il  les  accorda  tous,  en  leur  disant  d’en  tirer  à  eulx  tout  le 
prouffict,  et  à  son  advis  feut  deu  le  saige  party  de  logier  le  Roy  au 
chasteau  d’Amboise,  pour  y  prendre  les  héréticques  comme  renards 
en  ung  sac  et  les  y  occir  tous.  De  faict,  ung  chacun  sçayt  que  la 
Royne  mère  et  les  Guyses  se  tindrent  en  dissimulation  et  com¬ 
ment  fîna  le  Tumulte  d’Amboise.  Cecy  n’est  nullement  l’obiect  des 
présentes.  Alors  que,  au  matin,  ung  chascun  quitta  la  chambre  de 
la  Royne  mère,  où  tout  avoyt  esté  moyenné,  monseigneur  Sardini, 
ne  mettant  point  l’amour  de  sa  bourgeoyse  en  oubly,  quoique  lors 
il  feust  féru  griefvement  de  la  belle  Limeuil,  fille  appartenant  à  la 
Royne  mère,  et  sa  parente  par  la  maison  de  la  Tour  de  Turenne, 


Arrestation. 


demanda  pourquoy  le  bon  ludas  avoyt  esté  mis  en  caige.  Lors  le 
cardinal  de  Lorraine  luy  dit  que  son  intention  n’estoyt  nullement 
de  faire  mal  à  ce  chicquanier;  mais  que,  redoutant  son  repentir, 
ou  en  plus  grant  fiance  de  son  silence  iusques  à  la  fin  de  l’affaire, 
il  l’avoyt  mis  à  l’umbre,  et  le  libéreroyt  en  temps  et  lieu. 


1 


I 

I 


I 

I' 

1 


Ores,  en  ccblc  luctc  de  vie  ou  de  mort. 


CONTES  DROLATIQUES. 


5o 


304  les  contes  drolatiques 

—  Le  libérer  !  feit  le  Lucquois.  Nenny  !  boutez-le  en  ung  sac  et 
gectez-moy  cette  robbe  noire  dedans  la  Loire.  D’abord,  ie  le 
cognois,  il  n’est  point  de  cueur  à  vous  pardonner  sa  geosle,  et 
retournera  au  presche.  Par  ainsy,  ce  est  œuvre  plaisante  à  Dieu 
que  de  le  defFaire  d’ung  héréticque.  Puis  personne  ne  sçaura  vos 
secrets  et  nul,  de  ses  adhérens,  ne  s’advisera  de  vous  demander  ce 
qui  sera  deluy  advenu,  pour  ce  que  ce  est  ungtraistre.  Laissez-moy 
taire  saulver  sa  lemme  et  accommoder  le  reste,  ie  vous  en  déli- 
vreray. 

—  Ha!  ha!  feit  le  cardinal, vous  estes  de  bon  conseil. Doneques 
ie  vais,  par  avant  de  distiller  vostre  advis,  les  faire  tous  deux  plus 
estroictement  détenir.  Holà  ! 

Vingt  ung  iusticiard,  auquel  feut  commandé  de  ne  laisser  qui 
que  ce  feust  comraunicquer  avecques  les  deux  prisonniers.  Puis  le- 
cardinal  pria  Sardini  de  dire  à  son  hostel  que  ledict  advocat  s’es- 
toyt  departy  de  Bloys  pour  retourner  à  ses  procez  de  Paris.  Les 
gens  enchargiez  d’arrester  l’atvocat  avoyent  eu  verbalement  ordre 
de  le  traicter  en  homme  d’importance  :  aussy  point  ne  le  desnuè- 
rent  ni  le  despouillèrent.  Doneques,  le  dict  advocat  conserva  trente 
escuz  d’or  en  sa  bourse,  et  se  résolut  à  tout  perdre  pour  assouvir 
sa  vengeance,  et  prouver  par  de  bons  argumens  aux  geosliers  qu’il 
debvoit  luy  estre  loysible  de  veoir  sa  femme,  dont  il  raflfolloyt  et 
vouloyt  la  légitime  accointance.  Monseigneur  Sardini,  redoutant 
pour  sa  maistresse  le  dangier  du  voisinage  de  ce  chicquanier 
à  cheveulx  roux,  et,  pour  elle,  ayant  grant  paour  d’aulcunes  maul- 
vaisetez,  se  délibéra  de  l’enlever  à  la  nuict  et  la  mettre  en  ung  lieu, 
seur.  Doneques,  il  Leta  des  bateliers,  et  aussy  leur  bateau,  les 
embusqua  près  du  pont,  et  commanda  trois  de  ses  plus  agiles 
serviteurs  pour  limer  les  barreaux  du  bouge,  s’enchargier  de  la 
dame  et  la  conduire  au  mur  des  iardins  où  il  l’attendoyt. 

Ces  préparatives  estant  faites,  de  bonnes  limes  acheptées,  il 
obtint  de  parler  de  matin  à  la  Royne  mère,  dont  les  chambres 
estoyent  situées  au-dessus  des  fossez,  où  gizoyent  le  dict  advocat 
et  sa  femme,  se  fiant  que  la  Royne  se  presteroyt  voulentiers  à. 
ceste  fuite.  De  faict,  il  feut  receu  par  elle  et  la  pria  de  ne  point 
treuver  maulvais  qu’à  l’insceu  du  cardinal  et  de  M.  de  Guyse  il 


LA  CIIIERE  NUICTÉE  D'AMOUR  3q5 

délivrast  ceste  dame.  Puis  l’engagea  de  rechief  trez-fort  h  dire  à 
M.  de  Lorraine  de  gecter  l’homme  à  l’eaue.  A  quoy  la  Royne  dit  : 
Amen.  Alors,  l’amant  envoya  vitement  à  sa  dame  ung  billet  en  ung 
plat  de  concombres,  pour  l’adviser  de  son  prochain  veufvaige  et 
de  l’heure  de  la  fuite,  dont,  du  tout,  elle  feut  bien  contente,  la 
bourgeovse.  Doncques,  à  la  brune,  les  souldards  de  guettc- 


n  dcbvoit  luy  cstre  loysible  de  veoir  sa  femme. 


escartez  par  la  Royne,  qui  les  envoya  veoir  un  rayon  de  lune  dont 
elle  avoyt  paour,  vécy  mes  serviteurs  de  lever  la  grille  en  haste, 
et  de  huchier  la  dame,  qui  vint  sans  faulte  et  feut  amenée  au  mur 
à  monseigneur  Sardini. 

Mais  la  poterne  close  et  l’Italian  dehors  avecques  la  dame,  vécy 
la  dame  de  gecter  sa  mante,  vécy  la  dame  de  se  changer  en  ung 
advocat,  et  vécy  mon  dict  advocat  d’estraindre  au  col  son  cocquard 
et  de  l’estrangler  en  le  traisnantvers  l’eaue  pour  le  bouter  au  fund 
de  la  Loire  ;  et  Sardini  de  se  deflfendre,  crier,  lucter,  sans  pouvoir 
se  deffaire,  maulgré  son  stylet,  de  ce  diable  en  robbe.  Puis  se  tut 
en  tombant  dedans  ung  bourbier,  soubz  les  pieds  de  l’advocat,. 
auquel  ilveit,  à  travers  les  patineries  de  ce  combat  diabolicque  et 
à  la  lueur  de  la  lune,  le  visaige  mouscheté  du  sang  de  sa  femme. 
L’advocat,  enraigé,  quitta  l’Italian,  le  cuydant  mort,  et  aussy  pour 
ce  que  accouroyent  des  serviteurs  armez  de  flambeaux.  Mais  il  eut 
le  temps  de  saulter  dedans  la  barque  et  de  s’esloingner  en  grant 
haste. 


396  LES  CONTES  DROLATIQUES 

De  ce,  la  paouvre  damoiselle  Avenelles  mourut  seule,  veu  que 
monseigneur  Sardini,  mal  estranglé,  feut  rencontré  gizant,  et 
revint  de  ce  meurtre.  Puis,  plus  tard,  comme  chascun  sçajt, 
espouza  la  belle  Limeuil,  après  que  ceste  iolie  fille  eut  accouchié 
dedans  le  cabinet  de  la  Royne.  Grant  meschief  que,  par  amitié, 
voulut  celer  la  Royne  mère,  et  que,  par  grant  amour,  couvrit  de 
mariaige  Sardini,  auquel  Catherine  bailla  la  belle  terre  de  Chau- 
mont-sur-Loire  et  aussy  le  chasteau.  Mais  il  avoyt  néantmoins 
esté  si  raigeusement  estrainct,  maltraicté,  piétiné,  escharbotté  par 
le  mary,  que  il  ne  feit  point  de  vieulx  os,  et  feut  veufve  en  son 
printemps  la  belle  Limeuil.  Maulgré  son  ire,  l’advocat  ne  feut  point 
recherché.  Bien  au  contraire,  il  eut  l’engin  de  se  faire  comprendre 
au  darrenier  Édict  de  pacification  parmy  ceulx  qui  ne  debvoyent 
point  estre  inquiétez,  estant  retourné  aux  Hugonneaulx  pour 
lesquels  il  s’employa  en  Allemaigne. 

Paouvre  dame  Avenelles,  priez  pour  son  salut,  pour  ce  que  elle 
feut  gectée  on  ne  sçayt  où,  point  n’eut  de  prières  d’Ecclise  ni 
sépulture  chrestienne.  LasI  songiez  à  elle,  dames  dont  les  amours 
vont  à  bien  ! 


CHBLe  Des  GRHTOReS 
DORS  cexce 


cOMe  pRewieR 


Pag=>. 


punition . 

Ha  belle  Imperia . 

üne  desconfiture  d’hommes  ne  luy  coustoyt  qu’ung  soubrîre. 

—  Que  le  diable  l’estrille  ! . 

He  soir  par  les  rues  de  Constance . 

Il  mit  a  sacq  force  villes  d’Hsie . 

He  chastel  de  la  Roebe-Corbon . 

Blanche  se  mit  à  courre  cerfs  et  bischeo . 

Blanche  songeuse . 

He  re'vcrend  abbe  de  ]VIarmousticrs . 

Hc  paige  advisa  le  pied  de  sa  dame . 

René  se  départit  pour  les  pays  d’oultrc-mer . 

Ha  fille  de  l’Orphebvrc . 

He  bon  Roy  passa  aux  forges  du  pont . 

Il  alloyt  soulcieux  par  le  palais . 

Sous  le  logis  de  rRirundclle . . . 

He  Chanoine . 

—  ]Vage,  mon  amyl  cria  le  bergier . 

6n  entrant  dans  la  rue  des  jVIarmouzets . 

—  Ramasse  ta  teste,  mon  amy! .  . 

Ceste  I^icolc  avoyt  le  becq  effilé . 

•festin  chez  JSicole  Beaupertuys . 

He  Compère  Cristan . 

Ha  connestablc  d’Hrmignac . 

Hes  souldards  ayant  charge  de  faire  bonne  guette . 

Ils  assaillirent  Savoisy  iouxte  la  croisée  de  la  comtesse.  .  . 
Ha  fin  du  Chevalier  de  Boys-Bourredon . 


.5 

9 

17 

29 

33 

41 

49 

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65 

73 

81 
93 
97 
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1 13 
121 
129 

lOJ 

137 

14,5 

i53 

161 

169 

177 

i85 

193 


CONTES  DROLATIQUES. 


98 


TABLE  DES  GRAVURES  HORS  TEXTE 


Page*, 


Cela  rcschauffc  presque  autant  que  les  yeulx  de  vostrc  fille.  201 

H  la  bataille  de  Ravennes .  .  209 

elle  luy  faisoyt  nouer  le  lasset  de  son  brodequin .  217 

—  Tostre  resguard  me  brusle  ! .  225 

LaTallière  mourut  devant  jvictz .  233 

I^on  bon  cure  aperceut  un  malandrin .  241 

Qne  bonne  pote'e  d’eaue  froide .  249 

—  Hrreste,  malheureu?:,  tu  vas  tuer  le  père  de  tes  enfants..  257 

La  foyre  de  Cours .  265 

L’Roste  des  Crois-Barbeaulx .  273 

elle  tombe  a  la  porte  Sainct-Denys  en  ung  tas  de  souldards.  281 

Il  tomba  en  des  tristifications  estranges .  298 

Don  Riios  de  Lara  y  Lopez .  297 

Quand  la  supérieure  estoyt  coucbiée .  3o5 

elles  trichoyent  bien,  ores  cy,  ores  là,  Dieu  au  prouffict  du 

Diable .  3i3 

Laquelle  damoiselle  demeuroyt  en  ung  bouge .  021 

La  pourmeneuse .  829 

—  Xe  feray  pendre  tous  ceulx  qui  auront  mis  la  main  à  ton 

trespas .  337 

Sur  la  route  d’Hmboisc .  845 

—  Quand  vous  passerez  ccste  raye,  ie  me  tueray  ! .  353 

Qng  iour  que  la  royne  Xsabeau  s’en  alloyt  à  Tincesnes  ...  36 1 

Raoul  descbargea  ung  coup  de  hache  en  la  teste  dudict  seigneur.  869 

—  Hvez-vous  dict  vos  prières  ?  fcit-il .  876 

Snlèvement .  385 

La  dame  vint  sans  faulte .  889 

Ores,  en  ceste  lucte  de  vie  ou  de  mort .  3q3 


ZEBLe  Des  jMHneRes 


coMe  paeivueR 


premier  Dixain 

Paijci. 

prologue .  i 

Ha  Belle  Impe'rîa .  i 

He  pe'cbe  'Ve'niel .  20 

Ha  Mye  du  Roy .  89 

H'Fjc'rîtîer  du  Diable .  112 

Hes  loyeulsetez  du  Roy  Hoys  le  tlnziesmc .  142 

Ha  Connestable .  167 

Ha  pucelle  de  Cbilbouse .  içS 

He  -frère  d’Hrtries .  2o5 

He  Curé  d’Hzay-le-Rîdeau .  228 

H’Hpostropbe .  24.3 

épilogue .  25q 


Dcuxicsmc  Dîxain 


rages. 

prologuz.  . . 

Les  Croîs  Clercs  de  Sainct-JNîcî  olas . .  267 

Le  Xcusne  de  françoys  premier .  -8() 

Les  Bons  proupos  des  Religieuses  de  poîsoy .  3oi 

Comment  feut  basty  le  Cbasteau  d’Hzay . ■'-4 

La  faulse  Courtîzane .  343 

Le  Dangîer  d’estre  trop  Cocquebîn .  3ô5 

La  Cbîcre  ]Suîcte'e  d’Hmour .  >^79 


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